‹ Jean LoupChapitre 85 sur 153 · UN HOMME DE RESSOURCES · texte numérisé non relu

UN HOMME DE RESSOURCES

A six heures précises, le baron de Simaise sonnait à la porte de l'Italien. On vint lui ouvrir et il fut aussitôt introduit dans le cabinet du signor Garini, qu'il trouva enveloppé de sa robe de chambre, occupé à lire les lettres reçues pendant les huit jours qu'il avait été absent de Paris.

— Monsieur le baron, dit-il, prenant son air obséquieux et souriant, on m'a prévenu de votre visite et je vous attendais. Je regrette que vous ayez été forcé de revenir. J'ai été éloigné de Paris pendant huit jours : une affaire d'une certaine importance à terminer pour un de mes clients.

Eh bien, monsieur le baron, oii en êtes-vous avec votre magnifique héritage? Espérez-vous tenir bientôt ces beaux millions? Sans doute, vous avez revu le terrible banquier; se montre-t-il moins absolu, moins exigeant? Il faut pourtant qu'il en finisse.

— Mon cher monsieur Garini, répondit le baron, je n'ai pas revu M. Van Ossen, qui est retourné en Hollande quelques jours après la visite que vous lui avez faite. L'affaire de Théritage n'a pas avancé, la situation reste la même. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit en ce moment; la visite que je vous fais a une autre cause.

— Ah! c'est différent, monsieur le baron. Voyons donc de quoi il s'agit, je vous écoute.

— Je n'ai pas oublié que vous m'avez offert vos services, monsieur Garini. Vous m'avez dit : « Si jamais vous avez besoin de moi, dans n'iraporte quelle circonstance et pour quelque chose que ce soit, je serai tout à vous. »

— G'est vrai, monsieur le baron, je vous ai dit cela et je vous confirme mes paroles ; vous avez donc le droit de compter sur votre serviteur.

— En ce cas, monsieur Carini, je vais vous mettre au courant de la situation.

— J'écoute, monsieur le baron, j'écoute.

M. de Simaise apprit à l'Italien l'espèce de lutte qui existait entre lui et sa femme, par suite de l'opposition systématique, absolue et sans raison qu'elle avait faite au mariage de sa fille avec le riche Brésilien Pedro Castora, lequel, blessé de cette opposition, avait finalement retiré la demande qu'il avait faite de la main de M"® Henriette de Simaise.

Il continua en faisant connaître à Garini le contenu de la lettre qu'il avait écrite le matin même à la baronne.

L'Italien comprit tout de suite quel parti il pouvait tirer de la situation si, comme il le supposait, la baronne, reconnaissante envers Jean Loup, était devenue sa protectrice.

Selon Garini, l'individu appelé Lagarde ne pouvait être qu'un agent secret de M™® de Simaise.

— Monsieur le baron, dit-il, après avoir réfléchi un instant, vous vous êtes un peu trop hâté, peut-être, d'écrire à M""® la baronne cette lettre dont vous venez de me parler.

— Pourquoi, monsieur Garini ?

— D'abord, croyez-vous que M"™® de Simaise sera disposée à vous donner les deux millions que vous lui demandez ?

— Je vous avoue que je crois plutôt à un refus.

— Alors, monsieur le baron, votre menace reste sans effet.

— Non, car ce que j'ai dit sera fait.

— Si vous le pouvez. Mais ne croyez- vous pas que M""'' la baronne, effrayée à juste titre, ne prenne des mesures contre vous et ne se fasse rendre sa fille de gré ou de force ?

— Par quel moyen ?

— En plaçant tout simplement M'^® Henriette de Simaise sous la protection des lois.

Le baron secoua la tête en souriant.

— Sans doute, vous êtes le père de votre fille et vos droits sur elle sont indéniables; mais je vous ferai remarquer, monsieur le baron, que M™® de Simaise a votre lettre entre les mains et que cette lettre est une arme contre vous. Produite en justice...

— Ma femme ne demandera rien à la justice, interrompit le baron.

— En êtes-vous bien sûr ?

— Oui.

— Pourtant, monsieur le baron.

— La baronne de Simaise sait que la justice n'a rien à voir dans nos affaires.

— Alors, c'est différent. Mais il y a d'autres moyens que M'"® de Simaise peut employer pour vous reprendre sa fille.

— Je n'en vois aucun, monsieur Garini.

— Cependant, il y a celui dont vous vous êtes servi vous-même à Vaucourt.

— Un enlèvement? Je n'ai pas cela à redouter. J'ai pris mes- précautions contre toute tentative de ce genre.

— M"® de Simaise peut s'échapper et rejoindre sa mère.

— Je ne crains pas cela non plus ; je vous le répète, j'ai pris mes précautions : Henriette est enfermée chez moi et bien gardée.

— Êtes-vous sûr de vos domestiques ?

— Je suis bon pour eux et je les paye bien.

— On peut les soudoyer, les amener à vous trahir.

— Ils sont incorruptibles; je les ai depuis longtemps mis à l'épreuve.

— S'il en est ainsi, monsieur le baron, je n'ai plus rien à dire.

— D'ailleurs, si dans quinze jours la baronne ne m'a pas répondu d'une façon tout à fait satisfaisante, le lendemain Henriette ne sera plus à Paris. Je mettrai ma menace à exécution. C'est p®ur cela, monsieur Garini, que j'ai besoin de vous.

— Que puis-je faire, monsieur le baron?

— Je veux que la mère et la fille soient séparées et qu'elles ne puissent se revoir jamais. Il me faut donc trouver un asile sûr, impénétrable, où Henriette sera à l'abri de toutes les recherches que fera certainement la baronne.

— Je comprends, monsieur le baron.

— Eh bien, monsieur Garini, c'est pour cela que j'ai pensé à vous. L'Italien grimaça un sourire.

— Croyez-vous pouvoir trouver facilement ?

— Facilement, je ne sais pas; mais nous trouverons.

— Enfin, je puis compter sur vous?

— Je vous l'ai dit, monsieur le baron, je suis entièrement à votre service.

— Il faudrait vous mettre à l'œuvre sans retard.

— Dès demain, monsieur le baron.

— Vous trouverez probablement en Italie.

— Oui, monsieur le baron, en Italie.

— Dans votre pays, monsieur Garini, il y a des cloîtres qui sont comme des prisons.

— Quelquefois pires, monsieur le baron, car une fois qu'on y est entré on n'en sort plus, pas même mort, On peut comparer ces sortes de couvents à des tombeaux.

— Et ma fille serait reçue dans une de ces maisons relisrieuses?

— Nous ferons le nécessaire pour cela, monsieur le baron.

— Et la baronne, quoi qu'elle fasse, ne pourra découvrir la retraite de sa fille?

— Monsieur le baron, les tombeaux gardent leurs secrets.

— Encore une question, monsieur Garini.

— Dites, monsieur le baron.

— Si, plus tard, pour une raison quelconque, j'étais obligé de réclamer Henriette, me serait-elle rendue ?

Le sourire reparut sur les lèvres de l'Italien.

— Il y aurait des difficultés, répondit-il.

— Ah!

— Et même de grandes difficultés. -

— Les règles de ces maisons sont donc bien sévères?

— Extrêmement sévères. Toutefois, monsieur le baron, si, à un moment donné et pour une cause sérieuse, vous étiez forcé de reprendre votre fille, il pourrait être fait infraction à la règle ; mais il faudrait, pour cela, s'adresser à une puissance ecclésiastique d'un ordre supérieur. Je n'ai pas besoin d'ajouter que, dans cette nouvelle circonstance, je serais encore entièrement à votre disposition.

— Voilà qui me rassure, monsieur Garini ; car, enfin, il faut penser à tout, même aux éventualités qu'on ne saurait prévoir.

— Sans contredit, monsieur le baron, et j'approuve la justesse de voLie raisonnement.

— Quand devrai-je revenir vous voir? demanda de Simaise en se levant.

— Inutile de vous donner cette peine; avec votre permission, monsieur le baron, dès que j'aurai un résultat certain, je m'empresserai d'aller moi-même vous en informer.

— Soit, monsieur Garini, j'attendrai donc votre visite.

— Vous me verrez dans trois ou quatre jours.

— En ce cas, à bientôt.

Et le baron prit congé de l'Italien.

— .Allons, allons, se disait le signor Garini, cela commence à prendre une bonne tournure ; cet excellent baron entre tout à fait dans mon jeu. Mais quelle audace! déclarer ainsi la guerre à sa femme! Décidément, il faut qu'il soit tout à fait à bout d'expédients... Ah! monsieur le baron.

vous vous enferrez comme un sot ; mais, cela, c'est votre affaire. Allez, allez, Garini est là pour recueillir les bénéfices de vos sottises.

Ah ! il ne faut pas que j'oublie l'adresse de la baronne. Il m'a dit : chez M. le comte de Violaine, 22, rue Oudinot. Je ne dois pas me tromper, oui, c'est bien le n*' 22.

Il ouvrit un carnet et, sur une page blanche, il écrivit l'adresse.

— Bien, reprit-il. Dès demain, je ferai surveiller M""* de Simaise; elle ne pourra rien faire sans que j'en sois instruit. Partout oii elle ira, je le saurai.

A nous deux, maintenant, madame la baronne !

Ces paroles du signer Garini étaient grosses de menaces.

M. de Simaise rentra chez lui enchanté du résultat de son entrevue avec Garini.

Get Italien était décidément un homme très précieux. Il s'applaudissait d'avoir eu confiance en Georgette, à qui il devait d'avoir fait la connaissance de Garini.

Il fit appeler ses domestiques et, en leur promettant à chacun une gratification dont ils auraient lieu d'être satisfaits, il leur donna des ordres sévères au sujet d'Henriette.

Pour la jeune fille, l'hôtel de Simaise devenait sérieusement une prison.

Landry se disait, en hochant la tête :

— Il va bien, M. le baron; à peine a-t-il fait une sottise qu'il se précipite vers une autre. Allons, je commence à croire que je ne serai plus longtemps à son service; bientôt, d'un seul coup, nous en finirons avec lui.

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