‹ Jean LoupChapitre 94 sur 153 · LE DÉJEUNER · texte numérisé non relu

LE DÉJEUNER

Voyant que ses auditeurs, les yeux fixés sur lui, étaient prêts à l'écouter, le marquis prit la parole.

Changeant le Ueu de la scène et la transportant en Amérique, il raconta le mariage de M. X... avec M"' X..., jeune Américaine d'origine anglaise : puis le retour en France, oii M. X..., plusieurs fois millionnaire, revenait près d'un frère qu'il chérissait.

Rapidement, d'une voix souvent très émue, vibrante, il rapporta dans leur ordre tous les faits.

Il traça le tableau du naufrage. Sans nommer le Téméraire^ il raconta la perte du navire et de ceux qu'il portait, au nombre desquels se trouvait M. X...

Revenant en France, il montra le frère voulant s'emparer^ n'importe par quels moyens, de la fortune de sa belle-sœur, puis raconta comment celle-ci, ayant perdu la raison, avait été enfermée, séquestrée dans un vieux château en ruine où elle avait donné le jour à un fils.

Ses auditeurs Técoutaient avec la plus grando attention, frémissant, la poitrine haletante.

— C'est épouvantable, c'est monstrueux ! exclama le comte de Maurienne, ne pouvant plus contenir son indignation.

— C'est le comble deThorrible! ajouta le comte de Violaine.

— Que pensez-vous, messieurs, d'un pareil misérable? demanda le comte de Maurienne.

— Je ne vois aucun châtiment assez grand à lui infliger, répondit Pedro Castora.

— Écoutez jusqu'au bout, messieurs, écoutez, reprit le marquis.

Et, au milieu d'interruptions de plus en plus fréquentes^ il continua et acheva son récit. Il avait omis seulement, et cela avec intention, de parler de Charles Chevry et de Zélima.

A ses dernières paroles, un silence lugubre succéda. Le comte de Maurienne le rompit.

— Monsieur Lagarde, dit-il, vous nous avez demandé notre amitié pour votre protégé ; après ce que nous venons d'apprendre, elle lui est acquise à jamais. Certes, nous comprenons que vous vous soyez intéressé à cette malheureuse victime d un misérable pour lequel, comme disait tout à l'heure M. Pedro Castora, il n'existe aucun châtiment assez terrible. Me permettez- vous, monsieur, de vous adresser quelques questions ?

Certainement, monsieur le comte.

— Le monstre qui a commis ces crimes sans nom est-il encore vivant ?

— Oui, monsieur le comte.

— Le protecteur de Jean Loup sera-t-il aussi son vengeur?

— Peut-être.

— La fortune de son père lui sera-t-elle rendue ?

— Je l'espère, monsieur le comte.

— Vous connaissez son nom; pourquoi ne le porte- t-il pas déjà?

— Parce que j'ai cru devoir attendre. Mais, après-demain soir, monsieur le comte, le nom de mon protégé retentira dans le salon de M. Pedro Castora.

— Messieurs, dit le Brésilien, permettez-moi de saisir ce moment, après les paroles de M. Lagarde, pour vous prier de vouloir bien accepter l'invitation que j'ai Thonneur de vous faire à tous de venir dîner chez moi, samedi, à sept heures.

L'invitation fut unanimement acceptée.

— Monsieur Lagarde, reprit le comte de Maurienne, une question encore, si vous ne me trouvez pas trop indiscret.

— Dites, monsieur le comte.

— Vous avez fait déjà beaucoup pour Jean Loup ; mais si vous pouviez lui rendre sa mère...

— Je la lui rendrai, monsieur le comte.

— Vous savez ce qu'elle est devenue?

— Oui, monsieur le comte^

— Malheureusement...

— Eh bien, monsieur le comte?

— C'est une pauvre folle !

— Non, monsieur le comte, non ! Par un de ses miracles, Dieu a rendu la raison à la mère de Je&a Loup !

A ce moment, la porte du salon s'ouvrit. Un domestique entra, s'approcha du marquis et lui parla à voix basse. *

— Messieurs, dit le marquis, on m'annonce que mon protégé vient de rentrer.

Puis, s'adressant au domestique :

— Veuillez dire à M. Jean que nous Tattendons,

Un instant après, Jean Loup parut tenant son chapeau à la main. Il était vêtu à la dernière mode, chaussé de fines bottines et avait les mains gantées.

Certes, s'ils n'avaient été prévenus, ceux des invités du marquis, qui n'avaient jamais vu Jean Loup, n'auraient pu croire que cet élégant jeune homme, distingué dans toute sa personne, dont la physionomie miverte, le sourire gracieux, les yeux pleins de douceur et de bonté attiraient tout de suite la sympathie, était ce sauvage dont on venait de leur apprendre la douloureuse et touchante histoire.

Il fallait que Jean Loup fût, en effet, bien changé, car Raoul ne le reconnut point, et Jacques Grandin lui-même ne retrouva pas, immédiatement, ses traits dans sa mémoire.

Tous s'étaient levés et se tenaient au milieu du salon,

Jean Loup s'avança rougissant, un peu timide, mais avec aisance.

— Jean, dit le marquis, ces messieurs sont tous vos amis. Voici M. le comte de Violaine.

— Je reconnais monsieur le comte, dit Jean Loup, prenant la main que M. de Violaine lui tendait. Ce n'est pas la première fois, monsieur le comte, continua-t-il, que j'ai l'honneur de toucher votre main : je sais que vous vous êtes intéressé à moi, monsieur le comte, alors que je ne pouvais inspirer que de la pitié.

— M. le comte de Maurienne, reprit le marquis, continuant les présentations.

— J'ai eu l'honneur de voir déjà M"* la contesse de Maurienne,

M. votre fils et M""" Emma et Blanche de Maurienne, dit Jean Loup ; c'est an grand honneur et un grand bonheur pour moi de compter au nombre de vos amis.

— ; M. Pedro Gastora, dit le marquis.

— M. Gastora, votre amitié me sera précieuse.

— M. Raoul de Simaise, Jean.

— Je suis heureux de serrer votre main, monsieur de Simaise.

Il ne restait plus que le lieutenant à présenter. Mais Jean Loup n'attendit pas.

— Ah ! Jacques, Jacques ! s*écria-t-il avec une émotion mal contenue.

— Jean, mon cher Jean ! répondit Jacques.

Et les deux amis d'autrefois se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre.

Un domestique se montra sur le seuil de la porte et dit :

— Messieurs, le déjeuner est servi.

— Eh bien, messieurs, mettons-nous à table, fit gaiement le marquis. Aussitôt, la porte de la salle à manger s'ouvrit à deux battants.

On passa dans la salle et chacun se plaça à table à sa convenance.

Le repas fut d'abord silencieux; on échangeait à peine quelques paroles. Il y avait de la contrainte, le marquis sentait que ses convives restaient sous l'impression de son récit ; mais, peu à peu, lui-même excitant les autres, donnant le signal de la gaieté, la glace se fondit; les visages sombres s'épanouirent, les poitrines se dilatèrent. L'animation devint générale et la gaieté prit le dessus.

Le service était fait par deux domestiques en habit noir et en cravate blanche.

Les mets furent trouvés délicieux et les vins exquis, de vieux vins, des meilleurs crus de France et d'Espagne.

On attaquait le dessert lorsque, tout à coup, un bruit de voix se rit entendre dans l'antichambre. Gela ressemblait à une dispute.

Le silence se fit aussitôt dans la salle à manger.

Déjà Jean Loup s'était levé.

— Restez à votre place, mon ami, lui dit le marquis. Puis, s'adressant à un domestique :

— Voyez ce qui se passe, je vous prie.

Le valet sortit et revint au bout d'un instant.

— Eh bien? interrogea le marquis.

— C'est un homme, un vieillard, qui veut vous voir à toute iorce, monsieur. On a beau lui dire que vous êtes occupé, que vous déjeunez avec des amis, il ne comprend pas qu'on veuille le faire attendre ; et il

s'emporte, et il crie : Si M. Lagarde savait que c'est moi qui viens le voir, il me recevrait tout de suite.

— Est-ce que cet homme a dit son nom?

— Oui, monsieur, répondit le domestique, prêt à éclater de rire; il a dit qu'il se nommait La Bique.

— La Bique! exclama le marquis. Messieurs, continua-t-il, cet homme, ce vieillard de quatre-vingts ans, vient de loin, de très loin pour me voir. Je dois beaucoup à cet homme, car c'est lui qui m'a appris une partie de ce que je vous ai raconté tout à l'heure. Monsieur le comte de Violaine doit connaître le père La Bique?

— Depuis longtemps, monsieur Lagarde. Tout le monde connaît le vieux mendiant de Blaincourt dans les arrondissements d'Épinal et de Remiremont.

— Me permettez-vous, messieurs, de ne pas le faire attendre?

— Oui, oui, faites-le venir, dirent en même temps MM. de Violaine et de Maurienne.

— Faites entrer M. Louis Monot, surnommé le père La Bique, ordonna le marquis.

La porte de la salle à manger fut ouverte et le vieillard fit son entrée, tenant son chapeau de feutre d'une main, s'appuyant de l'autre sur un solide bâton de cornouiller, et saluant à chaque pas à droite et à gauche.

Son costume, tout flambant neuf, était celui du paysan des Vosges endimanché : pantalon de droguet, gilet à raies rouges, chemise de toile écrue, cravate noire enroulée autour du col de la chemise, veste ronde de gros drap marron; enfin, de lourds brodequins ferrés chaussaient ses

pieds.

Arrivé près de la table, il se redressa. Par suite, sans doute, de la lutte qu'il venait de soutenir, il avait l'œil brillant, la figure empourprée, les traits animés.

— Bonjour, messieurs, la compagnie, dit-il, cherchant à reconnaître les visages ; je crois tout de même que j'ai fait un peu de bruit là, à côté ; je ne savais pas... Pardon, excuse, messieurs, la compagnie... Ah! Jacques Grandin, de Mareille... salut, mon lieutenant; enchanté de vous voir eu si bonne société. Ah ! mais c'est monsieur le comte de Violaine 1 Bonjour, monsieur le comte.

— Bonjour, père Monot.

— Et la bonne M"® Suzanne, comment va-t-elle, monsieur le comte?... -— Bien, père Monot, très bien !

— Ce n'est pas pour vous importuner, monsieur le comte, mais, aa

Puis, je m'entendis avec le maître maçon de hJlaincourt (page 908).

temps OÙ j'étais mendiant, c'est toujours au châtean d'Harévîlle et au château de Vaucourt que j'étais le mieux reçu. M''® Suzanne et M'^^ Henriette, ah ! les deux bons petits cœurs de jeunes filles !

— Est-ce que vous ne mendiez plus, père Monot?

— Plus, monsieur le comte.

— Ah! vraiment?

— Je suis devenu riche, grâce à... à M, Lagarde, que je reconnais, enfin.

LlV. 114. 1 • RiciiiibouRG. — Jean Loup. — Éd. J. Rouff et C». LlV. 114.

— A moi, père Monot? Vous vous trompez, répliqua le marquis.

— Du tout, du tout, monsieur. Je possède aujourd'hui une fortune et c'est TOUS qui me l'avez donnée. La preuve, c'est que je ne suis pas venu à Paris pour admirer les belles maisons de la capitale, mais uniquement pour vous voir et pour vous remercier. Vous avez le droit de faire du bien aux malheureux, monsieur Lagarde; mais ils ont aussi, eux, le droit de vous en témoigner leur reconnaissance. ■

— Mais, je vous assure, père Monot...

— Allons, pourquoi nier? Pourquoi cherchez- vous à cacher vos bienfaits? Tenez, je vais demander à ces messieurs d'être juges de la chose.

— Oh ! père Monot !

— Dame, si vous me défendez de parler, je me tairai.

— Mais non, dit vivement M. de Maurienne, M. Lagarde ne vous défend pas de parler, et nous sommes tous prêts à vous écouter avec intérêt.

— Eh bien ! donc, voici la chose.

— D'abord, asseyez-vous, dit M. de Violaine. Un des domestiques avança un. siège.

— Oui, tout de même, fit le vieillard. Avec votre permission, messieurs, la compagnie.

Et il s'assit.

— Avez-vous faim? lui demanda le marquis.

— Non, monsieur Lagarde; j'avais des provisions dans mon panier et je n'ai pas fait moins de trois bons repas en chemin de fer.

— Vous boirez bien tojt de même un verre de vin?

— Oui, tout de même, monsieur Lagarde ; un verre de vin, c'est pas de refus.

Le domestique apporta un verre sur un petit plateau d'argent.

— Hum! fit le vieillard, comme on me traite! Dirait-on pas que je èuis'un prince!

Le sourire était sur toutes les lèvres.

Le marquis remplit le verre pendant que M. de Violaine offrait des gàlcaux.

— Pour vous être agréable, monsieur le comte, dit le vieillard.

Il prit un gâteau de sa main gauche et le verre de son autre main.

— A votre bonne santé, messieurs, la compagnie.

Il porta le veyre à ses lèvres, but unfe gorgée et fit claquer sa langue ^-ijutre le palais.

— Oh! oh! fit-il, crâne vin; la vigne qui le donne ne pousse pas dans les montagnes des Vosges,

Et il vida so a verre avec une satisfaction visible.

— Maintenant, monsieur Monot, dit le comte de Maurienne, nous vous écoutons.

, — Messieurs, la compagnie, voici la chose :

Un jour, l'an passé. M. le maire de Blaincourt me fit appeler chez lui. Ça m' étonna un peu ; mais, comme on doit obéir à la municipalité, je me rendis à Tordre aussitôt. M. le maire était en compagnie d'un homme grave, qui avait Tair d'un juge d'instruction; mais non, c'était un notaire.

« — Monsieur Monot, me dit le maire, monsieur est un notaire de Paris qui vient à Blaincourt exprès pour vous voir. »

Tiens, tiens, que je me dis, il ne m'appelle plus père La Bique, comme toujours; pourquoi donc ça?

Alors, le notaire de Paris prit la parole. Il me dit :

« — Monsieur Monot, je suis le représentant et le mandataire d'une personne qui s'intéresse à vous, mais que je ne dois pas vous nommer. »

Il ouvrit un grand portefeuille, oui était devant lui, sur la table, et en tira un papier plié en quatre.

« — Je suis chargé par la personne en question, reprit le notaire, de vous remettre ceci : c'est un titre nominatif de douze cents francs de rente. »

J'ouvris de grands yeux; j'étais tout ahuri.

Mais ce n'était pas tout.

(( — Je dois encore vous remettre ceci, « dit le notaire, sortant d'autres papiers de son portefeuille, qu'il me mit également dans la main.

C'étaient des billets de banque. Dix mille francs en billets de banque, une montagne de billets de banque.

Pour le coup, je crus bien que j'allais devenir fou; j^e tremblais comme en plein hiver; j'avais des clochettes dans les oreilles. C'est à peiue si j'entendais le maire qui me disait :

« — Vous voilà riche aujourd'hui, monsieur Monot, le plus riche de la commune. »

Sans trop savoir ce que je disais, je remerciai bien ou mal le bon notaire et je m'en allai avec ma fortune.

Voyons, me suis-je dit, quand la raison me fut revenue, pourquoi mon bienfaiteur m'a-t-il donné, avec le titre de rente, dix mille francs?

Je me frappai le front en m'écriant : J'y suis. Il sait comment je suis logé et il veut que je puisse m'achéter ou me faire bâtir une maison.

Tous les yeux se tournèrent vers le marquis.

Il souriait.

Un grand terrain, qui m'avait appartenu autrefois, était juste-

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ment à vendre, continua le vieillard; je Tachetai; puis je m'entendis avec le maître maçon de Blaincourt pour la construction de la maison. Elle a été bâtie en quatre mois. C'est presque un château. Je l'habite depuis Tannée dernière. Cependant, toutes mes dépenses faites, il me restait quatre mille francs sur dix mille.

Quoi faire de cette somme? ma rente étant plus que suffisante pour me faire vivre comme un gros bourgeois.

Parbleu, pensai-je, mon généreux bienfaiteur a voulu que je puisse, à mon tour, faire du bien aux autres.

Vite, je m'en fus trouver le maire et je lui remis les quatre mille francs pour les placer et constituer une rente de deux cents francs à donner chaque année à un vieillard pauvre ou à une famille nécessiteuse de la commune.

Ah! c'est alors qu'on m'en donna du monsieur Monot par-ci, du monsieur Monot par-là ; mais ça m'est bien égal, à moi, qu'on m'appelle monsieur Monot ou le père La Biqae. En passant devant moi, les gamins ôtent leur calotte comme devant M. le maire et M. le curé.

Que vous dirai-je encore, messieurs, la compagnie? Autrefois, je mendiais à la porte des gens charitables ; maintenant, à ma porte, je fais Taumône.

C'est drôle tout de même !

Un murmure flatteur s'éleva.

— Très bien, père Monot, très bien, dit M. de Violaine. Le vieux, tout confus, baissa la tête.

Après un moment de silence, il reprit :

— Le bon notaire de Paris ne m'avait rien dit qui pût me faire reconnaître ^mon bienfaiteur; mais j'eus bien vite deviné à qui je devais ma fortune. Pour cela, je n'eus qu'à me rappeler la visite que m'avait faite, un certain jour, un généreux monsieur habillé en paysan, lequel, après m' avoir mis trente pièces d'or dans la main, m'avait dit en me quittant :

(( — Je me souviendrai de vous. »

Gomme vous voyez, messieurs, la compagnie, il ne m'a pas oublié.

Tout en faisant faire ma bâtisse, je me disais :

Si je savais oii le trouver, le généreux monsieur, je me mettrais en route pour aller le remercier.

Mais voilà, je ne savais pas.

Je me rappelais son nom, il me l'avait dit ; mais où chercher M. Lagarde? Je pensais bien qu'il demeurait à Paris; seulement, Paris est îi grand !

Heureusement, M. Lagarde m'avait dit aussi qu'il était Tami du lieutenant Jacques Grandin, de Mareille.

Donc, avant-hier, je louai une carriole et me fis conduire à Mareille où je comptais vous trouver, mon lieutenant. Point. On me dit que vous veniez de partir pour Épinal. Je commençais à croire à ma mauvaise chance. Pourtant, je m'enhardis et j'allai chez le capitaine Vaillant. Il était à la mairie. Je fus reçu par M"® Jeanne. Je lui dis pourquoi j'étais venu à Mareille. Elle hésita un instant, la chère mignonne, puis enfin elle consentit à me donner l'adresse de mon bienfaiteur. Je ne songeai pas à retourner à Blaincourt; je continuai au contraire ma route vers Paris.

Et me voilà, monsieur Lagarde, bien heureux de vous remercier et de vous revoir.

— Moi aussi, père Monot, j'ai du plaisir à vous revoir ; mais laissezmoi vous dire que vous n'êtes pas raisonnable.

— Pourauoi?

— Avoir entrepris ce long voyage, à votre âge !

— Il est vrai que je ne suis plus jeune, monsieur Lagarde ; mais, allez, le vieux coffre est encore bon ! Depuis que je suis rentier et bourgeois, j'ai repris de la vigueur et mes jambes sont redevenues solides. D'ailleurs, à la manière dont on voyage aujourd'hui^ sur ces diables de chemins de fer, où l'on va comme le vent, on ne se brise pas les jambes et Ton n'attrape pas des ampoules aux pieds.

J'ai quatre-vingts ans bien sonnés, monsieur Lagarde, continua-t-il en se dressant debout et se tenant droit comme un I, et vive saint Louis, mon patron, qui fut en son temps roi de France, maintenant que je ne suis plus un inutile sur la terre, puisque' je peux rendre un peu du bien qu'on m'a fait, je veux vivre jusqu'à cent ans afin de pouvoir jouir de vos bienfaits.

Le vieillard s'était animé et avait prononcé ces paroles avec une sorte d'exaltation. La tête haute, les yeux étincelants, il était superbe.

On cria : Bravo !

Sans se faire beaucoup prier, le père La Bique prit la place qu'on lui fit à table, entre le marquis et le comte de Violaine, et le repas interrompu s'acheva sur la note gaie apportée par le nouveau bourgeois de Blaincourt.

Le vieillard vida gaillardement sa coupe de Champagne, en croquant un gâteau et, gravement, prit son café et goûta aux liqueurs comme les autres convives.

— Tout de même, disait-il, je crois que je m'habituerais à ce régime.

Crâne vin aussi, monsieur Lagarde, ce vin couleur de paille, qui mousse et qui pétille, et qu'on appelle du Champagne. J'ai souvent entendu parler de ce vin-là, comme de celui de la fameuse comète; mais je n'ai jamais bu de celui-ci, et je viens de boire du Champagne pour la première fois. C'est comme ces excellentes liqueurs ; on les trouve sans doute au château d'Haréville, chez M. le comte de Violaine, mais on ne voit pas de ça sur la table des paysans des Vosges.

Vers trois heures, les invités du marquis se retirèrent après avoir tous promis de nouveau à Pedro Castora qu'ils seraient chez lui le samedi à sept heures.

Le père La Bique resta le dernier.

— Enfin, monsieur Lagarde, dit-il, je puis vous remercier de vos bienfaits et vous exprimer toute ma reconnaissance.

— Je vous en prie, père Monot, répondit le marquis, ne parlons plus de cela ; j'ai fait pour vous ce que je devais.

— Ce que vous deviez 1 exclama le bonhomme.

— Oui, père Monot. N'avais-je donc pas, moi aussi, à vous témoigner ma reconnaissance?

— Pour ce que je vous ai raconté?

— Oui.

— Gela a-t-il pu vous servir à quelque chose?

— Père Monot, répondit le marquis d'un ton grave, le jour où je suis allé vous trouver, je marchais dans la nuit profonde ; vous avez parlé et soudain ma route s'est trouvée éclairée... Grâce à vous, j'ai pu pénétrer un horrible mystère.

— J'en suis bien aise, monsieur.

— Grâce à vous, père Monot, j'ai retrouvé une des deux personnes que je cherchais.

— Et l'autre ?

— Je l'ai retrouvée également, mais plus tard.

— Ainsi, monsieur Lagarde, maintenant, vous êtes heureux ?

— Oui, père Monot.

— Eh bien, tant mieux! est-ce que ça serait juste, voyons, dites, est-ce que ça serait juste qu'il n'ait pas le bonheur, celui qui le donne aux autres ? Allez^ monsieur Lagarde, on a beau dire et beau faire, il y aura toujours un bon Dieu.

— Quand retournez-vous à Biaincourt ?

— Dame, bientôt, dans trois ou quatre jours. Je suis venu à Paris une fois déjà, il y a plus de quarante ans ; aujourd'hui que j'y suis revenu pour vous voir, monsieur Lagarde, je ne veux point m'en retourner au

n3,ys sans avoir admiré la grande capitale. Et puis, ajouta-t-il avec un petit air mystérieux, je ferai peut-être bien une ou deux visites,

— Voulez-vous loger ici ?

Le père La Bique parut embarrassé.

— A vous dire vrai... balbutia-t-il.

— Eh bien?

— Je préfère prendre un gîte à Thôtel.

— Vous voulez être libre ?

— C'est ça même. Ça ne vous contrarie point?

— Nullement. Si vous le désirez, je mettrai à votre disposition un de mes domestiques.

Le bonhomme secoua la tête.'

— Soyez tranquille, monsieur Lagarde, répliqua-t-il avec une sorte de fierté, je saurai bien me conduire moi-même.

— Je n'en doiite pas, fit le marquis en souriant; mais, dites-moi, avez-vous de l'argent, assez d'argent?

Le père La Bique frappa sur la poche de son gilet à raies rouges, laquelle rendit un son de pièces d'or.

— On ne s'embarque pas sans ça, fit-il.

— Vous ne partirez pas, j'espère, sans que je vous revoie?

— Certainement que je viendrai vous dire adieu.

— Venez à l'heure du déjeuner ou du dîner.

— C'est ra...

— Au revoir, père Monot,.et à bientôt !

— A revoir, monsieur Lagarde !

Le vieillard reprit son bâton et son panier, qu'il avait laissé dans l'antichambre, ot s'en alla^

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