LES GRANDS MOYENS
Ainsi que 1 avait annoncé M. de Simaise, Pedro Gastora arriva ati château le lendemain, dans Taprès-midi. Il fut reçu sans enthousiasme, on le comprend, sans gêne, cependant, mais avec une politesse étudiée et une froide réserve.
La baronne s'aperçut vite que Pedro n'était pas, en effet, un homme ordinaire, et en dépit de toutes ses préventions, malgré elle, le Brésilien, avec sa figure ouverte, son regard honnête, plein de loyauté et de franchise, lui inspira une véritable sympathie.
Gomment ce jeune homme, qui paraissait avoir, comme on dit, le cœur sur la main, qui devait avoi** toutes les délicatesses et être d'une extrême sévérité pour les choses indignes, comment était-il Tami de son mari? Sans doute M. de Simaise l'avait trompé comme il avait su la tromper elle-même. Toutefois, ce qu'elle éprouvait pour Pedro ne lui fit pas oublier un seul instant que sa fille aimait Jean Loup et qu'elle-même devait rester l'esclave de la volonté de M. Lagarde afin de continuer l'œuvre de réparation.
Pendant trois jours il ne fut question de rien. La baronne respirait.
— II comprendra qu'il c'a mn è «i^pérer, se disait-elle, parlant du Brésilien.
D'ailleurs la nature droite du jeune homme l'avait un peu rassurée. Si Ton revenait sur le projet de mariage, elle n'aurait qu'à dire à Pedro : « Ma fille ne vous aime pas, ne peut pas vous aimer, » et il se retirerait aussitôt, ainsi que doit le faire un homme de cœur et d'honneur.
Pendant que la baronne cherchait ainsi à se tranquilliser, le baron faisait visiter à son ami le domaine tout entier : le parc, les fermes, les bois. s
Le jeune homme était dans une admiration continuelle. II était auprès d'Henriette d'une galanterie exquise, et celle-ci, qui ne se doutait Doint du motif qui avait amené Pedro à Vaucourt, se montrait pour luî
ce qu'elle était toujours : tout à fait charmante. Pouvait-elle moins faire pour ce jeune homme distingué, aimable, respectueux, un ami de son père?
Cependant, ces trois jours n'avaient été pour M"® de Simaise qu'un moment de répit. Le baron revint à la charge avec plus d'audace et d'énergie encore, et se retrouva en face d'une nouvelle résistance non moins énergique. Gomme la première fois, il dut se retirer avec un « non » formel et sans avoir pu obtenir la moindre explication sur ce refus opiniâtre que, selon lui, rien ne justifiait.
— Eh bien ? lui demanda Pedro^ qu'il rejoignit en quittant la baronne, et qui l'attendait avec une impatience anxieuse.
— Je n'ai rien obtenu, répondit-il; elle s'est butée ; impossible de lui faire entendre raison.
— Ah ! fit Pedro, les traits convulsés.
II resta un moment silencieux et reprit :
— Mon cher baron, vous avez mollement plaidé ma cause.
— Je vous jure, Pedro, que j'ai employé tous les moyens.
— Oh ! tous les moyens ! fit le jeune homme avec un accent singulier.
— J'ai été jusqu'à la menacer.
— De quoi ?
— D'un procès.
Le Brésilien haussa les épaules.
— D'un procès que vous ne pouvez pas faire^ répliqua-t-il, et que d'ailleurs vous perdriez sûrement. Enfin, M"® la baronne est absolument contre nous ?
— Absolument.
— Alors, mon cher baron, il faut attaquer d'un autre côté.
— Gomment ?
— M'^'' Henriette a de l'affection pour vous ; eh bien, il faut obtenir de votre fille ce que vous refuse votre femme.
— Henriette vous aimerait-elle, Pedro, qu'elle ne voudrait pas entendre parler de ce mariage dont sa mère ne veut point.
— Peut-être vous trompez-vous.
— Je l'ai interrogée depuis quatre jours ; je connais ses sentiments, sa manière de voir.
— Soit ! Mais notre succès dépend de ce que vous lui direz.
— Que voulez- vous que je lui dise?
— Dame, un père sait mieux que moi ce qu'il peut dire à sa fille.
— Vous tenez absolument à me faire faire cette tentative que ja
crois inutile?
— Inutile, qui sait ? Je vous le répète, baron, tout dépend de ce que vous direz à votre fille. Si vous êtes persuasif, si vous savez émouvoir, vous réussirez.
— Enfin, vous y tenez ?
— Oui.
— Eh bien, je parlerai à Henriette. Mon cher Pedro, je ne peux rien vous refuser.
— Vous m'avez dit cela bien des fois déjà, répondit le Brésilien en souriant, vous l'avez même écrit, il y a peu de temps, sur un chèque de cent mille francs du Comptoir d'escompte.
Le baron se sentit frappé comme d'un coup de massue. Il devint pâle et chancela prêt à tomber.
— Quoi, vous... vous savez? bégaya-t-il, les yeux démesurément ouverts, sortant des orbites.
— Je sais, baron, que je n'aurais qu'un mot à dire pour vous faire ouvrir la porte d'une prison.
— Ah ! pensa de Simaise, dont la pâleur augmenta encore, je me suis livré à lui, il me tient, je suis son esclave.
— Mais, rassurez- vous, continua Pedro, je ne le dirai point, ce mot; je préfère vous demander, comme en ce moment, certains petits services. D'ailleurs, pourquoi causerais-je une nouvelle douleur à votre femme, qui n'a déjà que trop soufifert? Pourquoi déshonorerais-je vos enfants, des innocents?... Baron, pour arriver à mon but, j'emploie ici des moyens que ma conscience n'approuve pas complètement ; mais mon amour pour M"® de Simaise sera ma justification.
J'aime votre fille, baron, et il faut que je l'aime ardemment pour vouloir l'épouser malgré l'opposition de sa mère et surtout quand son père... Mais sur ceci je ferme les yeux. Les rares et nobles vertus de votre fiile rachètent vos fautes et les font oublier. Ce n'est pas seulement parce que je l'aime que je veux l'épouser, mais aussi parce que je suis convaincu qu'elle sera heureuse avec moi. Certes, je n'ai pas la prétention de croire que je suis aimé; mais j'ai celle de pouvoir me faire aimer.
M™'' de Simaise me repousse. Pourquoi? Peut-être seulement parce que je suis présenté par vous. Mais si M"® Henriette consent à accepter mon nom, ma fortune, que je mets à ses pied^, sa mère ne s'opposera plus à une union qui, je le répète, assure TcLvenir et le bonheur de sa fille.
Donc, baron, ayez le consentement de M"® Henriette : vous l'enlè-
verez d'assaut, si vous êtes éloquent... Moi aussi, depuis trois jours, j'ai étudié M"' de Simaise.
Douce et bonne créature, elle sait aimer et elle est prête pour le dévouement. Vous comprenez ce que je veux dire, n'est-ce pas?
— Oui, je comprends, répondit de Simaise.
— Agissez donc. Tenez, ajouta-t-il, montrant la jeune fille assise sous le marronnier de la terrasse, M"® Henriette est seule en ce moment. Pendant votre intéressante conversation, je vais fumer un cigare, vous me retrouverez là, dans cette allée du parc.
Pedro s'éloigna et le baron alla s'asseoir près de sa fille.
— Henriette, lui dit-il, votre mère vous a-t-elle dit pourquoi je suis venur à Vaucourt, y précédant de quelques jours M. Pedro Gastora, mon ami?
— Non, mon père.
— Il faut donc que je vous le dise, moi. Eh bien, Henriette, M. Gastora qui est, je vous l'ai dit, immensément riche, dont vous avez pu déjà apprécier le caractère et les excellentes qualités du cœur, M. Pedro Gastora vous aime et vous demande en mariage...
— Moi ! exclama la jeune fille devenant rouge comme le feu.
— Oui, Henriette.
— Et vous dites, mon père, que M. Gastora m'aime?
— Éperdument.
— Mais il me connaît à peine !
— Il vous aimait avant de vous avoir vue, par ce que je lui at dit de vous; et puis, ce portrait, que vous m'avez envoyé, il l'a souvent regardevous contemplant avec admiration. Ne vous étonnez point, ma fille; Pedro est une nature à part, exceptionnelle, rêveuse, poétique, enthousiaste.
— Mais, mon père, répondit-elle d'une voix tremblante, je ne veux pas me marier !
Et de grosses larmes lui vinrent aux yeux.
— Vous n'aimez pas Pedro, Henriette; certainement, vous ne pouvez l'aimer encore, mais vous l'aimerez.
La jeune fille secoua tristement la tête. Puis, regardant son père avec anxiété :
— Vous avez parlé de cela à ma mère ? dit-elle. Qu' a-t-elle répondu ?
— Je dois vous dire la vérité, ma fille; pour des raisons, n'ayant aucune valeur sans doute, qu'elle n'a pas voulu me faire connaître, nous ne nous sommes point trouvés d'accord au sujet de ce mariage
La jeune fille laissa échapper un soupir de soulagement.
— En ce cas, mon père, dit-elle d'une Yoix mieux affermie, je n*ai plus rien à vous répondre.
— Vous vous trompez, Henriette, puisque c'est parce que la baronne et moi n'avons pu nous entendre, que je m'adresse directement à vous.
— Je vous l'ai dit, mon père, je ne veux pas me marier. Dans tous les cas, je ne prendrais jamais une résolution aussi grave sans le consentement de ma mère.
— Mais vous l'aurez, ce consentement, si vous accueillez, vous, la demande de M. Pedro Gastora.
— Je ne veux pas me marier, répéta Henriette pour la troisième fois.
— Pourtant, ma fille, il faut que ce mariage se fasse; il est nécessaire, forcé.
La jeune fille tressaillit et regarda le baron avec surprise.
— Forcé! dit-elle.
— Oui, forcé. Écoutez, Henriette, écoutez : Vous aimez votre mère, vous aimez votre frère, peut-être avez- vous aussi un peu d'affection pour moi ; eh bien, pour nous tous, il faut que vous épousiez M. Pedro Gastora.
— Mon Dieu, mais je ne comprends pas, balbutia Henriette éperdue.
— Ma fille, reprit le baron, je suis dans une situation affreuse, horrible, dans un péril extrême... ma vie, et, plus que ma vie, mon honneur, le vôtre, Henriette, l'honneur de votre mère, de votre frère sont en danger. Ah ! vous n'exigerez pas que le père fasse à sa fille la confession de ses fautes!... Henriette, vous le pouvez^ sauvez-moi, sauvez-nous!... Un seul homme au monde peut éloigner, faire disparaître l'effroyable danger qui nous menace tous, c'est M. Pedro Gastora. Si vous le repoussez, n'ayant plus d'intérêt à me tendre sa main protectrice^ il m'abandonne et je suis perdu ! Mais si vous consentez à l'épouser, nous sommes tous sauvés !
— Oh ! oh ! haleta Henriette, pantelante d'émotion et le cœur serré comme dans un étau.
— Quand vous tenez entre vos mains l'honneur du nom de Simaise, continua le baron, pouvez-vous ne pas empêcher la catastrophe! dites, ma fille, le pouvez-vous? Oh! ce n'est pas pour moi que je vous supplie! moi, je trouverais un refuge dans la mort : j'ai le suicide ; une balle dans la tête et tout est dit.
Henriette frissonna des pieds à la tête.
— C'est pour vous, ma fille, qui n'auriez plus d'avenir, poursuivit le baron; pour votre mère, que vous verriez mourir de douleur et de déses-
poir ; pour votre frère, dont la carrière, si bien commencée, serait à jamais brisée!... Déshonorés! déshonorés! continua-t-il d'une voix creuse, avec un accent désespéré. Mais non, mais non, Henriette de Simaise ne le voudra pas : elle défendra notre honneur, elle nous sauvera tous!...
Toujours aussi bon comédien, le baron avait des larmes plein les yeux ; oui, il pleurait, le misérable !
Henriette, atterrée, épouvantée, était dans un état impossible à décrire.
— Ma fille, reprit le baron d'une voix douce, mielleuse, enveloppant sa victime d'un regard ardent, j'attends votre arrêt. Dois-je vivre ou faut-il que je meure?
— Mon père, s'écria Henriette affolée, au paroxysme de l'épouvante, j'épouserai M. Gastora.
— Ah! nous sommes sauvés, tous sauvés! exclama- t-il.
Et prenant la malheureuse enfant dans ses bras, il la serra contre sa poitrine.
— Gomme tu es bonne! disait-il; tu es noble et grande comme ta mère... Ah ! je suis fier de toi!
Henriette sanglotait.
— Ma fille, ma chère Henriette, reprit-il, vous connaissez votre mère, vous savez combien elle est impressionnable, un rien la tourmente, la brise, il faudra lui cacher la vérité.
— Ma mère ne saura rien, répondit la jeune fille ; oh! oui, je lui cacherai la vérité.
Enfin, le baron triomphait. Il quitta sa fille et s'empressa de courir à la recherche de Pedro, qu'iJ trouva à l'entrée du parc, achevant de fumer son cigare. Le Brésilien ne parut ni étonné, ni trop ému, en apprenant le succès du baron.
— Quand je vous ai vu décidé à employer les grands moyens, dit-il, j'étais certain d'avance que vous réussiriez. Maintenant le plus difficile est fait, je crois. Mais il me reste à me faire aimer; certes, il faudrait que je fusse bien maladroit si je n'y arrivais pas bientôt. Gontrairement à ce que font généralement les amoureux trop pressés, qui s'empressent de faire vivement la cour à leur fiancée, je vais m' éloigner pendant quelques jours. Que pensez-vous de mon idée?
— Je l'approuve.
— Parfait! Pendant mon absence M}^^ Hem-iette aura le temps de réfléchir et de se familiariser peu à peu avec cette pensée du mariage, toujours très sérieuse chez une jeune fille. Et puis je crois que, pour me faire aimer, je ferai plus par mon absence que par ma présence.
— A condition que l'absence ne soit pas de trop longue durée.
— Soyez tranquille, baron, cinq ou six jours seulement.
— A la bonne heure !
Pedro prévoyait, sans doute, qu'il y aurait entre la femme et le mari des scènes violentes auxquelles il ne tenait nullement à assister. D'un autre côté, il se trouvait, au moins momentanément, vis-à-vis de la baronne et d'Henriette, dans une situation délicate et difficile, aux embarras de laquelle il échappait en s'éloignant.
Le soir, vers la fin du dîner, il annonça qu'il partait le lendemain matin. Aussitôt, ne doutant pas que ce départ ne fût la conséquence de son refus, la baronne adressa au jeune homme un regard approbateur et plein de reconnaissance. Mais quand Pedro ajouta : « Je reviendrai dans quelques jours, » elle eut un haut-le-corps de surprise, et ses yeux troublés, inquiets, allèrent de son mari au jeune homme, et de celui-ci à sa fille, quêtant n'importe quoi qui puisse l'éclairer.
Le baron fit assez bonne contenance, Pedro n'eut point Tair de voir l'inquiétude de la baronne : quant à Henriette, songeuse, absorbée, elle restait indifférente à tout ce qui se passait autour d'elle.
La baronne ne comprenait pas, mais, avec son instinct de mère, elle sentait, elle devinait qu'il y avait entre le baron et le Brésilien quelque chose de ténébreux.
En sortant de table, elle prit le bras de Pedro et l'entraîna jusqu'à l'une des extrémités de la tarrasse.
— Ainsi, monsieur, lui dit-elle, vous parlez demain matin?
— Oui, madame.
— Pourquoi reviendrez-vous? demanda-t-elle brusquement; quelles sont donc vos intentions ?
— Madame la baronne sait quel est mon espoir?
— Quoi! s'écria-t-elle, est-ce que vous l'avez encore, cet espoir?
— Toujours.
— M. de Simaise ne vous a-t-il pas dit ce que je lui ai répondu?
— M. de Simaise ne m^a point caché que vous étiez hostile à nos projets.
— Eh bien, monsieur?
— Laissez-moi croire, madame la baronne, que, quand vous me connaîtrez mieux, vous reviendrez de vos préventions.
— Mais je n'ai aucune prévention contre vous, monsieur, aucune; je suis convaincue, au contraire, que vous êtes un fort galant homme. Il paraît que vous aimez ma fille...
— Sincèrement, madame, ardemment!
1EAN LOUP
Ma mère, prononça-t-clle d'une voix douce, lentement, j'épouserai M- Castora (page 740).
— Je VOUS crois. Mais je le regrette, monsieur, et j^en suis désolée, car c'est un malheur. Assurément, je ne puis vous en vouloir de la demande que vous avez faite de la main de W"^ de Simaise; mais, pour des raisons d une gravité exceptionnelle, qu'il ne m'est pas permis de vous expliquer — vous les connaîtrez plus tard, — cette union que vous désirez n'est plus possible.
— Une seule raison, madame la baronne, pourrait me faire renoncer
LlV. 93. E. RicHEBouRG. — Jean Loup. — Éd. J. Rour? bt Qi». Liv. 93,
738 LE PROTECTiEUR.
au bonheur que Je suis sûr àe îtroiiyer près de M"^ de êimaise avec \^ certitude que, àe moni côté, je la rendrai iieureuse. 7— Et cette raison, monsieur?
— Il faudrait, imadame, gue je fusse repoussé par M"® de Simaise-
— Ma fille n'accueillera point votre demande !
— Je fiuis obligé de vous dire que vous vous trompez, madame la baronne : M"^ de Simaise veut bien me faire Tbonneur de m'accepter pour époux .
— G'-est impossible I exclama, la pauvre mère stupéfaite.
— Pourtant, madame la baronne, c'est la vérité.
— Ohl fit-elle, en passant -ses mains sur son front brûlant comme du feu.
Puis ses bras tombèrent lourdement à ses cotés. Elle -était anéantie, écrasée.
— Madame la baronne a-t-eile encore quelque chose à me dire?
— Non, monsieur, répondit-elle d'une voix à peine distincte et prête à suffoquer, non, je n'ai plus rien à vous :dire.
Pedro la salua respectueusement et s'-éloigna.
La baronne, sentant qu'elle allait tomber, s' appuya contre un arbre. Sa tête s'inclina sur sa poitrine haletante :
^ — Le misérable, le misérable ! jprononça-t-elle sourdement. Mais qu'a-t~il donc pu dire à ma fille? Ahi ilj a là une nouvelle infamie I