‹ Jean LoupChapitre 78 sur 153 · UN JOUR DE BONHEUR · texte numérisé non relu

UN JOUR DE BONHEUR

On se leva de table.

— Je pense bien, Jacques, dit le vieillard d'une voix moins assurée que tout à l'heure, que ceci n'a point complètement apaisé ta faim ; mais

Gertrude avancera l'heure du dîner ; nous nous remettrons à table à onze heures.

— J'attendrai facilement jusque là.

— Offre ton bras à Jeanne, nous allons faire un tour de promenade dans le jardin.

Ils sortirent tous les trois.

Ayant jugé qu'il ne devait pas se montrer encore, le docteur Legendre était resté dans la chambre de Jacques Vaillant. Caché derrière les rideaux de la fenêtre, ayant vue sur toute Fétendue du jardin, il continua à observer Jeanne.

Jacques la conduisit sous le berceau, au fond du jardin.

— Chère Jeanne, lui dit-il, c'est ici que j'ai eu le courage, là veille de mon départ, de vous dire : Je vous aime !

— Oui, Jacques, je me souviens, répondit-elle.

Et ce fut tout. Elle retomba aussitôt dans sa rêverie.

L'inquiétude des deux hommes augmentait. Jacques Vaillant était devenu très pâle et n'osait plus parler. Le lieutenant se trouvait également dans un embarras pénible. Au bout d'un instant, n'y pouvant tenir plus longtemps, le vieillard les quitta brusquement et courut trouver le docteur. Il revint bientôt, souriant ; son visage n'avait plus aucune trace d'inquiétude.

On fit plusieurs fois le tour du jardin, s'asseyant sur chaque banc. Jeanne reconnaissait tout. Elle s'arrêta devant une forte quenouille, un pommier calvil.

— Là, dit-elle, sur cet arbre, il y avait un nid.

— Mais il y est encore ! s'écria Jacques. Regardez, Jeanne, le voilà !

— Oui, fit-elle lentement, comme se parlant à elle-même, les pinsons sont revenus ; le nid de l'autre année n'était pas à cette place ; c'est sur cette branche-ci que les pinsons l'avaient construit.

— Tout se retrouve dans sa mémoire, pensait le vieux capitaine. Elle avait quitté le bras de Jacques et marchait seule, en avant, se

rapprochant de la maison. Soudain, elle s'arrêta brusquement au milieu de l'allée, et les yeux fixés sur la fenêtre de sa chambre, elle regarda longuement. Enfin, elle reprit le bras de son fiancé en disant :

— Venez, venez tous deux.

Elle les ramena sous le berceau. Quittant de nouveau le bras de Jacques, elle s'assit au milieu du banc, puis leur fit signe de s'asseoir, le vieillard à sa droite, le jeune homme à sa gauche. Ils s'empressèrent d'obéir.

Il y eut quelques minutes de silence. Jeanne semblait réfléchir profondément : son visage avait pris une étrange expression de gravité, et des lueurs fugitives, mais qui se succédaient rapidement, illuminaient son regard. Tout à coup, regardant son père, d'abord, puis son fiancé :

— J'ai été folle, n'est-ce pas ? dit-elle.

La question avait été prévue par le médecin ; toutefois les deux hommes éprouvèrent un saisissement douloureux.

— Ma fille ! ma chérie ! balbutia le vieillard.

— Oh! Jeannel fit Jacques Qrandin.

— Vous n'osez pas me répondre, reprit-elle ébauchant un sourire ; pourtant j'ai plusieurs questions à vous faire.

— Eh bien ! oui, Jeanne, c'est vrai, tu avais perdu la raison.

— Pendant combien de temps ai-je été folle?... Le vieux capitaine hésitait à répondre.

— Pendant combien de temps ? répéta-t-ello.

— Près de trois ans.

— Ah ! fit-elle en hochant la tête.

Après un moment de réflexion elle reprit :

— Je me suis jetée dans la rivière : qui donc m'a retirée de reau?

— Celui que, d'abord, nous avons tous injustement accusé, l'ami de ton fiancé, le brave Jean Loup.

Jeanne eut une sorte de frisson.

— Écoute, ma fille, écoute, s'empressa de continuer Jacques Vaillant ; un homme qui est resté inconnu s'était introduit dans ta chambre pour voler.

— Pour voler ! murmura-t-elle.

Puis regardant fixement le vieillard :

— Je ne me souviens pas, dit-elle. Que s'est-il donc passé dans ma chambre ?

— Entre toi et l'homme, le voleur, il y a eu une lutte.

— Alors? interrogea-t-elle haletante.

— Alors, Jeanne, Jean Loup, qui veillait sur la fiancée de son ami Jacques, le bon Jean Loup accourut pour te défendre. Tu ne le vis pas arriver, car tu venais de perdre connaissance. Le malfaiteur a vite pris la fuite, et Jean Loup est resté près de toi pour te protéger.

— Et... c'est tout... c'est tout ce qui s'est passé? prononça-t-elle d'une voix hésitante.

Le vieillard devina sa pensée.

— Oui, Jeanne, c'est tout, répondit-il vivement. Tu n'as pas été vie-

time d'un crime, je te le jure ! Jean Loup fa sauvée dans ta chambre comme il t'a sauvée plus tard dans la rivière.

— Elle se retourna brusquement vers le jeune homme.

— Jacques, c'est bien vrai cela? dit-elle.

— Chère Jeanne, répondit-il, la regardant avec une tendresse indicible, tout ce que vient de vous dire votre père est la vérité.

Elle poussa un long soupir et laissa tomber sa tête sur l'épaule du vieillard ; puis sa poitrine gonflée eut des soulèvements convulsifs et elle pleura à chaudes larmes.

Jacques Vaillant la serrait contre lui et, à chaque instant, appuyait ses lèvres sur son front.

— Oublions les douleurs du passé, ma chérie, disait-il, ne nous souvenons plus que tu. as été malade longtemps, puisque, maintenant, tu es guérie; oh! oui, ma Jeanne, bien guérie ! Après t'avoir tant pleurée, nous te retrouvons, tu nous es enfin rendue, à moi et à ton ami d'enfance, ton fiancé, ton mari bientôt. Ah ! Jeanne, ma Jeanne, comme nous allons t'aimer ! Comme les beaux jours qui viennent vont nous faire oublier vite les mauvais jours déjà loin derrière nous !

— Jeanne, ma bien -aimée Jeanne, dit à son tour le jeune officier, je n'ai pas cessé un instant de penser à vous, et, votre père vous le dira, désespéré de vous avoir perdue, je voulais mourir... Et c'est lui qui restait seul au monde, écrasé sous son immense douleur, c'est lui qui trouva encore assez de force pour me commander la résignation. Ah ! Jeanne, ma Jeanne adorée, vous saurez un jour quels trésors de tendresse il y a pour vous dans mon cœur ! Je ne peux pas vou& aimer plus que je vous aime, ma Jeanne, puisque je vous aime plus que tout au monde.

— Mon père, Jacques, dit la jeune fille, mettant sa main dans celle de son fiancé, je ne sais quel doux bien-être j'éprouve en ce moment, près de vous ; c'est comme une dilatation qui se fait en moi : l'âme me revient, ma pensée s'éclaire, l'esprit renaît, mon cœur s'ouvre.

— C'est ta résurrection, ma chérie, répondit le vieillard ; tu es guérie, sauvée !... Tu nous es rendue pour toujours !

— Et Jean Loup, où est-il ? demanda-t-elle.

— Jean Loup n'est plus dans la forêt de Mareille, répondit Jacques Vaillant; parmi les nombreuses personnes qui s'intéressaient à lui^, il s'est trouvé un homme d'un grand cœur qui s'est fait son protecteur ; il lui a donné des maîtres qui l'ont instruit et ont fait son éducation. Aujourd'hui, Jean Loup, que tu as connu sauvage, est un homme comme les autres.

— Et il est toujours et plus que jamais mon ami, ajouta Jacques

Grandin ; un jour, bientôt, je l'espère, vous le reverrez, Jeanne. Alors, vous et moi, nous pourrons le remercier de vous avoir protégée, défendue, de vous avoir sauvé la vie !

— Oui, répondit-elle.

Il y eut un moment de silence. Elle reprit :

— Vous avez encore bien des choses à m'apprendre.

— Oui, ma chérie, bien des choses ; mais nous ne te dirons pas cela aujourd'hui pour ne point te fatiguer; dans quelques jours, Jacques et moi nous te raconterons tout.

— Oui, tout.

— A ce moment. Fidèle ari'iva en courant. Il précédait Gertrude avec laquelle il était resté dans la salle à manger. 11 sauta sur les genoux de Jacques Vaillant d'abord, puis sur ceux de Jeanne, quêtant des caresses tout en prodiguant les siennes.

Gertrude avançait lentement, avec précaution, se glissant derrière les massifs.

Envoyée par M. Legendre, elle venait voir ce qui se passait sous le berceau.

— Approchez, Gertrude, ne craignez rien, lui dit le vieillard^ Jeanne nous est rendue, ma fille est guérie !

— Oh ! notre enfant, notre enfant ! s'écria la brave femme, prête à sangloter.

— Ma bonne Gertrude ! fit Jeanne d'un ton pénétré.

— Allons, reprit la paysanne le bras levé vers le ciel, il y a toujours là-haut un bon Dieu! Ahl m'amzelle, pour le coup, me voilà complètement heureuse.

La jeune fille lui tendit affectueusement la main.

— Ce n'est pas tout, reprit Gertrude, s' adressant à son maître, ils sont plus de trente devant la maison ; avant midi, si ça continue, nous aurons là tout le monde de la commune. Qu'est-ce qu'il faut leur dire?

— Il faut les renvoyer, Gertrude, en leur disant que Jeanne est guérie; vous les préviendrez aussi que dimanche nous ferons, Jeanne et moi, des visites dans le village.

— Bien, monsieur ; ce sera leur dire qu'ils verront la demoiselle dimanche, et ils s'en iront tous contents. Gomme je suis heureuse, mon Dieu, ajouta-t-elle. Ah ! oui, je suis bien heureuse!

Et elle s'éloigna en courant, légère comme si elle avait retrouvé ses vingt ans.'

— Vois, ma fille, vois, dit Jacc^ues Vaillant, que de joie et de bonheur autour de toi I

Alors il raconta à Jeanne comment Jean Loup l'avait sauvée avec l'aide de M. Lagarde (page 784).

Gertrude n'eut que quelques mots à dire aux personnes qui étaient dans la rue et elles s'éloignèrent satisfaites, heureuses.

Elle rentra aussitôt dans la maison et cria :

— Monsieur le docteur, Jeanne est guérie, bien guérie ; elle se souvient, elle cause... Elle m'a appelée sa bonne Gertrude, comme autrefois. Ah ! monsieur le docteur, quel bonheur !

M. Legcndre s'empressa de descendre.

LlV. 98. E. RiCHEBoup.G. — Jean Loup. — Éd. J. Rouff et G*«. Liv. 98.

— En ce cas, dit-il, je puis me montrer maintenant. Jeanne le vit s'avançant lentement vers le berceau.

— M. le docteur Legendre, dit Jacques Vaillant, le savant médecin qui t'a soignée et qui t'a rendu la raison.

— Je le reconnais, dit-elle.

Elle se leva et fit quelques pas à la rencontre dn docteur.

— Ah ! monsieur, lui dit-elle avec une grâce charmante et l'accent de la plus vive reconnaissance, je sais enfin, aujourd'hui, tout ce que je vous dois.

— Celui de nous deux qui doit le plus à l'autre, mademoiselle Jeanne, c'est moi : je vous dois le bonheur que j'éprouve de vous avoir rendue à ceux qui vous aiment.

— Monsieur le docteur, dit Jacques Vaillant, j'espère que vous voudrez bien rester près de nous au moins une semaine.

— Gela me serait infiniment agréable, monsieur ; mais je ne le puis. Ma présence ici n'est plus nécessaire ; je pourrais partir dès ce soir : cependant, je vous donnerai encore ma journée de demain tout entière.

— Quoi, vous voulez nous quitter si vite ?

— Il le faut : mes travaux me réclament, et j'ai hâte de me retrouver à Ghatou, où j'espère rester pendant quelques >mois encore.

— Pourtant, monsieur le docteur, il me. semble que quelques jours de repos...

— J^ n'ai pas encore le droit de me reposer, répondit M. Legendre en souriant.

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