‹ Jean LoupChapitre 95 sur 153 · LA LETTRE · texte numérisé non relu

LA LETTRE

J^yjrès que les invités du marquis se lurent retirés, Jean était entré dans son cabinet d'étude, laissant causer son père avec le vieux paysan vosgien. •

Il prit ses crayons et ouvrit un de ses albums avec Fintentioii dt travailler à un dessin commencé depuis quelques jours.

Mais, soudain, il referma Talbum et se leva en s'écriant

— Ah! j'oubliais!

Le matin, en revenant du tir, Jean était passé rue du Conservatoire pour donner, comme d'habitude, son aumône à la vieille pauvresse de Sainte-Cécile.

En même temps qu'il laissait tomber la pièce blanche dans la main de la mendiante, celle-ci lui avait tendu une lettre, en disant :

— Pour vous, mon généreux monsieur ; si le bon Dieu exauce mes prières, il vous récompensera de tous vos bienfaits.

Jean avait pris la lettre, pensant que c'était une supplique que lui adressait la pauvre femme.

Pressé de rentrer, il avait glissé la missive dans la poche de son veston, se réservant de la lire à un autre moment.

Aussitôt rentré, il s'était empressé de changer de vêtement, et immédiatement après il avait rejoint le marquis et ses invités.

La lettre était donc restée dans la poche du veston, et le jeune homme venait de se rappeler qu^il avait à en prendre connaissance.

Il passa dans sa chambre. Le vêtement était encore sur le fauteuil où il Pavait jeté.

Il prit la lettre, sur Penveloppe de laquelle il y avait pour suscription ces deux mots seulement :

« Monsieur Jean. »

Il rompit le cachet, ouvrit la lettre et, avec une surprise facile à comprendre, il lut ce qui suit :

<( Monsieur,

» Une personne qui s'intéresse vivement à vous a une communication à vous faire de la plus haute importance. Il s'agit d'un secret. De la révélation de ce secret dépend tout votre avenir. Vous n'aurez qu'à dire : Je veux ! et le bonheur de votre vie est assuré.

» Montez à cheval aujourd'hui jeudi, à votre heure habituelle, et rendez-vous au Point-du-Jour, près la porte d'Auteuil, mais sans être accompagné. Là, un domestique vous fera signe de le suivre et il vous conduira, à une faible distance, à la maison oii vous êtes attendu. Pendant le temps que vous serez dans la maison, le domestique gardera votre cheval.

C'était un veuérabie prêtre, qui paraissait avoir Boixante-dixousoixaute-quiaze ans (page 916).

» Vous n'avez rien à redouter ; on ne vous tend pas un piège, c'est votre bien que l'on veut.

» On vous recommande la plus grande discrétion.

» Avis important :

» Ne dites rien à M. Lagarde, votre protecteur, ni à M"" la baronne de Simaise; ils ne doivent être instruits que plus tard de ce que votre ami inconnu veut faire pour vous.

LlV. 115. E, RicHEBouRG. — Jean Loup. — Éd. J. RouFr et Q». LlV. llow

aM HENRIETTE DE SIMAISE.

" On vous attendra dans l'après-midi jusqu'à quatre heures. p Soyez exact au rendez-vo-UiS.

» A bientôt.

» Un ami inconnu. »

Jean relut une saconde fois cette singulière épître.

Il n'en pouvait croire ses yeux.

Machinalement, et sans savoir encore ce qu'il allait faire, il regarda la pendule. Les aiguilles marquaient trois heures qurinze minutes.

On rengageait à être exact au rendez-vous; iï n^avait que le temps de monter à cheval ek ê&. partir. Mais il restait imaîrM>âiife^ songeur^ les yeux fixés sur la Eetlre^ (p.i tremblait entre ses; doigts.

On lui recommandait d'être discret ; qb: lui déiâ-ndai^ dfinstruire son protecteur; mais, sos protecteur était son p^e^ ee que squ, ami inGonnu ignorait, sans. dicwiLte,. et Jean sentait qu'il' ne devait rL€n= eacher à sonj père.

— Avant taiitS^ se diitril, il ibut que mion. père Eke eet. feit.

B s'èLanoa^ h-ûra de sa chambre et caurut au salosi.. Personne. Il se précipita dana ie cabinet du marquis. Personne encore. Il agita violemment le cordon d'aoïe sonnelte:. Le valet de chambre aceourulL.

— Où est M. Lagarde? demanda Jean.

— M. Lagarde vient de partir eoi voituce, il; j a à peine cinq minutes, répondit le damestique,.

Jean se aojctvint alors que le marquis devait aller seiil à Chaton.

— C'est bien> merci, dit-il au domestique, qui se: retii?a,.

Ne pouvant plus consulter son père , du mains, immédiatement , le. jeune homme se demanda sérieusement ce qu'il devait faire.

Certes, il pouvait bien aller à ce mystérieux rendez-vous; il ne voyait pas qu'E y eut du mal à cela ; assurément ^ il ne risquait rien. Jean n'était pas de eeux qui s'effrayent d^un rien; même en face d'un danger réel, celui qui avait vécu pendant des années au milieu d'une foret, disputant sa nourriture aux carnassiers affamés, n'était pas homme à avoir peur.

Les jeunes gens, à part de rares exceptions, ont tous le goût des v^ventures ; ce qui prend un caractère mystérieux les attire invinciblement. Jean était aiguillonné par la curiosité, qui lui disait :

— Il faut voir ! .

— Non , non , répondait la prudence. Aussi le jeune homme était-il 1res perplexe.

On lui parlait de son avenir, du bonheur de sa vie ; cela le troublait profondément.

CependaTit il était disposé à écouter les consils de la prudence, lorsqu'il lui vint à l'idée que cette communication qu'on avait à lui faire concernait Henriette.

Aussitôt une angoisse inexprimable le saisit.

Cette fois, ce n'était plus la curiosité qui le poussait en avant, mais la crainte que celle qu'il aimait ne fût menacée de quelque danger.

La voix de la prudence ne pouvait plus être entendae.

Il rentra précipitamment dans sa chambre, se débarrassa de sa redingote, remit son veston et descendit rapidement à l'écurie. Lui-même et très vite, il sella son cheval.

Le domestique, qui avait l'ordre de toujours accompagner son jeune maître, arriva dans la cour comme le jeune homme se mettait en selle.

— Gomment monsieur Jean ne m'a-t-il pas prévenoi, dit-il ? J'étais à l'office, attendant les ordres de monsieur Jean.

— n'était inutile, répondit le jeune homme, je désire sortir aujourd'hui sans toe accompagné.

Le domestique ne trouva rien à répliquer.

Jean partit sans dire de quel côté il allait se diriger, ni à quelle heure il rentrerait.

Arrivé sur les grands boulevards , il lança son cheval dans un galop rapide.

L'homme et la bête arrivèrent au Poimt-du-Jou'r, couverts de snenr et de poussière. Il était quatre heures un quart.

— J'ai perdu beaucoup de temps, se disait Jean ; l'heure est passée, on ne m'attend plus.

Il se trompait. L'homme était encore là, mais il est vrai qu'il se disposait à quitter la place.

A peine le jeune homme avait-il eu le temps de ralentir la marche de son cheval pour regarder aux alentours, qu'il vit accourir vers lui un homme en jaquette courte, coiffé d'une casquette galonnée, ayant tout à fait l'air d'un valet de grande maison.

Ainsi qu'il était dit dans la lettre, l'homme fit un signe au cavalier et marcha d'un pas rapide vers Auteuil.

Jean suivit son guide.

Au bout de dix minutes, ce dernier s'arrêta devant la grille d un jardin, qu'il ouvrit en la poussant seulement.

Jean n'hésita pas à suivre le domestique dans la propriété.

Au milieu du jardin, entouré de mnrs, s'élevait une petite maison carrée d'assez belle apparence, ayant deux étages sur rèz-de-chaussée ^t quatre grandes fenêtres à chaque étage.

916 HENEIIETTE DE SIMAISE.

Jean remarqua que les massifs étaient mal entretenus, qu'il n'y avait de fleurs nulle part et que toutes sortes d'herbes poussaient dans les allées ; cela semblait indiquer que la propriété était rarement habitée, ou que son propriétaire était assez dédaigneux des choses agréables.

Le jeune homme mit pied à terre devant le perron de la maison ; et le domestique , ayant pris la bride du cheval , dit à Jean , en s'inclinant respectueusement :

— Monsieur peut entrer.

La. pm^B était ouverte. Jean moota les mafclies d'iiperrou et pé^,él.ra dans im hy^g^- coniàût ah k |).ûiiss'ière sur les 4aMas âtiesiail qn'il a's:*^^''ait pas été hdLi^iijè depwi§: un certain temps. Uoe porte Liîêfale s'ouvrit et un domestique en livrée parut. Non moins respectueux que son collègue, il s'inclina devant le jeune homme et lui dit d'une voix un peu érailiée, mais avec un sourire fort aimable :

— Venez, monsieur, venez.

Ils montèrent au premier élage. Le serviteur ouvrit une porte et dit : ■

— Monsiecîfj donnez- vous la peine d^eiUrer.

Jean entra dans une grande pièce, un saioii sévèrement meuble, que deux fenêtres édairaient. Sur le marbre blaoc de ia cheminée il y avait une pendule; mus elle était ?irrêtée probablenieot depuis longtemps.

Derrière le Jeune homme ia porte s'était refermée.

Un hoiMRii^? nm?, long^ mince et maigre, porlast de longs cheveux blancs tombajai suî le ton, eî leBasl dans sa maiti un livre relié de noir, se dressa m mm en jeime homme.

Jean a'awâiT^a vers îe personnage et le salua avec déférence et respect.

C'était im ^-'énérable prêtre, qiû panbsait avoir soixaîiie-<ux ou soixante-gniPige ^sis'.

— Mon jeune ami, dit-il d'une voix onctueuse, pleine de bonté, je vous attendais avec impatience. Je ne vous le cache point, j'ai craint un instant que vous ne vinssiez pas. Enfin, nous voilà, nous allons pouvoir causer de tomes ces choses qui vous intéressent au dernier point.

Mais asseye.'^-vous, d'abord, mcn jeune ami, là, da!is ce fauleiiil, en face de moi. Paavre enfant? Gomme j'ai an plaisir à vous voir el quelle émotion j'éprouve en contemplant vos traits! Ah! vous méritez bien d'avoir le bonheur eu ce monde! Mais vous Taures, mon enfant, vous l'aurez, carie Seigneur est avec vous.

r- Monsieur Tabbé, dit le jeune homme d'une voix oppressée, qui trahissait une. grande agitation, vous ave^i une importante communi-

cation à me faire; je vous en prie, dites-moi vite de qi oi il s'agit.

Ah ! je suis dans une anxiété mortelle...

M*'® Henriette de Simaise serait-elle menacée d'un danger?

Le faux prêtre^ dans lequel le lecteur a certainement reconnu il signer Garini, eut un tressaillement de surprise et de joie.

Le jeune homme, maladroit comme tous les amoureux, ne sachant pas, d'ailleurs, dissimuler ses impresssions , ses sentiments, venait de livrer son secret au rusé coquin si habile à s'B rendre fort des faiblesses des autres.

Ainsi Jean Loup aimait Henriette de Simaise! C'était de mieux en mieux. Gomme Garini allait savoir mettre à profit ce nouvel élément de succès sur lequel il n'avait point compté! En vérité, la partie devenait trop belle et il semblait à l'Italien qu'il lui suffisait maintenant de souffler sur les difficultés pour les faire disparaître.

— Rassurez-vous, mon ami, répondit-il en souriant, M"^ Henriette de Simaise ne court aucun danger.

Jean laissa échapper un soupir de soulagement.

— Ah! reprit Garini, je vois que vous l'aimez beaucoup, la charmante Henriette de Simaise.

— Oh! oui, je l'aime! murmura le jeune homme.

— Aimez-la , mon ami , aimez-la de tout votre cœur , de toute votre âme, aimez-la, cette chère demoiselle, comme elle m.érite d'être aimée... Henriette de Simaise n'est pas seulement jeune, gracieuse et belle, elle a aussi toutes les qualités, toutes les vertus de sa noble et excellente mère, qui l'a élevée chrétiennement et avec une tendresse incomparable. Aimez Henriette de Simaise, mon fils, votre amour est agréable à Dieu.

Elle aussi vous aime; pouvait-elle moins faire que de donner son cœur tout entier à celui qui lui a sauvé la vie? Bientôt, la belle Henriette de Simaise. sera votre épouse, la douce compagne de votre heureuse existence ; telle est, mon fils, la volonté du Seigneur.

Jean écoutait respectueusement et non sans surprise ; il se demandait ce qu'il pouvait y avoir de commun entre lui et ce vénérable prêtre c\ui lui parlait ainsi de choses qu'il croyait ignorées.

— Monsieur l'abbé, répliqua-t-il, vos douces paroles me prouvent l'intérêt que vous me portez; j'en suis profondément ému; mais je ne dois point vous le cacher, je suis surpris...

— Et pourquoi êtes vous surpris, mon ami ?

— Parce que je ne vois point comment j'ai pu mériter cet intérêt que vous me témoignez.

— Ah! mon cher enfant, s'écria le faux prêtre, qui donc, connaissant

vos malheurs, votre douloureuse existence pendant tant d'années, ne s'in« tcresserait pas au pauvre déshérité , qui a été victime de la méchanceté des hommes rEbt-ce que M'"^ la baronne de Simaise, sa fille Henrietle, M. Lagarde et d'autres «ncore ne se sont pas intéressés à vous? Ames généreuses et grandes, vos protecteurs actuels, plein-s de compassion, ont voulu réparer autant qu'ils le pouvaient le mal qu'on vous a faiit. Eh bien, mon fils, c'est à un sentiment pareil à celui qui les anime €t plus puissant encore, peut-être, qu-e J'obéis.

M. Lagarde a fait beaucoup pour vous, je le sais; moi, votre nouvel ami, je ferai plus qu'il n'a pu faire. Oui, mon cher enfant, moi seul peux vous donner un nom, un titre, vous mettre en possession d'une immeuse fortune, qui vous appartient, et assurera jamais votre avenir et votre bonheur, en vous faisant épouser M^'"* Henriette de Simaise.

Le jeune homme plongea son regard dans les yeux étincelants de Garini , comme s'il eût voulu fouiller jusqu'au fond la pensée du faux prêtre.

Les dernières paroles de Garini venaient eniin d'éveiller la défianoi de Jean, et il sentit qu'il devait prudemment se tenir sur ses gardes e^. ne rien dire qui pat laisser deviner ce que le marquis de Ghamarando voulait tenir caché pendant quelque temps encore.

— i\Ionsieur l'abbé, répondit-il, vous excitez singulièrement ma curiosité et je vous 'écoute avec une surprise croissante.

— Je .comprends cela, mon ami ; oui , vous devez être supris , mais je ne vous ai rien dit encore et je vous ménage d'autres surprises.

Le jeune homme s'inclina. Il était vraiment fort intrigué. Décidément, l'aventure était des plus singulières. Il n'y avait pas à dire, ce prêtre mystérieux était un personnage étrange, et il avait hâte de connaître le? choses évidemment très intéressaiices qu'il allait offrir à sa curiosité.

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