LA MÈRE
Quand la baronne se sentit un peu remise de sa douloureuse émotion, elle rentra au château.
Le soleil était couché, mais il faisait encore jour. Le baron .et Pedro se promenaient dans le parc en causant.
— Savez-vous oii est mp. fille? demanda M"*^ de Simaise au premier domestique qu'elle rencontra.
— Mademoiselle doit être dans sa chambre.
La baronne monta rapidement l'escalier de l'étage et frappa à une porte en disant :
— Henriette, c'est moi !
La jeune fille ouvrit aussitôt. A l'agitation de sa mère, elle devina ce qui l'amenait.
— Henriette, dit la baronne d'une voix oppressée, que viens-je d'apprendre? Pour ne point troubler ta tranquillité, j'avais cru devoir te cacher la demande faite par M. Gastora; ton père a été moins discret, lui : il t'a instruite. Mais ce n'est pas tout. As-tu vraiment accueilli la demande de ce jeune homme, que nous connaissons à peine?
— Oui, chère mère.
— Ah ! exclama la baronne, il me fallait entendre cela de ta bouche pour le croire! Ainsi, sans m' avoir consultée, sans savoir si je ne m'opposerais pas à ce mariage, tu as consenti à épouser M. Gastora.
La jeune fille resta silencieuse.
— Ah ! çà, mais tu ne m'aimes donc plus? s'écria la baronne d'une voix déchirante.
— Oh ! maman, maman î prononça Henriette d'un ton douloureux en se jetant au cou de sa mère.
La baronne l'embrassa fiévreusement.
— Oui, ma fille, mon Henriette, murmura-t-elle, oui tu m'aimes encore, tu m'aimeras toujours ! Mais, voyons, regarde-moi bien en face... Oui, comme cela. C'est par surprise, n'est-ce pas, qu'on t'a arraché une promesse? Par cela même tu n'es pas engagée... D'ailleurs, moi, je ne consens pas, je ne consentirai jamais. Nous renverrons ce M. Gastora d'où il vient.
— Chère mère, répondit doucement Henriette, j'épouserai M. Gastora.
— Ah ! malheureuse enfant ! mais tu ne Taimes pas, cet homme !
— Pas encore, ma mère ; mais je l'aimerai.
— Non, non, c'est impossible, tu ne peux pas aimer M. Gastora, puisque tu en aimes un autre.
La jeune fille tressaillit dans tout son être.
— Un autre ! fit-elle.
— Oui, répliqua la baronne avec force, tu aimes Jean Loup, celui qui t'a sauvé la vie, qui t'a rendue à ta mère, c'est Jean Loup que tu aimes !
Henriette était atteinte au cœur, elle eut pourtant la force de répondre, mais d'une voix défaillante :
— Il y a en moi, pour Jean Loup, une vive reconnaissance que je garderai toujours, ma mère; mais je ne l'aime pas.
Henriette prononça ces derniers mots d'une voix si faible que sa mère les entendit à peine.
— Tu dis que tu n'aimes pas Jean Loup, Henriette; est-ce bien cela que tu viens de dire?
La jeune fille répondit par un mouvement de tête.
— Tu mens! tu mens! exclama la baronne.
Sous le regard enflammé de sa mère, Henriette courba la tête et, à bout de force, laissa couler ses larmes.
— Ah ! reprit M""® de Simaise, tu ne peux plus te défendre. Te voilà vaincue î
La jeune fille se redressa.
— Ma mère, prononça-t-elle d'une voii douce, lentement, j'épouserai M. Gastora.
— Non, non !
— Avec votre consentement, que vous donnerez, chère mère !
— Jamais! Entends-tu, Henriette, jamais je ne consentirai à ce mariage! Mais comment donc a-t-on pu changer ainsi ma fille? Malheureuse, malheureuse enfant ? Va, tu ne sais pas comme tu me fais souffrir?
— Ma mère ! ma mère !
— Ah! qu'importe, je saurai t3 défendre contre ton père et contre toi-même !
Elle lui saisit le bras, et le secouant avec une sorte de violence :
— Henriette, reprit-elle, quel moyen a employé ton père pour obtenir si vite et si facilement ton consentement? Allons, réponds-moi, je t'écoute.
Henriette frissonna et garda le silence.
— Il a agi sur ton imagination, il t'a effrayée, n'est-ce pas? La baronne attendit anxieusement une réponse.
— Mais parle donc, parle donc! s'écria-t-elle avec une impatience fébrile.
— Ma mère, je n'ai rien à dire.
— Rien?
— Rien, ma mère.
— Ah! elle ne parlera pas, je ne saurai rien ! exclama la baronne en se tordant les mains. La malédiction est sur non» l
Un sanglot lui coupa la voix.
— Je comprends, reprit-elle après un silence, ton père t'a défendu de parler... Et tu lui obéis, à lui ; moi, ta mère, je ne suis déjà plus rieni
— Mais je vous aime, chère mère, je vous aime!
— Et tu me fais souffrir, tu me fais pleurer!...
— Ah ! je voudrais être morte ! s'écria Henriette d'une voix convulsive, laissant enfin éclater sa douleur.
La pauvre mère poussa un cri et prit sa fille dans ses bras.
— Tu vois, dit-elle, tu souffres, tu es malheureuse, puisque tu voudrais mourir !
Plenriette se mit à pleurer à chaudes larmes. La baronne continua d'une voix câline :
— Si je ne sais pas ce qui s'est passé entre toi et ton père, comment veux-tu que je te défende? Si tu me disais...
— Je ne puis vous dire qu'une chose, ma mère; il faut que j'épouse M. Gastora.
— Il faut? Mais je ne vois pas cela du tout, moi. Si tu essayais seulement de me donner une raison !
Henriette secoua tristement la tête et se laissa tomber sur un siè^e. La baronne la contempla un instant, à travers ses larmes, avec une expression de tendresse indicible.
— Voilà l'œuvre du maudit, pensa-t-elle ; le démon a fait passer son souffle venimeux dans le cœur et l'âme de mon enfant ! Ah ! il m'a annoncé que la lutte entre nous serait terrible... Eh bien, soit, je lutterai ! Il veut me prendre ma fille, je la défendrai !
Puis, comprenant qu'elle ne parviendrait pas à tirer un mot de plus d'Henriette, elle se retira et rentra aussitôt dans sa chambre. Elle sentit un frisson dans ses membres : c'était un peu de fièvre. Sa tête lourde, congestionnée, avait des élancements douloureux, une menace de névralgie.
— Oh! murmura- t-elle, je neveux pas tomber malade; j'ai besoin de conserver ma force, toutes mes forces.
Elle s'était enfermée, elle n'appela point sa femme de chambre. Elle se déshabilla, fit sa toilette de nuit et se mit au lit. Elle ne tarda pas à se trouver mieux.
— Ce ne sera rien, se dit-elle.
Mais il lui fut impossible de s'endormir. Elle entendit rentrer le baron et Pedro, puis fermer les portes et les persiennes. Le silence se fit partout. Jusqu'à l'aube, elle compta toutes les heures. Mais elle n'était plus aussi agitée, le calme était rétabli dans son esprit. Alors, vaincue par la fatigue, le corps brisé par les émotions de la journée, ses yeux se fermèrent.
Comme sa mère, Henriette avait eu une nuit d'insomnie et avait
pleuré longuement, roulant sa tête endolorie, brûlante, sur l'oreiller. Hélas ! elle ne pouvait que gémir. Les terribles paroles de son père ne sortaient pas de sa pensée. Pouvait-elle soupçonner que le baron 1 eût trompée, qu'il l'avait effrayée, comme le disait sa mère, pour lui arracher son consentement? Non. Cette idée ne lui vint même pas. Son père lui avait dit : « Si vous ne nous sauvez pas, nous sommes tous perdus ! » Elle le croyait. Elle devait épouser Pedro Gastora. Il fallait qu'elle se sacrifiât. Elle se sacrifiait, et sa mère ne devait pas le savoir!
Elle sauvait son père du suicide, son frère du déshonneur, éloignait de sa mère une douleur mortelle; elle les sauvait tous les trois ; elle seule était perdue, car elle voyait l'abîme dans lequel elle allait se précipiter. Il le fallait. Elle était résignée. Hélas ! elle voyait s'envoler toutes ses illusions, tous ses rêves de bonheur et leur criait : Adieu ! en les suivant au fond de l'ombre où ils disparaissaient.
Il était plus de dix heures lorsque la baronne se leva. A part la lourdeur de tête qui persistait, le malaise de la veille n'existait plus. Elle sonna sa femme de chambre.
— Ma fille est-elle déjà descendue? demanda-t-elle.
— Mademoiselle est encore dans sa chambre : elle vient seulement de se lever.
— Henriette, comme moi, ce matin, est peu matinale.
Avec l'aide de sa femme de chambre elle s'habilla, puis descendit au salon oii elle trouva M. de Simaise. Ils échangèrent un salut glacial. Le baron plia le journal qu'il lisait, puis regardant sournoisement sa femme :
— M. Pedro Gastora devait partir à huit heures, dit-il ; il a attendu jusqu'à neuf heures et demie, espérant toujours que vous alliez descendre; enfin, ne voulant pas absolument qu'on troublât votre repos, il est parti, me priant de vous présenter seshomrnages respectueux, devons transmettre l'expression de sa gratitude...
— Merci ! répondit sèchement la baronne.
— Nous le verrons revenir mercredi prochain, c'est-à-dire dans six jours.
— Vous serez seul ici pour le recevoir, monsieur. De Simaise resta un instant interloqué.
— Ah! fit- il. Et comment cela?
— Ma fille et moi nous ne serons plus à Vaucourt.
— Bah! à peine revenue d'un long voyage, allez- vous si vite en entreprendre un autre ?
— Oui.
— Quand comptez vous partir î
— Le plus tôt possible : dans trois ou quatre jours. Le baron 6baucha un faux sourire.
— G'.est bien, pensa-t-il, nous mettrons ordre à cela. 11 reprit à haute voix :
— Un départ si précipité ressemble à une fuite.
— Eh bien, oui, riposta la baronne, ne pouvait plus se contenir, nous fuyons, ma fille et moi, et c'est vous, entendez-vous ? qui nous chassez de cette demeure d'oii votre présence a fait disparaître la tranquillité, le bonheur !
— En vérité! fit-il railleur.
— Je veux soustraire ma fille à votre funeste influence. Je veux la mettre à Tabri de vos odieux complots. Hier, je ne sais par quels moyens honteux, infâmes, vous lui avez arraché son consentement à ce mariage auquel vous tenez, je ne sais pourquoi, et dont je neveux point, moi. Vous l'avez terrifiée, la malheureuse enfant ! Je l'ai vainement interrogée, elle ne m'a répondu que par ses larmes et ses sanglots... Vous l'avez enserrée dans vos machinations; quelle chose odieuse avez- vous inventée? Quelle nouvelle trame monstrueuse avez- vous ourdie? Ah! je n'ai pas besoin de la counaître, quand je vous sais capable de tout !
— De grâce, baronne, arrêtez le galop de votre imagination. Hier, en effet, j'ai eu un entretien avec Henriette; nous avons causé sérieusement, gentiment, comme deux amis. Je lui ai fait l'éloge de Pedro. Je lui ai montré tous les avantages de ce mariage que vous vous obstinez à repousser. Je lui ai fait voir son avenir, son bonheur assurés, et je suis parvenu assez facilement, je vous assure, à lui faire entendre raison. Voilà la trame monstrueuse que j'ai ourdie. En consentant à épouser Pedro Castora, LIenriette fait acte de volonté indépendante et donne la preuve de son bon sens.
La baronne haussa les épaules.
— Oh ! je connais votre aplomb, s'écria-t-elle, et je sais avec quelle audace vous mentez ! Mais ne vous réjouissez pas, monsieur ; ne croyez pas à votre triomphe. Ma fille m'appartient à moi seule, elle est mon bien, ma vie, mon âme, tout pour moi!... Si je n'avais pas eu ma fille, il y a longtemps que je n'existerais plus. Et vous voulez me la prendre! Allons donc, est-ce que c'est possible ? Je vous l'arracherai, je l'enlèverai à vos misérables et ténébreuses combinaisons ! Ah ! vous ne savez pas encore ce que c'est qu'une mère qui défend son enfant : eh bien, je vous l'apprendrai !
-• Eh, madame, qui parle ici de vous prendre votre fille? Le mariage, qui unit la femme à l'homme, ne sépare point la fille de la mère.
''i44 LE PROTECTEUR.
D'ailleurs, je connais les sentiments de Pedro à votre égard; il tient absolument à ce que vous ne quittiez point Henriette. Il compte encore, le brave garçon, que son mariage avec notre fille nous rapprochera, vous et moi; son vœu le plus cher est que nous vivions tous ensemble en famille.
— Un rapprochement entre nous ! exclama la baronne ; vous n'y songez pas, je suppose?
— J'y pense beaucoup, au contraire.
— Ah ! ça, mais vous avez donc oublié le passé, qui devrait être constamment dressé devant vous, terrible, menaçant ?
Le baron changea de couleur.
— Soit, dit-il, ne parlons pas d'un rapprochement que vous voulez voir impossible. Dans tous les cas, ce i;nariage...
— Ne m'en parlez plus, ne m'en parlez plus, je vous le défends ! s'écria-t-elle avec une sorte de fureur.
— C'est bien, madame la baronne, répliqua de Simaise prenant le ton ironique, nous vous ferons les sommations respectueuses.
La baronne le couvrit d'un regard de profond mépris, et répondit d'une voix acérée :
— Ne vous approchez pas trop de la justice, monsieur, je vous le conseille.
Le baron se mordit les lèvres.
— Oh! la justice, fit-il en riant jaune, je ne la crains pas. Vous seule pourriez me faire avoir des démêlés avec elle.
— Peut-être, monsieur, peut-être !
— Mais vous êtes une bonne mère^ vous adorez vos enfants, vous continuerez de garder le silence.
— Le malheureux ! pensa la baronne, il ne se doute pas qu'une autre voix que la mienne, plus éclatante, plus terrible, peut se faire entendre.
— Êtes-vous toujours décidée à partir, madame la baronne? reprit
de Simaise.
— Plus que jamais.
— Où irez-vous ?
— Je l'ignore; mais le saurais-je, je ne vous le dirais point.
— A quoi cela vous servira-t-il de vous éloigner ?
— Je défends ma fille !
— Ainsi, vous voulez absolument la lutte?
— Je l'attends telle que vous la présenterez.
— C'est bien, je n'ai plus rien à- dire; faites comme vous Tentendrez.
Elle voulait dégager sa main, mais le baron la tenait serrée comme dans
un étau (page 749).
Il se leva et reprit :
— Je vais aujourd'hui vous débarrasser de ma présence; je ferai une excursion dans les environs et je ne reparaîtrai que ce soir. En mon absence, madame la baronne, ajouta-t-il avec ironie, vous pourrez préparer vos malles.
Il s'en alla.
La baronne resta un instant pensive.
LlV. 94. E. RiCHEBOURG. — Jean Loup. — Éd. J. Uouff et Gi«. LiV. 94.
— Il se prépare à machiner quelque chose encore, murmura-t-elle. Mais qu'import>?, il ne m'empêchera pas de partir.
La journée se passa sans incident. Redoutant pour sa fille et pour elle-même les émotions violentes, la baronne évita de revenir sur le sujet de la conversation qu'elle avait eue la veille avec Henriette. Elles ne parlèrent ni du baron ni de Pedro Gastora. Toutes deux étaient tristes. Elles se regardèrent souvent à la dérobée ; mais elles se concentraient en elles-mêmes, gardant chacune ses pensées ; plus d'expansion, plus d'épanchements de deux cœurs battant à l'unisson. Il semblait que leur douce intimité, leur confiance réciproque avaient pour toujours disparu.
Le lendemain, le baron ne parut pas à l'heure du déjeuner. 11 était rentré tard dans la nuit ; néanmoins, il s'était levé de bonne heure, était parti pour continuer d'un autre côté ses excursions dans le pays, qu'il ne connaissait pas encore et qu'il trouvait ravissant.
C'est ce qu'il avait dit à la femme de chambre de la baronne, laquelle n'avait pas manqué de rapporter ses paroles à sa maîtresse.
Ces absences de son mari ne lui paraissant point naturelles. M™® de Simaise était soucieuse et inquiète. A chaque instant elle se demandait :
— Que médite-t-il?
Cependant, et sans avoir encore parlé de son projet à Henriette, elle prenait ses dispositions afin de pouvoir quitter Vaucourt le plus tôt possible. Ne pouvant savoir si son absence serait plus ou moins longue, elle tenait à donner des instructions et des ordres en conséquence. Aussi avait-elle fait prévenir dès la veille ses fermiers et son garde général qu'elle les attendrait le lendemain, entre trois et quatre heures de l'aprèsmidi.
Le garde général arriva le premier. Henriette était près de sa mère quand on l'annonça. La jeune fille se leva aussitôt pour se retirer.
— Il fait très chaud et il y a beaucoup de soleil, lui dit la baronne ; je ne te conseille pas de descendre au jardin ; monte plutôt dans ta chambre, oii je te rejoindrai dans une heure : j'aurai quelque chose à te dire.
Henriette monta chez elle, en effet; mais^ au bout de quelques minutes, il lui sembla qu'elle manquait d'air. Sa mère allait être occupée pendant une heure, elle avait bien le temps de faire une promenade dans le parc et de revenir avant que la baronne eût congédié les visiteurs. Elle mit sur sa tête un chapeau de paille et descendit. Dans l'antichambre., deux fermiers, venant d'arriver, attendaient. Henriette sortit du château et se dirigea vers le parc.
Elis entra dans la grande charmille oii Jean Loup lui était apparu la
deuxième fois. Bien qu'elle ne fût plus guère fréquentée, la chambre verte était toujours bien entretenue, taillée avec soin; pas un brin d'herbe ne se montrait sur le sol à travers le sable fin nouvellement ratissé.
Henriette la retrouva pleine de souvenirs qui hrent palpiter son cœur. Elle se sentait douloureusement oppressée et prête à pleurer*. Elle poussa un long soupir, sortit brusquement de la charmille et s'enfonça dans une allée ombreuse.
Tout à coup le baron se trouva devant elle. Évidemment, caché quelque part, il la guettait depuis le matin.
CNLEVEE
A la vue de son père, Henriette laissa échapper un petit cri de surprise.
Le baron s'approcha en souriant; mais, avec un peu d'attention, la jeune fille aurait pu remarquer qu'il était agité et avait le regard troublé.
— Je ne pensais pas vous rencontrer ici, mon père, dit-elle; je vous croyais loin de Vaucourt.*
— Je reviens aujourd'hui à une heure plus raisonnable qu'hier; mais aussi je suis parti de bon matin.
— C'est vrai.
— C'est un heureux hasard qui m'a fait prendre, pour rentrer au château, ce chemin plutôt qu'un autre, puisque nous nous sommes rencontrés.
Il jeta un coup d'œil rapide autour de lui ; puis, passant sous le sien le bras de la jeune fille :
— Viens, lui dit-il; me trouver seul avec ma chère Henriette est im rare bonheur dont je veux profiter; viens, ma chérie, nous allons causer.
— Je ne puis pas rester longtemps avec vous, répondit Henriette
avec un doux et triste sourire ; il faut que dans une demi-heure je sois près de ma mère qui a, paraît-il, une communication intéressante à me faire.
— Oh ! dans une demi-heure ! fit le baron avec un accent singulier.
Et il s'empressa d'ajouter :
— Nous avons, en ce cas, tout le temps de causer.
Et tout en parlant à Henriette do Pedro Gastora, en lui faisant le tableau de toutes les félicités qui l'attendaient, il l'entraîna jusqu'à une petite porte du parc, ouvrant sur un chemin vicinal. Cette porte, était-ce une négligence du jardinier, n'était pas fermée à clef, il n'y avait qu'à la tirer pour l'ouvrir.
— Est-ce que vous voulez sortir du parc, mon père ? demanda Henriette un peu surprise.
— Oui, pour jeter un coup d'œil sur la campagne.
En parlant, il avait ouvert la porte. Ils en franchirent le seuil.
A une distance de vingt-cinq à trente pas, sur le chemin, une voiture fermée, sorte de coupé, stationnait. Le véhicule, dont la portière se trouvait ouverte, était attelé de deux forts chevaux. Le cocher, qui était assis sur une borne, le dos contre le mur du parc, se leva vivement et alla se placer près de sa voiture.
— Tiens, fit Henriette, quelle est donc cette voiture?
— Allons jusque-là, répondit le baron.
Les voyant venir à lui^ le cocher se découvrit. Arrivés près du coupé, le baron dit à sa fille, de sa voix mielleuse :
— Ma chère amie, si tu veux prendre place dans celte voiture... La jeune fille eut un haut-le-corps, dégagea son bras et regarda son
père avec étonnement en faisant deux pas en arrière.
— Eh bien, tu ne montes pas ? fit le baron en souriant.
— A qui donc est cette voiture ?
— A moi, à nous.
Henriette promena autour d'elle ses yeux effarés.
— Mais je ne comprends pas, balbutia-t-elle.
— C'est pourtant bien simple, Henriette, je vous emmène.
— Vous m'emmenez, où cela?
— Chez moi, à Paris.
— A Paris ! exclama-t-elle. Non, non !
— Et elle se rejeta encore en arrière, prête à fuir. Le baron lui saisit la xuain.
Henriette tremblait comme un roseau secoué par le vent.
— Henriette, ma fille, écoutez et soyez raisonnable comme vous Tavez été avant-hier, comme vous devez Tôtre toujours. Je vous emmène à Paris, il le faut.
— Non, non, je ne veux pas quitter ma mère !
— Il le faut, vous dis-je. Pour des raisons qu'elle ne veut pas faire connaître, mais qui n'ont certainement rien de sérieux, qui sont absurdes, ridicules, sans doute, votre mère s'oppose à nos projets ; il s'agit de vaincre son obstination. Pour cela, ma chère Henriette, je ne vois qu'un moyen, celui que j'emploie.
— Mon père, répliqua la jeune fille d'un ton résolu, je ne vous suivrai pas ; je ne quitterai pas ma mère.
Le baron frappa du pied avec impatience ; ses sourcils se froncèrent et une lueur livide traversa son regard.
— Votre mère, toujours votre mère! dit-il avec aigreur. Ah! ça, est-ce que je ne suis pas votre père, moi? Est-ce que mes droits sur vous ne sont pas au moins égaux à ceux de votre mère ?
— C'est elle qui m'a élevée^ qui m'a toujours protégée, aimée.
— Parce qu'elle vous a enlevée à mon affection; elle a eu sa part, aujourd'hui je réclame la mienne !
— Mon père, le temps s'écoule ; ma mère, en ce moment, m'appelle déjà, peut-être; laissez-moi retourner au château.
— Non. Vous ne reverrez votre mère que quand elle viendra vous retrouver à Paris.
— De grâce, mon père, ne faites pas cela, je vous en supplie ! Ah ! ce serait mal, ce serait odieux !
— • C'est possible, Henriette, mais je vous le répète, il le faut.
— C'est une cruauté inutile.
— Nous verrons bien. Vous savez ce que je vous ai dit, ma fille, je n'ai pas à le répéter; j'ai accepté votre dévouement, rendez-le complet. D'ailleurs, c'est votre bonheur que je veux, moi. Que veut-elle faire pour vous, votre mère? Elle ne le sait même pas. Rien. Elle vous aime, sans doute, elle vous aime même trop, puisque dans son affection égoïste, elle veut vous garder toujours près d'elle. Eh bien, non, je reprends mes droits, c'est à moi maintenant de m'occuper de l'avenir de ma fille. Viens, Henriette, viens!
Elle secoua la tête.
— Viens ! te dis-je.
— Je ne quitte pas ma mère ! s'écria-t-elle.
Elle voulut dégager sa main ; mais le baron la tenait serrée comme dans un étau.
Elle laissa échapper un cri de douleur.
Le baron la ramena de force près de la voiture.
— Je ne veux pas, je ne veux pas ! criait-elle.
— Oui, mais moi je veux, grommela le baron d'une voix dure. Les larmes de la jeune fille jaillirent et elle tomba à genoux.
— Grâce, mon père, dit-elle éplorée, grâce ! grâce !
— Henriette, veux-tu me suivre?
— Non.
— Ce qu'on ne fait pas de bonne volonté, prononça-t-il les dents ser rées, je l'obtiens de force.
li releva sa fille presque brutalement et la saisit à bras-le-corps. Elle ie débattit en appelant :
— Maman, maman !
Aucune voix ne répondit à ses cris désespérés.
Le baron la souleva et la jeta dans le coupé où, aussitôt, il s'assit près d'elle.
Le cocker ferma la portière, sauta lestement sur son siège et cingla de la mèche de son fouet les flancs des chevaux, qui partirent dans un galop rapide.
Henriette se tordait convulsivement sur le coussin et continuait à crier :
— Maman, maman !
— Maintenant, madame la baronne, je vous tiens, se disait de Simaise ; quand vous voudrez revoir votre fille, vous nous apporterez votre consentement.
Un homme s'était dressé tout à coup sur le mur du parc. Témoin invisible et muet, il avait assisté à la scène. Il suivit des yeux la voiture qui filait vers la route départementale, emportée dans le galop furieux des chevaux. Quand elle eut disparu derrière des massifs de verdure, il hocha la tête et murmura :
— Ça se complique.
Puis il sauta dans le parc, et, d'un pas rapide, il marcha Ters le château.
Après avoir causé assez longuement avec le garde général, la baronne avait reçu ses fermiers et donné à chacun ses instructions. Ceux-ci congédiés, la baronne s'empressa de monter chez sa fille à qui elle voulait annoncer leur prochain départ de Vaucourt.
Ne trouvant pas Henriette dans sa chambre, elle redescendit et demanda aux domestiques s'ilo savaient où était sa fille. L'un d'eux répondit ;
JEAN LOUP. 7nl
— J'ai vu mademoiselle entrer dans le parc ; elle est probablement dans la charmille.
— C'est juste, fit M'"^ de Simaise ; j'aurais dû le ptnser tout de suite.
— Faut-il aller prévenir DLddemoiselle que madame la baronne la demande.
— Non, merci, je vais aller jusque-là.
La baronne s'achemina vers le parc en se disant que Henriette serait bien étonnée en apprenant la résolution prise par sa mère.
Elle pénétra dans la charmille qu'elle trouva déserte. Toutefois, les empreintes de deux pieds mignons sur le sable attestaient que la jeune fille était, en effets entrée dans la charmille.
Il y avait là un rond-point auquel aboutissaient quatre larges allées dans lesquelles on pouvait se promener sous des voûtes de verdure. La baronne plongea son regard dans chacune des allées, aussi loin que sa vue put porter. Elle ne vit personne. Mais d'autres allées croisaient les premières ; Henriette pouvait se trouver dans une de ces allées transversales.
La baronne fit une trentaine de pas et appela :
— Henriette, Henriette î
Sa voix passa, vibrante, à travers la feuillée, se répandant au loin ; mais, seul, Técho du bois répondit. Elle attendit un instant et appela de nouveau :
— Henriette, Henriette !
Gomme la première fois, le son de sa voix lui revint renvoyé par réclio, et ce fut tout.
— Pourtant, murmura- t-elle, Henriette n'a pas dû s'éloigner beaucoup.
Un sourire effleura ses lèvres.
— Elle n'est plus dans le parc, reprit-elle; pendant que je la chercha et rappelle ici, elle est revenue au château.
La pauvre mère était à cent lieues de soupçonner la vérité. D'un pa^léger elle reprit le chemin du château. Interrogés de nouveau, les domestiques répondirent que M"'' Henriette n'était pas rentrée.
— C'est singulier ! fit la baronne, commençant à s'inquiéter. Il y a plus d'une heure qu'elle est sortie... Où est-elle, mon Dieu? Oii donc estelle allée? Vite, vite, qu'on la chercle partout !
Les domestiques se disposaient à courir dans toutes les directions, lorsque le valet de chambre du baron parut. Il avait entendu l'ordre de la baronne.
li est inutile de chercher M"® Henriette, dit-il d'une voix lente et grave, on ne la trouvera pas.
— Hein ! fit U baronne, devenant affreusement pâle ; que voulezvous dire?
— M"° de Simaise est partie avec son père.
— Partie, ma fille est partie... avec son père?
— Oui, madame la baronne.
— Où sont-ils allés, dites, oii sont-ils allés? Le savez -vous? demanda-t-elle haletante, éperdue.
— M. le baron emmène M^'® Henriette à Paris. L'effet produit par ces paroles fut foudroyant.
— Ah ! le misérable ! s'écria la baronne d'une voix rauque, étranglée, il m'a pris ma fille, il m'a volé mon enfant !
Elle voulut parler encore ; mais aucun son ne put sortir de sa gorge ; on vit seulement remuer ses lèvres bleuies. Ses traits se contractèrent, ses narines frémirent, ses pupilles se dilatèrent, puis elle chancela, s'abattit comme une masse, en faisant entendre une sorte de râle d'agonie, et resta étendue sans mouvement, comme morte.
On la releva aussitôt et on la transporta dans le petit salon, où les deux femmes de chambre s'empressèrent de lui donner des soins.
Au bout d'un quart d'heure elle r3vint à la vie. Alors la malheureuse femme éclata en sanglots déchirants ; d'affreux spasmes brisaient sa poitrine, tordaient ses membres. La crise fut longue, douloureuse, navrante. Quand elle se sentit un peu mieux, elle fit appeler Frédéric. Celui-ci attendait dans l'antichambre avec les autres domestiques consternés. Il entra aussitôt, l'œil inquiet. La baronne fit un signe à ses femmes qui se retirèrent.
— Vous ne vous appelez pas Frédéric, dit-elle à l'homme de confiance de M. Lagarde, vous vous nommez Landry, et je sais pourquoi votre véritable maître vous a placé près du baron de Simaise.
Landry s'inclina.
— Vous ne devez pas ignorer quels liens m'attachent à M. Lagarde, reprit la baronne; je suis son alliée, et ses espérances sont aussi les miennes.
— Je sais cela, madame la baronne.
— Vous connaissez les intentions, les projets de M. Lagarde?
— Pas tous, madame la baronne, quoique mon maître veuille bien m'honorer de sa confiance.
— Vous saviez sans doute ce que tramait ici M. de Simaise, pourquoi ne m'avez-vous pas avertie hier ou ce matin?
Voilà, ma mignonne, dit-il en présentant la timbale (page 759).
— D'ahord, madarae la baronne, hier, ce matin et même dix minutes avant l'enlèvement de M"° Henriette, je ne savais rien. J'avais deviné qu'il complotait quelque chose, mais quoi? Par excès de prudence, car je ne crois pas qu'il se défie de moi, M. le baron a cru devoir agir seul. Donc, je vous le répète, madame la baronne, je ne savais rien. Mais si j'avais su quelque chose, soit que j'eusse deviné ou que M. le baron m'eût pris pour confident, je ne vous aurais pas avertie.
LiV. 95. E. RiCHEBouRG. — Jean Loup. — Éd. J. Rquff kt G'«. Liv. 95,
— Pourquoi, monsieur?
— Parce que je dois me renfermer strictement dans la mission qui m'est confiée. Je dois, autant que possible^ tout voir et tout entendre ; mais laisser faire, ne rien empêcher. M. Lagarde tient absolument à ce que je reste près de M. le baron ; aussi dois-je veiller à ne rien, dire, à ne rien faire qui puisse me faire congédier.
— Oui, je comprends, murmura la baronne
— Me conformant aux ordres que j'ai reçus, continua Landry, je surveille M. de Simaise. Hier, je ne Tai pas suivi, mais je sais qu'il est allé à Épinal. Ce qu'il y a fait, je l'ai appris tantôt, en voyant la voiture attelée de deux chevaux dans laquelle il a emmené M"^ Henriette.
Ce matin, il s'est levé au petit jour, quand tout le monde dormait encore au château. En même temps que lui je fus sur pied. A son allure et à son air seulement, je compris qu'il ne s'éloignerait pas de Vaucourt. En effets il n'est allé que jusqu'à Haréville oii il a déjeuné dans un cabaret. Ensuite il revint et s'est promené sur le chemin qui longe le mur de clôture ou s'est tenu caché dans les massifs du parc, attendant le moment de mettre son projet à exécution.
M^'® Henriette lui a rendu la chose facile, en venant malheureusement se promener dans le parc. Sous le prétexte d'une causerie intime et d'une promenade à deux, M. le baron offrit son bras à mademoiselle et il la conduisit à une porte du parc qu'il avait précédemment ouverte. La voiture était à quelques pas. Depuis combien de temps attendait-elle? Je ne saurais le dire. Pendant que M. le baron entraînait sa fille vers la voiture, je me glissai contre le mur, et c'est ainsi que j'assistai à la scène de l'enlèvement.
— Vous avez entendu, vous avez vu?
— J'ai surtout entendu, madame la baronne ; le mur étant assez élevé, il n'était pas facile de voir.
— Est-ce que M'** de Simaise a suivi volontairement son père? demanda la baronne d'une voix hésitante.
— Non, madame, M. le baron a enlevé sa fille avec violence.
— Ah l soupira-t-elle, comme si elle eût éprouvé un allégement. Et il a osé, le malheureux, il a osé ! . . .
— La lutte fut assez longue. Non, répondait toujours M"® Henriette, non, je ne veux pas quitter ma mère.
La baronne se redressa les yeux pleins de lumière.
— Ah ! s'écria-t-elle, il ne me prendra pas le cœur de ma fille !
Mi^° Henriette a prié, supplié, pleuré ; elle est même tombée à ses genoux lui criant : Grâce, grâce !
— Le misérable !
— Ni les supplications ni les larmes ne Font touché.
— Ma pauvre fille, ma pauvre fille !
— Il Ta prise dans ses bras et Ta jetée dans la voiture.
— C'est monstrueux, c'est infâme !
— Alors M"® Henriette a crié : Maman, maman !
— Elle m'appelait ! Ah ! malheureuse, je n'étais pas là pour défendre mon enfant !
— Le cocher fouetta ses cnevaux et en un instant la voiture eut disparu... acheva Landr3^
La baronne laissa tomber sa tête dans ses mains et se reprit à sangloter.
Soudain, elle se redressa brusquement.
— Ah! le maudit, le monstre!... s'écria-t-elle avec fureur, le regard sillonné d'éclairs, je lui reprendrai ma fille ! Et s.'il la fait souffrir, malhe-ur, malheur à lui !
Puis, plus calme, s'adressant à Landry :
— Merci, mon ami, dit-elle, merci! Vous allez écrire à M. Lagarde.
— Oui, madame, et ma lettre partira ce soir.
— Instruisez-le bien de tout ce qui s'est passé ici ; moi je n'en aurais pas la force. Dites-lui aussi dans quel état vous m'avez vue ; oui, diteslui qu'après avoir été la plus malheureuse des femmes, la baronne de Simaise est aujourd'hui la plus malheureuse des mères !
Landry s'inclina, prêt à se retirer.
— Encore un mot, mon ami, reprit la baronne; votre maître, le baron, vous a-t-il donné l'ordre de le rejoindre à Paris ?
— M. le baron ne m'a rien dit, madame; mais je recevrai certainement une lettre de lui demain, me donnant ses instructions.
— Landry, vous veillerez sur ma fille, n'est-ce pas ?
— Je veillerai, madame la baronne ; mais soyez tranquille, M. Lagarde, lui aussi, veillera.
Et Landry quitta M™^ de Simaise pour aller écrire son rapport. Restée seule, la baronne s'agenouilla et joignit ses mains.
— Mon Dieu, dit-elle, ayez pitié de mes enfants, ayez pitié de moi ! Vous trouvez que je n'ai pas assez souffert! Préservez ma fille, mon Dieu, préservez-la, et que toujours toutes les douleurs soient pour moi seule'