‹ Jean LoupChapitre 93 sur 153 · LES INVITES · texte numérisé non relu

LES INVITES

Le jour du déjeuner chez le marquis de Ghamarande arriva. C'était, nous le savons, un jeudi.

Le marquis, — le lecteur l'a compris, — voulait frapper le baron de Simaise d'un coup terrible ; mais avant la scène capitale, qui devait se passer deux jours après chez Pedro Gastora, en présence d'un groupe

d'hommes dont il avait fait le choix, le père de Jean Loup tenait à mettre autant que possible les invités du Brésilien au courant de la situation, afin qu'ils pussent bien comprendre la scène qu'ils auraient sous les yeux dans la soirée du samedi.

Le drame conçu par le marquis, et dont il avait réglé la mise en scène avec un soin minutieux, allait donc être précédé d'un prologue ou, si on le préfère, d'un premier acte.

A huit heures et demie, le marquis était déjà habillé, prêt à recevoir ses invités. L'heure fixée pour la réunion était dix heures, mais le marquis avait recommandé à l'un de ses invités d'arriver à neuf heures, et, comme il était sûr de son exactitude, il l'attendait.

En effet, à neuf heures moins cinq minutes, la porte du salon s'ouvrit et le domestique annonça :

— Monsieur Jacques Grandin.

Le marquis s'était levé.

— Venez, mon ami, venez, dit-il en marchant vers la porte.

Le jeune lieutenant entra. Il était vêtu d'un élégant costume bourgeois : pantalon, gilet et redingote noirs, gants paille. Un doux sourire s'épanouissait sur ses lèvres ; son regard lumineux, sa figure, tout en lui respirait le bonheur.

Le marquis le reçut, comme toujours, affectueusement, les deux mains tendues.

La pendule sonna neuf heures.

— Je suis arrivé un peu avant l'heure, dit Jacques en souriant.

— Un bon moyen pour ne pas être en retard, répondit le marquis, souriant aussi ; mais vous voyez, Jacques, je vous attendais. Asseyonsnous, mon ami, et causons. Quand êtes-vous arrivé de Mareille?

— Dans la nuit.

— Où êtes-vous descendu?

— A l'hôtel du Louvre.

— Jacques, votre présence à Paris m'est nécessaire; voilà pourquoi je vous ai fait venir.

Vous savez, monsieur, que, seràis-je au bout du monde, j'accourrais à votre appel.

— Oui. Mais vous avez fait plus, Jacques ; pour moi vous avez quitté votre fiancée. Gomment va- t-elle?

— Très bien.

— Et le vieux capitaine?

— Bien aussi. Il porte admirablement son grand âge; sa taille s'est redressée et je dirai comme les gens de Mareille : il se rajeunit tous les

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jours. Voilà ce que fait le bonheur que nous yous devons. Vous n'êtes pas oublié là-bas. Chaque fois qu'il parle de vous, le vieillard a des larmes dans les yeux. « Jacques m'a-t-il dit au moment de mon départ, dis bien à M. Lagarde que je ne veux pas mourir avant de le revoir; je ferai encore une fois le voyage de Mareille à Paris. »

— A moins, Jacques, que je ne fasse moi-même celui de Paris à Mareille.

— Oh! ce serait une joie inespérée!

— Gomment inespérée! Ave^-vous donc pensé, Jacques, que je n'assisterais pas à votre mariage?

Le jeune homme rougit.

— Ne pas vous adresser une invitation serait manquer à mon devoir, répondit-il, mais je n'aurais pas eu la hardiesse de compter sur votre présence.

— Jacques, je me rendrai à Mareille ce jour-là, et je serai Tun des

témoins de Jeanne.

— Oh ! monsieur ! tit le jeune homme très ému.

— C'est dit. Quand aura lieu le mariage?

Le jour n'est pas encore fixé; mais j'espère que dans un mois Jeanne et moi nous serons unis.

— Vous me préviendrez un peu à l'avance.

— Aussitôt que le capitaine Vaillant aura fixé le jour.

— Ferez-vous un contrat de mariage?

— Non, monsieur. Comme tout le monde, à Mareille, nous nous marierons sous le régime de la communauté.

Le marquis resta un instant silencieux, réfléchissant.

— Bien, fit-il, c'est bien! Ainsi ia santé de Jeanne ne vous inspire plus aucune inquiétude ?

— Plus aucune, monsieur.

^— Jacques Vaillant s'est-il décidé à lui apprendre ce qu'il sait concernant son père et sa mère ?

— Pas encore.

— Eh bien, oui, qu'il attende... Plus tard, plus tard ! Jeanne a le temps de savoir cela. Jacques, je me suis emparé de vous pour trois jours. Dimanche matin vous serez libre et vous pourrez retourner près de votre fiancée qui, j'en suis sûr, compte dès maintenant les heures de votre absence. Qu'a-t-elle dit en vous voyant partir?

— De revenir aussitôt que vous n'aurez plus besoin de moi.

— Elle n'a pas trouvé mal que je disposasse ainsi de vous?

— Au contraire, monsieur ; c'est elle-même qui a préparé ma valise.

Le marquis eut son doux sourire.

— Jeanne entre dans son rôle de bonne ménagère, dit-il. Après un court silence, il reprit:

— Jacques, je vous ai fait venir à Paris en votre qualité d'ami de Jean Loup ; il est encore enveloppé dans Tombre du mystère ; mais le moment est venu de déchirer le voile. Maintenant qu'il est digne de le porter, je vais lui rendre son nom ; et, quand je le lui aurai rendu, les plus fiers et les plus nobles ne dédaigneront pas de lui tendre la main. Vous êtes son ami, Jacques, et j'ai pensé que vous, qui l'avez connu quand il vivait misérable, à Tétat sauvage dans la forêt de Mareille, vous deviez être près de lui à sa première entrée dans le monde.

— Je comprends, monsieur, c'est une satisfaction, une joie encore que vous voulez me donner.

— Eh bien, oui, mon ami, c'est une satisfaction que je vous donne.

— Votre protégé est sans doute ici, monsieur; ne vais-je pas avoir le plaisir de lui serrer la main?

— Jean Loup est absent en ce moment ; il est allé au tir^ accompagné de son précepteur. Gomme vous, Jacques, il est l'exactitude même ; il sera ici dix minutes avant qu'on se mette à table. Je 'dois vous prévenir que j'attends quelques invités, lesquels seront, ainsi que vous, je l'espère, des amis de mon protégé.

Le marquis achevait de parler lorsque le domestique annonça :

— Monsieur Raoul de Simaise.

Le jeune homme entra, portant son uniforme d'officier de spahis. Le marquis lui serra la main; puis, se tournant vers Jacques:

— Vous devez connaître M. Raoul de Simaise? lui dit-il.

— Je crois avoir vu une fois ou deux M. Raoul de Simaise à Vaucourt, répondit froidement le lieutenant de hussa^rds.

— Messieurs, reprit le marquis, vous êtes deux officiers de l'armée française; monsieur de Simaise, je vous présente M. Jacques Grandin, lieutenant de hussards .

Raoul, qui avait déjà la main tendue, laissa retomber son bras et devint affreusement pâle.

Jacques tressaillit.

— Ah ! maintenant, pensa-t-il, je ne doute plus, c'est lui !

— Eh bien, messieurs, dH le marquis, qu'avez-vous donc? Allons, faites connaissance, serrez-vous la main.

Jacques comprit, à l'accent de celui à qui il ne pouvait rien refuser, qu'il devait obéir malgré sa répugnance. Tl tendit sa main dans laquelle le spahis, fort troublé, mit la sienne.

— A la bonne heure ! fit le marquis, pendant que son regard remerciait Jacques.

Il ajouta :

— Je ne reçois chez moi que des amis ; deux hommes peuvent entrer ici sans se connaître; mais, quand ils en sortent, ils sont amis.

Il prit le bras de Raoul et l'entraîna dans l'embrasure d'une fenêtre. Il lui dit à voix basse :

— Quand j'ai prononcé le nom de Jacques Grandin, vous avez pâli et perdu contenance; vous vous êtes trahi. Jacques n'avait qu'un doute, votre trouble trop visible lui a tout dit. Mais, rassurez-vous, le lieutenant Grandin est trop heureux aujourd'hui pour songer à demander compte de sa conduite à un coupable qui s'est repenti. Vous rachetez votre passée ainsi que vous le deviez ; la mauvaise action que vous avez commise, — je ne veux pas dire le crime, — sera oubliée et pardonnée... Vous êtes maintenant sur la bonne voie, Raoul, continuez à marcher ainsi et rendezvous tout à fait digne de votre noble mère. Rassurez-vous doublement : Jeanne Vaillant n'est pas morte.

Le jeune homme eut un haut-le-corps.

— Que dites-vous, monsieur? balbutia-t-il ; est-ce possible?

— Oui, Jean Loup veillait sur elle; il s'est jeté dans le Frou au moment où elle allait à jamais disparaître, emportée parle courant rapide; il l'a saisie sous l'eau et a eu le bonheur de la sauver.

Raoul laissa échapper un long soupir de soulagement.

— Ah ! dit-il, cette mort, que je me reprochais sans cesse, était le tourment de mon existence, était comme les boulets du forçat attachés à mes pieds... C'était mon châtiment!... Ah! monsieur, monsieur, après vous, Jean Loup et ma sœur. Dieu m'a donc aussi pardonné, puisque je suis délivré de cette pensée horrible qui me rongeait intérieurement, sans cesse, jusqu'au cœur?

— Oui, répondit le marquis, et vous aurez le pardon de tous ; celui de Jeanne et celui de Jacques Grandin. Prochainement, le lieutenant Grandin et Jeanne seront mariés.

Raoul s'éloigna du marquis et, allant à Jacque-s :

— Mon lieutenant, dit-il d'une voix émue, voulez- vous me tendre une seconde fois votre main ?

— Certainement.

Les deux mains s'unirent.

Les larmes vinrent aux yeux de Raoul.

— Monsieur Jacques Grandin, dit-il d'une voix oppressée, pardonnez-moi !

En oe moment 11 s'exerc« ta tir au plttolet et à la carabine (page 899).

— Je VOUS pardonne, monsieur de Simaise, répondit Jacques; le passé est oublié !

— Bien, Raoul! Bien, Jacques! Mes amis, je suis content de vous. Mais revenez, je vous prie, monsieur de Simaise; nous avons à causer un instant encore.

Le jeune homme se rapprocna du marquis.

— C'est ce matin que vous êtes arrivé à Paris? demanda ce dernier.

LlV. 113. E. RlCHEBOURQ. — JbAN Lci'?. — Éo. J. ROUFF ET G'»- LlV. 113.

898 HENRIETTE DE SIiMAISE.

— Oui, monsieur.

— Tout en arrivant, vous vous êtes rendu chez M. de Violaine pour voir et embrasser votre mère?

— Oui, monsieur, ainsi que votre lettre me l'ordonnait.

— M™® la baronne vous a appris dans quelle situation elle se trouvait en ce moment vis-à-vis de votre père ?

— Ma mère ne m*a rien cacne de ce qui s'eçt passé à Vaucourt.

' — Elle vous a dit aussi, sans doute, comment votre sœur est traitée!

— Oui, monsieur.

— Que pensez-vous de la conduite de votre père?

— Je la trouve odieuse.

— Êtes-vous allé voir M. le baron ?

— Mon père ignore encore que je suis à Paris; obéissant à ma mère, je n'irai le voir que si vous m'y autorisez.

— Tantôt, quand vous me quitterez, après le déjeuner, vous irez chez M. le baron. C'est chez votre père, Raoul, que vous devez passer vos quelques jours de congé, à moins qu'il ne vous refuse l'hospitalité, ce qui est inadmissible. Vous ne lui parlerez point de M. Lagarde; vous garderez également le silence eur ce que vous aurez entendu ici.

Si M. le baron s'étonne de vous voir à Paris, vous lui répondrez simplement que vous avez demandé cinq ou six jours de congé pour le venir voir. S'il vous parle de votre mère^ vous aurez Pair de ne rien savoir. Pour vous. Algérien, M"® de Simaise et sa fille sont toujours à Vaucourt. Il est probable qu'il ne vous parlera de rien. Cependant, s'il vous dit que votre sœur est près de lui et s'il ne vous conduit point près d'elle, vous ne demanderez pas à la voir.

Voilà les quelques recommandations que j'avais à vous faire. Avezvous bien compris ï

— Oui, monsieur, et je me conformerai à vos instructions.

— C'est bien.

Dix heures sonnèrent.

Presque aussitôt la porte du salon s'ouvrit toute grande et le domestique annonça :

— M. le comte de Maurienne, M. le comte de Violaine, M. Pedro Gastora.

— Messieurs, dit le marquis, tendant sa main aux nouveaux venus, on ne saurait être plus exact; je vous remercie.

Il ajouta :

— A vous, monsieur le comte de Maurienne, et à vous, monsieur Pedro Gastora, qui ne les connaissez pas encore, j'ai l'honneur de

vous présenter M. Jacques Grandin, lieutenant de hussards, et M. Raoul de Simaise, sous-lieutenant de spahis.

— L'armée de France et l'armée d'Afrique représentées ici, dit le comte de Maurienne.

On se salua, on se serra la main.

Puis, pendant que M. de Violaine adressait quelques paroles amicales à Raoul, M. de Maurienne et Pedro complimentaient Jacques Grandin dont ils connaissaient la belle conduite pendant la guerre.

— Je suis charmé de vous voir, monsieur Grandin, dit M. de Maurienne.

— Et moi, monsieur le comte, je suis très honoré de faire votre connaissance, répondit le jeune homme.

Quand vous pourrez disposer d'une heure, veuillez vous rappeler que je serai heureux de vous recevoir chez moi ; M"*' de Maurienne, qui a beaucoup entendu parler de vous à Vaucourt, sera ravie de vous voir.

— Je n'oublierai pas votre gracieuse invitation, monsieur le comte, et, aussitôt que je le pourrai, j'aurai l'honneur de vous faire une visite et de présenter en même temps mes respectueux hommages à M"*® la comtesse de Maurienne.

Le comte se tourna vers le marquis.

— Mais nous ne voyons pas votre protégé, monsieur, dit-il, ce héros dont ma femme est enthousiaste; je ne vousle cache point, monsieur Lagarde, on a su si bien exciter ma curiosité que j'ai hâte de connaître cet ex-sauvage devenu aujourd'hui, grâce à vous, un homme du monde.

— Monsieur le comte, je disais précisément à M. le comte de Violaine et à M. de Simaise pourquoi Jean Loup n'est pas ici. Pour qu'il devienne véritablement un homme du monde, il faut qu'il sache un peu tout faire. Ainsi, en dehors des leçons que des professeurs viennent lui donner ici, deux ou trois heures chaque jour sont consacrées à des exercices physiques : un jour, c'est l'équitation, le lendemain, l'escrime ; en ce moment il s'exerce au tir au pistolet et à la carabine ; mais il n'oubliera pas l'heure, avant midi vous le verrez arriver.

Messieurs, continua le marquis, en vous faisant mon invitation, je vous ai promis un récit ; je vais vous le faire, en tâchant de le rendre aussi intéressant que possible. M. de Violaine a eu deux ou trois fois l'occasion de voir Jean Loup lorsqu'il était le sauvage de la forêt de Mareille, mais il ne le connaît pas autrement. M. Jacques Grandin a étépoux* le malheureux sauvage un ami, mais il ne le connaît pas mieux que M. de Violaine. Autour de Jean Loup tout est mystère. Moi seul, messieurs, jusqu'à ce

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jour, grâce à de patientes et actives recherches, j'ai pu dissiper les ténèbres et pénétrer le mystère.

G*est l'histoire de Jean Loup, une histoire dramatique et sombre que je vais vous raconter.

Seulement, et pour certaines raisons dont vous apprécierez l'importance, je ne nommerai point les personnages du drame; à part cela, vous aurez connaissance de tous les faits, car je n'en veux retrancher aucun.

Mon récit devant être long, et voulant le terminer avant que nous nous mettions à table, je vous demande la permission de commencer immédiatement.

— Oui, oui, oui.

Tous s'assirent, à l'exception du conteur, qui resta debout, le dos appuyé au marbre de la cheminée.

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