LE RÉVEIL DE JEANNE
Le docteur Legendre connaissait parfaitement la puissance et les effets du narcotique qu'il avait fait prendre à sa malade.
LlV. 9b. E. IlicuEBOuuG. — Jean Loup. — Éd. J. Rcuff et GK LlV. 96.
Il était très important que Jeanne arrivât à Mareille endormie, afin de se trouver dans sa chambre, à son réveil, sans qu'elle pût se douter qu'on Vj avait amenée. En agissant ainsi, rien n'étant négligé, d'ailleurs, pour que l'illusion de la jeune fille fût complète, il y avait lieu d'espérer qu'en sortant de son sommeil Jeanne croirait avoir eu un horrible cauchemar, dont le terrible souvenir serait lui-même prêt à s'effacer.
C'est pendant le trajet de Nancy àÉpinal que le docteur avait résolu de faire prendre le narcotique à la jeune fille; mais Jeanne lui ayant demandé à boire avant de monter dans le train, il n'avait pas hésité à lui faire avaler le contenu de la petite fiole deux heures plus tôt.
Suivant le calcul de M. Legendre, qui avait lui-même préparé la liqueur jaune, et malgré le mélange d'eau et de vin, le sommeil devait durer environ seize heures. Le narcotique ayant été absorbé à quatre heures quinze minutes, le soir, c'était donc vers huit heures, le lendemain matin, comme l'avait annoncé le docteur, que Jeanne devait se réveiller.
Dès six heures, chacun était à son poste. Le docteur et Jacques Vaillant dans la chambre de celui-ci, l'oreille tendue, prête à entendre le moindre bruit.
Le ruban avait reparu à la boutonnière de la redingote du vieillard.
Gertrude, dans sa cuisine, préparait le déjeuner. Le lait était déjà sur un feu doux et le pain coupé, prêt à être mis sur le gril.
Jacques Grandin attendait dans le jardin sous la fenêtre de Jeanne. Il ne portait ni son uniforme de lieutenant de hussards, ni le costume bourgeois; il avait endossé, pour la circonstance, son ancien uniforme de dragon, petite tenue, avec les galons de maréchal des logis.
Fidèle, lui aussi, était à son poste; mais il ne remplissait plus très bien son rôle. Au lieu d'être couché tranquillement sur le lit de Jeanne, à la place oii il dormait toutes les nuits, il gambadait dans la chambre, grattait aux deux portes, espérant qu'on lui ouvrirait, et de temps à autre, l'impatient donnait de la voix :
— Ouah ! ouah !
D'abord, cela avait beaucoup inquiété Jacques Vaillant. Mais le docteur le rassura en lui disant :
— Laissez-le faire. Ce qu'il importe, c'est que le chien soit une des choses qui frapperont les yeux de Jeanne à son réveil.
Huit heures sonnèrent. Jacques Vaillant était blanc comme un suaire et tremblait de tous ses membres. Tout à coup ses jambes fléchirent et il «l'affaissa sur un siège.
-- Du courage et de la force, monsieur ! lui dit à voix basse le doo-
teur; dans un instant vous aurez à parler, et il ne faut pas que votre voix tremble.
Ces paroles produisirent Teffet d'un coup de fouet.
Le vieillard se redressa aussitôt.
— C'est passé, répondit-il; maintenant je serai fort.
Ils attendirent encore dix minutes, le docteur ayant l'oreille collée contre la porte. Il entendit un long soupir, qui fut suivi d'un bâillement. — L'instant approche, dit-il.
Jeanne se retourna, agita ses bras. Fidèle, assis au milieu de la chambre, la regardait. Dix minutes s'écoulèrent encore. Enfin, Jeanne ouvrit les yeux et se souleva lentement sur le lit en s'appuyant sur un de ses bras.
— Ouah ! ouah !
Et, comme s'il eût attendu ce moment pour faire fête à sa compagne de lit, Fidèle bondit sur les couvertures et vint, la queue frétillante, s'étendre près de Jeanne, pour lui lécher le visage et fourrer sa tête sous son bras, comme autrefois le chien qu'il remplaçait.
Brave Fidèle ! Et tout à l'heure son maître avait un instant douté de son intelligence.
— Oh ! fit Jeanne.
Elle passa sa main sur son front, puis sur le dos du chien, et elle répéta :
— Oh! oh!
Fidèle se mit alors à faire sur le lit des cabrioles insensées.
— Fidèle ! prononça la jeune fille d'une voix hésitante.
Dans l'autre chambre, le docteur entendit et son regard eut un rayonnement.
— Ouah ! ouah ! répondit le chien à l'appel de son nom. Et les caresses recommencèrent de plus belle.
— Fidèle, Fidèle, dit encore Jeanne, comme se parlant à ellemême.
Elle le prit dans ses bras et l'embrassa plusieurs fois sur le front. Voilà ce que Fidèle avait attendu, sans doute, car aussitôt il sauta dans la chambre en aboyant de plaisir , et alla gratter à la porte de Jacques Vaillant. Ainsi faisait l'autre chaque matin.
Jeanne s'était assise sur le lit; elle promenait à travers la chambre ses yeux étonnés, qui ne s'arrêtaient encore sur rien, tout lui apparaissant vague, confus. De nouveau elle passa ses deux mains sur son front à plusieurs reprises et se frotta les yeux comme une personne qui ne se sent pas bien éveillée.
Peu à peu/ cependant, sa vue devint moins flottante, plus sûre ; c'était comme un brouillard qui se dissipait.
La jalousie de la fenêtre était baissée, mais la chambre, dans laquelle pénétrait un gai rayon de soleil, était suffisamment éclairée.
Jeanne reconnut enfin le lieu oii elle se trouvait. C'était sa chambre. Sans doute la pensée était encore absente ; lentement, péniblement, se faisait le réveil de la raison. Allait-elle rompre ses liens et s'échapper triomphante des ombres de la nuit ?
L^'épreuve commençait. Pour Jeanne, dans un sens ou dans l'autre, elle devait être décisive.
Maintenant, ses yeux se fixaient longuement sur chaque objet : sur le fauteuil couvert d'une tapisserie, ouvrage de ses mains; sur les chaises, le guéridon, la commode, la table de nuit, les rideaux blancs à grandes fleurs de la fenêtre; sur les portraits de Jacques Vaillant et de Catherine ; sur la montre, accrochée à son clou et dont la chaîne d'or pendait ; sur le chapeau de paille, toujours frais, malgré le temps écoulé, pendu à une patère; sur le vêtement complet : robe, jupons, corset, camisole, tablier, manchettes, placé sur une chaise comme elle avait l'habitude de le faire chaque soir en se couchant; sur les souliers de cuir de chevreau, les bas, les jarretières roses jetés sur la descente de lit; et encore sur Fidèle, qui trottait par la chambre, allant continuellement du lit à la porte et de la porte au lit.
Elle paraissait songeuse ; mais sa physionomie s'animait, son regard s'éclairait. A chaque instant elle hochait la tête, et ses lèvres remuaient; mais les paroles nouées dans sa gorge ne sortaient pas.
Soudain elle repoussa les couvertures, sortit ses jambes hors du lit, se laissa glisser et se trouva debout, les pieds sur le tapis. Elle était devant la glace, qui réfléchissait son image. Un imperceptible sourire effleura ses lèvres. Ses effets étaient à portée de sa main ; elle mit son corset, le même qu'elle avait laissé dans la chambre avant d'aller se jeter dans la rivière, passa ensuite un jupon qu'elle serra sur ses hanches, puis mit la camisole.
Elle reprenait instinctivement ses anciennes habitudes.
Fidèle faisait autour d'elle des bonds prodigieux.
— Ouah ! ouah ! ouah !
Il se frottait contre ses jambes nues ; il prenait entre ses dents, sans serrer, ses doigts de pieds, ses talons, ses mollets. Doucement, elle le repoussait de la main, disant :
— Finis, finis donc ! Oh ! le méchant !
Assise au bord du lit, elle mit ses bas, boucla ses jarretières sous les
genoux, puis elle prit le chausse-pieds dans un des tiroirs du chiffonnier et mit ses souliers.
Elle jeta les yeux sur la glace et sourit de nouveau.
Elle marcha vers sa montre et examina la position des aiguilles. La montre avait été remontée et mise à l'heure; elle marquait huit heures quarante minutes.
— Il est tard, dit-elle.
Elle fit quelques pas et s'arrêta devant la commode-toilette. Elle leva le couvercle : Teau était dans le pot, prête à être versée dans la cuvette. Machinalement elle ouvrit le premier tiroir. Tout y était dans l'ordre oii elle l'avait laissé : dans une boîte des pièces d'or, dans une autre des bijoux.
Elle prit une bague, le dernier cadeau que lui avait fait le vieux capitaine, la passa à son doigt et fit étinceler le solitaire dans la coulée du rayon de soleil.
Elle parlait à voix basse, si basse que cela ressemblait à un chuchotement de feuilles dans un arbre.
Dans Tautre chambre, on Tentendait aller et venir, piétiner, remuer les meubles. Vingt fois Jacques Vaillant avait eu la tentation d'entr'ouvrir la porte pour voir. Mais M. Legendre était là pour Tempêcher de commettre une imprudence. L'œil au trou de. la serrure, le médecin observait de son mieux tous les mouvements de la jeune fille. Il la vit se débarbouiller, s'essuyer, peigner ses longs cheveux, les natter et les attacher sur sa tête avec des épingles.
Alors il se redressa, fit un signe à Jacques Vaillant et alla se cacher au fond de la chambre.
— Jeanne, ma fille, es-tu levée ? cria Jacques Vaillant à travers la porte.
La commotion fut violente. La jeune fille tressaillit dans tout son être; elle marcha vers la porte à petits pas, puis recula, en passant encore ses mains sur son front.
— Oh! oh! fit-elle.
Le chien continuait à faire autour d^elle toutes sortes de bonds et de cabrioles.
— Jeanne, m'entends-tu ? reprit la voix du vieillard. Elle eut un nouveau tressaillement et répondit :
— Oui, mon père.
Les yeux des deux hommes s'irradièrent. Jacques Vaillant reprit :
— Habille-toi vite, ma chérie. Gertrude nous attend pour servir le déjeuner. Et puis ce n'est pas tout, j'ai une bonne nouvelle à Rapprendre :
Jacques, ton fiancé, a obtenu un congé de deux mois ; il est arrivé ce matin, il est ici, tu vas le voir.
Au même instant, dans le jardin, une belle voix de baryton, légèrement vibrante, chanta :
Dans nos jardins les feuilles sont jaunies, Dans les grands fûts le vin est transvasé. Sous les engrais les terres sont brunies, Pendant longtemps le soc s'est reposé.
Courage, enfants, c'est la saison dernière; Aux champs il faut terminer les travaux. Partons avant que le soleil éclaire De ses rayons les vais et les coteaux.
Laboureurs, à la charrue I
Sortez tous de vos maisons;
De semer l'heure est venue,
Qu'on retourne les sillons!
Dès les premières notes^ Jeanne était restée immobile, comme galvanisée, mais Toreille tendue, écoutant.
Gomme s'il eût compris qu'il ne devait plus faire de bruit. Fidèle, lui aussi, planté sur ses quatre pattes, écoutait le chanteur.
Cette chanson, — le Semeur de Né (1), — Jacques Grandin l'avait achetée à Épinal, un jour de foire, trois mois environ avant de partir. Comme il ne connaissait pas la musique, c'est Jeanne qui lui avait appris la chanson en chantant avec lui.
Le jeune homme cessa de chanter.
Pendant un instant, Jeanne eut Tair d'écouter encore ; puis, prenant sa tête dans ses mains et la serrant fortement :
Mon Dieu, murmura-t-elle, je me souviens !
La voix de Jacques reprit :
De mes deux bras j'ai bien soigné ma terre,
Et, maintenant, je pourrai confier
Au sein fécond de cette bonne mère,
Le meilleur grain gardé dans mon grenier.
Quand renaîtront les Heurs et la verdure,
Après rhiver, au soleil du printemps.
Mes blés touffus, orgueil de la nature.
Pour être en fleur n'attendront pas longtemps.
(1) Les paroles de ce chant rustique sont d'Emile Richebourg, et la musrque d'Alfred d'Hack - Gérard, éditeur, boulevard des Capucines, Paris.
Bocjoar, Jeanne, dit le jeune homme en ôtant son ké|>î... (page 770).
Laboureurs, à la charrue I Sortez tous de vos maisons; De semer l'heure est venue, Qu*on retourne les sillons I
Jeanne écouta encore, mais les yeux étincelants, cette fois, et secouée par une sorte de tremblement convulsif.
laV. 97. L. RlCHEBOLRG. — JeaN LoUP. — Éd. J. RoUFF ET CS\ LiV. 97,
Y7o LE PROTECTEUR.
La voix reprit de nouveau :
Quand juin Tiendra, nous verrons Tépi naître; Puis, chaque jour, nous le verrons grandir, Et je dirai : C'est moi qui suis le maître De ces grands blés que le ciel fait jaunir. Après avoir contemplé mon ouvrage, Le cœur content, je dormirai le soir, Comptant, Seigneur, que les vents et Torage N*} viendront pas m'enlever mon espoir.
Laboureurs, à la charrue I
Sortez toas de vos maisons;
De semer Theure est venue.
Qu'on retourne les sillons I
Pour la moisson, mes granges seront prêtes A recueillir le fruit de mes sueurs.
Sur les coteaux, alor§, jusques aux crêtes, Nous entendrons chanter les moissonneurs. Ils couperont les gros épis superbes Que le bon Dieu prodigue à ses enfants; Et, grâce à lui, j'entasserai les gerbes Qui donneront du pain' aux indigents.
Laboureurs, à la che.rrue !
Sortez tous de vos maisons;
Dd semer l'heure est venue,
Qu'on retourne les sillons 1
Quand les dernières vibrations de la voix s'éteignirent, la jeune fille se redressa de toute sa hauteur, les yeux rayonnants, le front irradié, les mains frémissantes.
— C'est Jacques ! c'est Jacques ! exclama-tr-elle.
Elle courut à la fenêtre, Touvrit et releva la jalousie. Alors sa tête charmante apparut au lieutenalit dans le cadre de ia. fenêtre.
— Bonjour, Jeanne, dit le jeune homme, ôtant son képi, vous voilà réveillée, avez-vous bien daormi ? J'ai un congé de deux mois ; deux mois que je vais passer près de vous et de mon parrain ; jugez comme je suis heureux, Jeanne !
Les mains sur la barre d'appui, la jeune fille penchait son corps en dehors et avançait la tête comme pour mieux voir son fiancé. Celui-ci continua :
— Il y a deux heures que je suis arrivé, Jeanne ; allez, si je n'avais pas craint de vous réveiller trop tôt, il y a longtemps que j'aurais chanté
sous votre fenêtre mon Semeur de Ué; c'est cette chanson rustique que j'aime tant, surtout parce que c'est vous qui me l'avez apprise.
— Oui, répondit-elle, c'est moi qui vous l'ai apprise, j"'' me le rappelle ; nous la chantions ensemble.
— Jeanne, nous la chanterons encore.
Elle se redressa et, les mains tendues vers le jeune homme, elle s'écria :
— Jacques, Jacques !
— Oh ! ma Jeanne bien-aimée ! exclama le lieutenant. Et il lui envoya plusieurs baisers.
Jeanne, entendant marcher dans la chambre, se retourna vivement.
— Ah! mon père, mon père! s'écria-t-elle.
Elle se jeta dans les bras de Jacques Vaillant, et, sa tête appuyée contre la poitrine du vieillard, elle se mit à pleurer.
— Calme-toi, ma chérie, ou plutôt calmons-nous tous deux, car, tu vois, je pleure aussi, disait le vieux capitaine. Dame, l'arrivée de Jacques, de ton fiancé, que nous n'attendions pas, qui vient nous surprendre, cela cause une émotion, une joie...
Mais, continua-t-il, tu n'es pas encore complètement habillée; veux-tu que j'appelle Gertrude pour t'aider à achever ta toilette ?
— Non, cher père, c'est inutile.
— Si je t'aidais, moi?
— Vous ne sauriez pas, fit-elle en souriant.
Très vite, elle mit son col, sa robe^ ses manchettes et noua autour de son cou une cravate de foulard.
Jacques Vaillant ouvrit la porte et cria :
— Gertrude, servez le déjeuner.
— Oui, monsieur, répondit Gertrude d'en bas. Jeanne était prête.
Le vieillard lui offrit son bras et ils descendirent dans la salle à manger. Le chocolat au lait fumait dans les tasses de porcelaine blanche.
— Bonjour, mademoiselle, dit simplement Gertrude.
Mais la jeune fille s'approcha de la femme de ménage, lui prit la main, puis l'embrassa.
A ce moment la porte s'ouvrit et Jacques Grandin entra.
— Ah ! le voilà, notre jeune soldat ! s'écria gaiement le vieillard. Allons, mes enfants, car vous êtes tous deux mes enfants, embrassezvous 1
Jeanne, rougissante, tendit ses joues sur lesquelles Jacques mit deux gros baisers sonores.
— Maintenant, déjeunons, reprit le vieux capitaine. Tout de même cela fait du bien de se revoir, de se retrouver ensemble tous les trois, n'est-ce pas, Jearne?
— Oui, cher père.
— Je me sens rajeuni ; je crois bien que je n'ai jamais eu tant de gaieté au cœur. Vrai, je chanterais volontiers, comme toi, tout à l'heure, dragon :
Laboureurs, à la charrue I Sortez tous de vos maisons; De semer Theure est venue, Qu'on retourne les sillons 1
Il chantait, le vieux Vaillant, et il y avait des larmes plein ses
yeux !
— Jeanne, continua-t-il, tu m'entends chanter aujourd'hui ; tu me verras danser le jour de tes noces.
La jeune fille ne put s'empêcher de tressaillir. Elle arrêta un instant ses yeux sur son père, puis sur Jacques, et baissa la tête.
A partir de ce moment, elle devint rêveuse ; elle semblait ne plus être là. Le vieillard et le jeune homme lui adressèrent plusieurs fois la parole sans qu'elle répondît.
Deux regards l'enveloppaient pleias d'inquiétude.