RETROUVÉE
Le lendemain, à dix heures un quart, M. Legendre faisait son entrée dans le cabinet de M. Lagarde. Bien qu'il fût très ému, il avait le visage souriant.
Le protecteur de Jean Loup l'accueillit par une exclamation de surprise.
— Mon cher docteur, dit-il, je n'ai plus le droit de me plaindre de vos trop rares visites.
— Croyez, monsieur, que je ne me serais pas permis de venir vous déranger...
— Oh ! fit M. Lagarde l'interrompant, me déranger, vous ? Jamais !
LlY. 106. h. RiCHEBOURG. — Jean Loup. — Éd. J. Rouff et 0\ Liv. 106.
J'ai compris, mon bon docteur, vous avez quelque chose d'intéressant me dire.
— Oui, monsieur.
— Eh bien, je vous écoute de mes deux oreilles. M. Legendre resta un instant silencieux et comme embarrassé. Il
sortit sa tabatière de sa poche et aspira longuement une forte pincée de ^ tabac. Il allait, certainement causer à son bienfaiteur une violente émotion S et il sentait qu'il ne devait point parler de Lucy brusquement, mais au contraire avec certaines précautions :
Enfm il se décida à rompre le silence.
— Il y a quelques mois, dit-il, un de mes vieux amis, le docteur Reverchon, homme d'un grand mérite, aussi modeste qu'il est savant, vint passer une après-midi avec moi à Ghatou. Il était de passage à Paris et il n'avait pas voulu retourner dans sa petite ville de province sans m'avoir serré la main. Le docteur Reverchon habite en Champagne.
Après avoir longuement causé de nos souvenirs de jeunesse, nous nous mîmes à parler médecine, pathologie, névrose, etc., etc. Le docteur Reverchon fixa tout à coup mon attention et la captiva au dernier point en me citant un fait extn.ordinaire.
Peu de temps auparavant, se trouvant en Bourgogne, où des affaires d'intérêt l'appelaient, il avait vu, dans une ferme appelée la Gommanderie, au village de Sorgues, à quelques lieues de Joigny, une femme belle encore, ayant entre quarante et cinquante ans, laquelle, à la suite d'un bouleversement cérébral quelconque, probablement une aliénation mentale, avait perdu complètement la mémoire du passé.
Gette femme était arrivée un jour à la Gommanderie couverte de neige, mouillée jusqu'aux os, grelottante, en se traînant, car elle se soutenait à peine s.ur ses jambes. Elle était épuisée de fatigue et mourait de faim et de soif.
Les gens de la ferme l'accueillirent avec compassion, la réchauffèrent, lui donnèrent à manger et la gardèrent chez eux. Bref, depuis xme vingtaine d'années, elle était chez ces braves paysans en qualité de fille de ferme.
Douce et bonne, très affectueuse, très travailleuse, également habile à traire les vaches et à repriser et repasser le linge, elle rendait de sérieux services à la fermière et tout le monde avait pour elle de l'affection et du respect.
M. Lagarde devenait très agité; ses yeux, grands ouverts, brillaient d'un éclat fiévreux; suspendu aux lèvres du docteur, il buvait ses paroles. Bien que des exclamations fussent sur ses lèvres, il restait muet,
tellement attentif à écouter qu'il craignait d'interrompre le docteur. Celui-ci continua :
— Il lui avait été impossible de dire d'oii elle venait, ni qui elle était; il est vrai que, dans les premiers temps de son séjour à la ferme, elle parlait une langue que personne ne comprenait. Ce n'est qu'au bout de deux ans qu'elle sut assez de français pour pouvoir entendre ce qu'on lui disait et y répondre. Mais on eut beau la questionner, lui demander comment elle s'appelait, où elle était née, d'oii elle venait quand on l'avait reçue à la ferme, si elle avait une famille, des proches parents, elle ne put rien dire. Toujours et invariablement elle répondait : « Je ne sais pas. » Elle ne savait pas^ en effet. La pauvre femme n'avait plus la mémoire des faits antérieurs à l'époque de son entrée à la ferme. Ainsi c'était vingt-cinq, peut-être trente années de son existence qu'elle avait oubliées, dont elle n'avait plus connaissance. On lui avait donné le nom de Marie ; on continua à l'appeler ainsi.
Ah ! le docteur Reverchon m'offrait là un admirable sujet d'étude ! « — Il me faut cette femme, m'écriai-je, à tout prix il me la faut ! »
— Alors, docteur, alors?...
— Le jour même, mon ami Reverchon partait pour la Bourgogne et revenait quarante-huit heures après m'amenant la femme.
— Et, en ce moment, oii est-elle? demanda M. Lagarde d'une voix frémissante.
— Toujours à Ghatou.
— A Ghatou! depuis six mois! exclama M. Lagarde, et vous ne m'avez point parlé d'elle ! Ah î docteur !
— J'ai cru devoir attendre jusqu'à ce jour... M. Lagarde, éperdu, se dressa debout.
— Je veux voir cette femme aujourd'hui même! s'écria-t-il.
— Vous la verrez, monsieur, vous là verrez, mais je n'ai pas fini ; je vous prie de vouloir bien m'écouter encore.
M. Lagarde retomba sur son siège.
— Je ne vous dirai point, continua le docteur, avec quels soins et quelle passion j'étudiai mon sujet, quels furent le résultat de mes observations et les découvertes successives que j'ai faites au point de vue de la science pathologique. Ge serait long, et je ne veux pas, en ce moment, surexciter votre impatience.
Je n'eus pas de peine à reconnaître que l'absence complète de la mémoire du passé, chez Marie, avait eu pour cause l'aliénation mentale. Oui, pendant un temps qu'il ne m'a pas été possible de déterminer, la pauvre Marie a été folle. La raison lui a été rendue tout à coup, la veille,
peut-être le jour môme de son entrée à la ferme de la Gommanderie. Pourquoi? Gomment? Par suite de quel choc, de quel effet produit? Dieu le sait. Ge phénomène existe ; mais il n'a pu encore être expliqué. La nature et la^matière ne nous ont pas livré tous leurs secrets.
J'entrepris la tâche de ressusciter une mémoire, tâche difficile, devant laquelle je me suis arrêté plus d'une fois découragé. Gomment faire, en effet? Ah! si j'eusse connu le passé de la malheureuse, j^'aurais eu facilement raison de tous les obstacles. En racontant à Marie sa propre histoire, en la faisant revivre dans les années oubliées, je lui aurais fait retrouver peu à peu tous ses souvenirs perdus dans les ténèbres du cerveau.
Tout chez elle, ses manières qui ne manquent pas de distinction, le son et les inflexions de sa voix, sa douceur, son air réservé, son attitude 'îalme, tout enfin me révélait qu'elle n'était pas une pauvre fille du peuple, {u^elle avait reçu une certaine éducation et que, probablement, elle n'était pas sans instruction.
M. Lagarde était devenu très pâle et tremblait de tous ses membres.
— Ah! docteur, docteur, s'écria-t-ii, je comprends pourquoi, hier, vous m'avez si longuement interrogé.
— Eh bien, oui, mon cher bienfaiteur, c'est pour cela. Ai-je eu tort?
— Non, certes 1 Mais vous ne m'avez pas tout dit... Parlez, docteur, parlez ! A quoi vous a servi ce que je vous ai appris ?
— A ressusciter une mémoire.
M. Lagarde eut un tressaillement nerveux et bondit sur ses jambea en jetant un cri.
— De grâce, monsieur, dit le docteur, calmez-vous.
— Oui, oui, je veux, je dois rester calme.
— Ge que je n'avais pu obtenir par de longs mois de travail, je l'ai obtenu en un instant.
— Alors, docteur, alors?
— Mon intéressante pensionnaire est la femme que vous cherchez : elle se nomme Lucy Glandas !
— Dieu du ciel ! exclama M. Lagarde.
Il saisit une des mains du docteur et, la serrant avec force :
— Ah ! mon ami^ mon ami ! fit-il.
Il ne put dire que cela, les paroles s'arrêtèrent dans sa gorge serrée. Il se jeta sur le cordon de la sonnette et une sonnerie bruyante retentit dans tout l'appartement. Un domestique accourut.
— Ma voiture^ ordonna le maître, la calèche^ qu'on attelle les deux anglais, et qu'on soit prêt dans dix minutes.
Le domestique disparut.
— Docteur, reprit M. Lagarde, je vous laisse un instant.
Il passa dans sa chambre pour s'habiller. Il mettait sa redingote, lorsqu'une porte s'ouvrit doucement et un grand et beau jeune homme, élégamment vêtu, portant une fine moustache noire, se montra sur le seuil.
C'était Jean Loup.
— Entre, entre donc, dit M. Lagarde.
Jean Loup s'avança.
— Est-ce que vous allez sortir avant de déjeuner? demanda-t-iL
— Oui, Jean, oui. Déjeuner! Ah! je n'y songe guère, je t'assure.
— Vous paraissez bien ému, monsieur. L'un de ceux que vous protégez serait-il menacé d'un malheur?
— Non, Jean, non, mon ami ; c'est au contraire un immense bonheur que j'espère.
— Vous les méritez tous, monsieur.
— Si celui dont je parle m'est donné, Jean, nous le partagerons; mais pourquoi douter? Nous l'aurons ce bonheur, nous l'aurons!... Dieu nous le doit ! Je te quitte, Jean, nous nous reverrons ce soir. Embrassemoi, mon ami, embrasse-moi.
Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
Un instant après, M. Lagarde et M. Legendre prenaient place dans la calèche. Les deux chevaux pur sang, lancés au grand trot, firent rapidement le trajet de Paris à Ghatou.
M. Lagarde et M. Legendre mirent pied à terre à quelques pas de la grille de le maison. Devant la porte de service, le docteur tira une clef de sa poche et ouvrit. Ils pénétrèrent dans le jardin, M. Legendre marchant le premier. Au bruit de leurs pas sur le caillou de rivière, la gouvernante du docteur montra sa tête à une fenêtre,
— Ah ! bien, fit-elle. Bonjour, monsieur Lagarde.
— Bonjour, bonjour. Florentine, répondit celui-ci.
— Oïl est Marie? demanda le docteur.
— x^près avoir déjeuné, elle a pris un livre et est descendue au jardin ; vous la trouverez sans doute, lisant à l'ombre de l'acacia-boule, où M'^° Jeanne et elle s'asseyaient si souvent.
M. Legendre se tourna vers M. Lagarde.
— Voulez-vous la voir dans le jardin? demanda-t-il, ou préférez-vous que j'aille la chercher? Vous nous attendriez dans mon cabinet.
— Dans le jardin, mon ami, à l'endroit où elle se trouve en ce moment. Mais donnez-moi une minute pour me remettre ; je peur, à peine respirer : l'émotion me serre le cœur et la poitrine.
Il était blanc comme un suaire.
— Allons, reprit-il au bout d'un instant, je crois que la force ne me manquera point. Je vous suis, mon ami. Ils tournèrent autour de la maison, et presque aussitôt ils aperçurent l'ancienne fille de ferme, à l'endroit indiqué par Florentine. Elle était assise sur le banc rustique qu'on avait placé sous Tacacia à tête ronde énorme ; sa main gauche tenait le livre ouvert sous ses yeux et sa main droite était prête à tourner le feuillet.
Les deux hommes s'avançaient lentement ; mais elle était tellement absorbée dans sa lecture qu'elle ne les entendait point. Dès que la liseuse avait été en vue, le regard ardent de M. Lagarde s'était arrêté sur elle pour ne plus la quitter. Il n'avait pu voir d'abord que son buste gracieux, légèrement courbé et penché en avant, et ses cheveux séparés par une raie sur le haut de la tête. Mais, en avançant dans la courbe de l'allée, le front se laissa voir, puis après le fin profil de la jeune femme.
M. Lagarde retint un cri prêt à lui échapper; mais il saisit vivement le bras du docteur sur lequel il s'appuya lourdement. Ses jambes fléchissaient sous le poids de son corps, son cœur avait cessé de battre ; il était dans un état impossible à décrire. *
— C'est elle, c'est bien elle ! prononça-t-il d'une voix étouffée.
Ce ne fut qu'un moment de faiblesse. Il redevint maître de lui et se redressa le front radieux, le visage et les yeux dans le resplendissement d'une lumière céleste.
Ils firent quelques pas encore. Le docteur appela doucement : Lucy !
La jeune femme leva vivement la tête, poussa un petit cri de surprise, ferma son livre et se dressa debout, les yeux étonnés, fixés sur M. Lagarde.
— Lucy, dit le docteur, monsieur est mon bienfaiteur, monsieur Lagarde, que j'ai Thonneur de vous présenter.