EN VOYAGE
Sept heures du matin sonnaient à Chatou. Une voiture de maître à laquelle était attelé un cheval de race, excellent coureur, s^'arrêta au bord de la Seine, devant la maison ombragée de tilleuls où, depuis près de trois ans, le docteur Legendre donne ses soins à la pauvre Jeanne Vaillant.
Cette voiture était attendue, car son arrivée fut aussitôt annoncée par Florentine, la gouvernante du docteur, en observation à une des fenêtres de la villa ayant vue sur la rivière.
M. Legendre, ses deux pensionnaires et la femme de chambre de Jeanne étaient dans le salon. Le doct3ur n'avait point, comme d'habitude, à cette heure matinale, sa longue robe de chambre; il portait un élégant costume de voyage. La façon dont Jeanne était habillée indiquait également qu'elle allait voyager. Ses pieds étaient chaussés de bottines de chevreau et elle était coiffée d'un délicieux chapeau de jeune fille qui lui allait à ravir.
En dépit delà maladie, Jeanne n'avait rien perdu de sa beauté; malgré sa pâleur et l'expression mélancolique de sa physionomie, elle était tout à fait charmante dans sa fraîche toilette de printemps.
Le docteur lui avait dit :
— Nous allons nous promener tous les deux.
Et elle paraissait enchantée.
La voilure qui venait prendre les voyageurs étant là, c'était le moment où les deux pensionnaires du docteur allaient se séparer, moment cruel pour Marie, qui sentait son cœur se briser. Un long temps se passerait sans doute avant qu'elle revît Jeanne, cette enfant malade pour laquelle elle avait une sorte de tendresse maternelle ; hélas ! elle ne la reverrait peut-être jamais.
Sur un signe du docteur. Florentine avait pris la valise de voyage.
Marie, visiblement émue, s'efiEbrçant de retenir ses larmes, prit Jeanne dans ses bras et la serra fortement contre son cœur, en lui mettant sur le front un long baiser.
— Ne nous faisons pas attendre, dit le docteur.
— Oh! monsieur, dit Marie, vous la guérirez, n'est-ce pas?
— Si je ne l'espérais point, je ne songerais pas aujourd'hui à la soumettre à une épreuve décisive.
Oh! oui, guérissez-la et je serai heureuse, oui, bien heureuse, malgré la peine que j'éprouverai en ne la voyant pas revenir avec vous. Elle poussa un long soupir et ajouta :
— Ma chère Jeanne s'éloigne de moi pour longtemps, peut-être pour toujours.
— Qui sait ? fit M. Legendre.
— Serez- vous longtemps absent? demanda la jeune femme.
— Trois jours, quatre jours au plus, car, avec ma Jeanne ou sans elle, j'aurai hâte de revenir auprès de vous. Malgré les difficultés que nous rencontrons, mon enfant, je ne suis pas découragé; nous continuerons nos recherches, nous travaillerons avec une nouvelle ardeur et il faudra bien, à la fin, que la clarté se fasse dans votre mémoire.
La jeune femme secoua tristement la tête.
Le docteur se tourna vers la femme de chambre de Jeanne et lui dit :
— N'oubliez aucune de mes recommandations : M"** Marie devient votre seule maîtresse; vous aurez pour elle les plus grands égards et lui obéirez comme à moi-même. Pendant les quelques jours de mon absence, défense absolue de sortir; les portes de la maison doivent rester fermées pour tout le monde.
La femme renouvela la promesse déjà faite de suivre à la lettre les instructions de son maître.
Celui-ci prit le bras de Jeanne et ils sortirent de l'enclos, suivis de Florentine, portant la valise.
Pendant que le oocher plaçait la valise sur son siège, la docteur fit monter Jeanne dans la voiture, puis se plaça à côté d'elle. Avant de fermer la portière, M. Legendre envoya un dernier signe d'adieu X Marie debout devant une fenêtre ouverte.
Un instant après, la voiture filait comme une flèche dans la direction de Paris.
A huit heures cinquante minutes, elle entrait dans la cour de la gare de l'Est. Faisant demi-tour, elle se rangea contre les marches de l'immense perron et les deux voyageurs descendirent. Au facteur qui s'avança
pour prendre la valise, le docteur montra un ticket de location d'un coupé complet réservé pour transporter deux voyageurs de Paris à Nancy, et de Nancy à Épinal.
— Venez, monsieur, madame, dit l'agent, je vais immédiatement vous conduire au train ; vous serez mieux dans votre coupé que dans la salle d'attente. Le train. part à neuf heures quinze, vous n'avez que vingt minutes à attendre.
Le docteur salua le cocher d'un mouvement de tête, prit le bras de Jeanne, étonnée du bruit qui se faisait autour d'elle, et ils suivirent le complaisant employé.
Le trajet de Paris à Nancy se fit sans incident. M. Legendre et Jeanne, chacun dans son coin, échangèrent à peine quelques paroles. Le docteur ''"/ait ouvert un compartiment de la valise contenant du pain, du vin, de i'eau, un poulet rôti découpé, des tablettes de chocolat, des confitures, des gâteaux et autres sucreries; c'était indiquer à Jeanne quelle pouvait manger quand elle aurait faim, boire quand elle aurait soif.
La jeune fille avait souvent la tête à la portière, regardant les paysages qui passaient, rapidement sous ses yeux et se succédaient sans cesse. Parfois elle laissait échapper une exclamation. Elle voyait des arbres, des buissons, des maisons qui semblaient courir; des sillons labourés, qui semblaient tourner, et elle s'amusait de cela comme un enfant.
A Nancy, il fallut attendre une demi-heure avant de monter dans le train d'Épinal. Nos voyageurs entrèrent dans la salle d'attente où il y avait beaucoup de monde.
La beauté de Jeanne attirait tous les regards; on l'examinait curieusement et aussi avec intérêt; sa pâleur mate, ses yeux mornes, sa tristesse, son air langoureux et maladif faisaient naître un sentiment de profonde pitié. On se disait tout bas :
— C'est une pauvre malade qu'on promène.
— Elle doit, être poitrinaire. Si jeune, si jolie et mourir... Quel dommage!
— Peut-être n'est-e]le qu'anémique
— C'est égal, elle n'ira pas loin, la: pauvre petite ; elle s'en ira en automne à la chute des feuilles.
Nul ne se doutait que la maladie de Jeanne était la folie. On reprenait :
— Ce monsieur décoré doit être son père.
— C'est sûrement son père, cela se voit assez. Voyez avec quelle sollicitude il veille sur elle; il la couve des yeux. A la bonne heure, voilà de l'affection, de la tendresse.
— Il me fait de la peine, ce malheurex père; il sent que bientôt il n'aura plus sa fille à aimer.
A ce moment, Jeanne se tourna vers M. Legendre, et dit de sa voix dolente :
— J'ai bien soif.
— Tout de suite, ma mignonne, je vais vous donner à boire, répondit le docteur.
Sans se préoccuper des regards attachés sur lui, il ouvrit la valise, qui était à ses pieds, prit une timbale de vermeil dans laquelle il versa d^abord un peu de vieux vin de Bordeaux, puis de Teau; ensuite il déboucha une petite fiole contenant un liquide jaunâtre, qui se mélangea avec Teau et le vin en tombant dans le gobelet goutte à goutte.
— Voilà, ma mignonne, dit-il, en présentant la timbale presque pleine à la jeune fille.
Jeanne avait soif, en effet, car elle but avidement et vida la timbale. On avait souri en voyant faire le docteur, et on avait beaucoup regardé la petite fiole.
— Quelle peut être cette liqueur jaune qu'il a fait boire à sa fille ? dit une jeune femme à l'oreille de sou mari.
— Dame, répondit celui-ci, en souriant, pour le savoir il faudrait le lui demander. C'est probablement quelque drogue ordonnée par le -raédecin, afin de prévenir une crise.
Les portes des salles d'attente s'ouvrirent et des employés crièrent :
— Les voyageurs pour la ligne d'Épinal, en voiture.
Devant M. Legendre et sa compagne on ouvrit un coupé réservé dans lequel ils s'installèrent.
Le train se mit en marche.
Au bout de vingt minutes, Jeanne fut prise de bâillements successifs; elle se tourna, s'agita, allongea ses jambes, s'étira les bras, puis sa tête, allant de tous les côtés, roula sur ses épaules.
M. Legendre ne la quittait pas des yeux; mais il n'était pas inquiet il souriait, au contraire. Au bout de quelques minutes, Jeanne cessa de bâiller, sa tête tomba contre un des appuis capitonnés, et ses yeux se fermèrent. Elle dormait 4'un profond sommeil.
Alors le docteur tira de la valise un manteau de soie fourré qu'il mit sur les épaules de la jeune fille, puis il la coucha sur le coussin et lui couvrit les pieds, les jambes et une partie du corps avec une chaude couverture de voyage.
On arriva ainsi à Épinal. Il était sept heures du soir. Le chef de gare, qui avait été prévenu, ouvrit lui-même la portière du coupé. Le docteur
m LE PROTECTEUR.
lui passa d'abord la valise, qu'il remit aussitôt à un de ses agents, afin d'aider le voyageur à sortir la dormeuse du compartiment. Gela fut vite fait. On se dirigea aussitôt vers la sortie, M. Legendre portant Jeanne dans ses bras, le chef de gare marchant près de lui, et l'homme d'équipe derrière avec la valise et la couverture de voyage.
— Suis-je attendu, monsieur le chef de gare? demanda M. Legendre.
— Oui, monsieur le docteur, il y a deux voitures dans la cour de la
gare.
— Ah ! Alors le vieux capitaine et le jeune lieutenant sont ici?
— Oui monsieur; ils sont tous deux dans mon bureau; ils craignent de se montrer.
— Gomme vous le voyez, nous n'avons rien à redouter : elle dort.
— Si elle se réveillait ?
— Non. Elle dormira ainsi jusqu'à demain matin huit heures. Gâchés derrière les rideaux d'une fenêtre, Jacques Vaillant et Jacques
Grandiu guettaient. Ils virent apparaître sur le quai, marchant vers la sortie, le docteur tenant dans ses bras Jeanne endormie. Aussitôt, le vieillard laissa échapper un sanglot et sa main tremblante chercha celle du jeune homme, qui pleurait silencieusement.
Oh ! comme ils auraient voulu s'élancer vers la bien-aimée ! Mais le docteur avait ordonné la plus grande prudence. Il fallait se contenir. Pâles tous .deux, immobiles, pantelants, respirant à peine, et serrés l'un contre l'autre, ils virent le docteur et le chef de gare placer la jeune fille avec le plus grand soin sur le coussin de l'une des voitures.
Quand Jeanne fut bien enveloppée dans son manteau et la couverture, et couchée comme dans un lit, la tête sur un oreiller, le chef de gare revint vite à son bureau et dit aux deux patients :
— Vous pouvez vous montrer.
Ils bondirent jusqu'à la voiture, dont les cochers, sur l'ordre du docteur, forçaient les curieux à s'éloigner.
Enfin, Jacques Vaillant et Jacques Grandin purent voir la figure de Jeanne. Le vieillard joignit les mains et murmura avec un accent de tendresse indicible :
— Ma fille, ma fille !
Tous deux, palpitants, la bouche ouverte, les pupilles dilatées, le corps en avant et le cou allongé, contemplaient la dormeuse avec ivresse. Ils seraient restés longtemps ainsi, en extase, si le docteur ne les avait brusquement arrachés à leur contemplation en disant :
— Partons, messieurs, partons.
On se serra silencieusement les mains, puis le docteur prit place
Jeanne, ma fille, es-tu levée? cria Jacques YaUlanl a ira vers la pon^ ^ag« 161).
LlV. 96. — JEAN LOUP.
Liv. 96.
dans la voiture de sa malade, pendant queUe vieillard et le jeune homme montaient dans Tautre voiture.
— Bonne chance, monsieur Jacques Vaillant! dit le chef de gare; j'espère recevoir, sinon demain, mais après-demain, une bonne nouvelle.
Un instant après, les deux voitures sortaient de la ville et prenaient la route de Mareille, où Ton arriva un peu avant onze heures.
La maison du vieux capitaine était éclairée au rez-de-chaussée et à l'étage. Gertrude attendait.
Jeanne fut immédiatement transportée de la voiture dans sa chambre de jeune fille et couchée dans son lit. 'C'est là, dans cette chambre gaie, où ri-en n'était changé, que Jeanne allait se réveiller le lendemain et voir, aussitôt ses yeux ouverts, les objets qui lui étaient autrefois familiers. Mais quelle serait la suite de ce réveil !
Chasserait-il les ténèbres dans lesquels l'esprit de la jeune fille était enveloppé depuis si longtemps ? Dieu seul le savait.
M. Legendre espérait; mais il espérait seulement. A toutes les questions que lui adressaient le vieillard, le jeune homme et même Gertrude, il répondait invariablement :
— Attendons. Demain, demain !
Demain ! Que de choses dans ce seul mot ! Demain, c'était l'inconnu : le sourire ou les larmes, le jour radieux ou la nuit sombre, la joie ou la douleur, les cris joyeux ou les cris de désespoir, la vie ou la mort!
Oh ! comme elle allait être longue, cette nuit de perplexité et d'angoisses !
Dors, pauvre Jeanne, dors sous le toit d'où le malheur t'a chassée... Dors, ton père et ton fiancé veillent. Ils ne dormiront pas, eux.
Us attendent demain !