UNE INCARNATION DE CARIN
Âpres un moment de silence, Carini reprit la parole.
— Mon cher enfant, dit-il, continuant à parler paternellement, il n'a rien été avancé, dans la lettre que vous avez reçue, qui ne soit absolument exact.
— Pardonnez-moi si je vous interromps, monsieur l'abbé ; cette lettre, est-ce vous qui l'avez écrite?
— Oui, mon ami, c'est moi. Je vous ai fait certaines promesses, je les tiendrai.
Ah! maintenant que je vous ai vu, que je vous connais, que ne ferais-je pas pour vous? Vous êtes de ceux que le Seigneur n'abandonne pas, mais qu'il couvre au contraire de sa divine protection quand, dans sa sagesse infinie, il a marqué la fin des jours de dures épreuves. Croyezle , mon ami , c'est Dieu lui-même q^ui m'a chargé de la mission que je veux remplir.
Dans ma lettre, je vous priais de venir sans être accompagné; vous êtes venu seul ; c'est bien. Je vous recommandais la discrétion, et a^ous avez été discret. Vous avez compris que, dans votre intérêt, et au moins pendant un certain temps,, l'ami inconnu qui vous écrivait devait agir mystérieusement et sans se faire connaître.
Personne, vous entendez, mon ami, personne ne doit savoir que je vous ai écrit et que nous nous sommes vus ici. Votre bonheur est à ce prix. Si vous révéliez le secret de notre entretien, vous paralyseriez mes forces et le résultat que je veux obtenir en vue de réparer le mal qui vous a été fait serait gravement compromis.
Oh ! ne vous étonnez pas de m'entendre parler ainsi. Sans doute, vous avez en M. Lagarde et en M"'° de Simaise une grande confiance ; malgré cela, ce sont eux, surtout, qui ne doivent rien -savoir. Groyez-le bien, mon jeune ami, si j'agis ainsi, avec mystère, c'est que j y suis forcé, le succès de ma mission dépendant du secret qui en sera gardé. Enfin, mes raisons sont de la plus haute importance ; je ne puis vous les faire
connaître aujourd'hui, mais vous saurez en apprécier la valeur plus tard, ijuand, agissant de concert, tous les secrets vous seront dévoilés. Vous me comprenez bien, n'est-ce pas, mon ami ? .
— Parfaitement, monsieur l'abbé.
— Ne voyez en moi qu'un agent de la Providence, et sachez bien que c'est guidé par l'esprit de Dieu que je prends toutes ces précautions, qui doivent assurer le succès de cette grande mission qu'un ordre d'en haut m'a imposée.
Maintenant, mon enfant, parlons de vous. Avez-vous gardé quelques souvenirs de votre enfance?
— J'ai une excellente mémoire, monsieur l'abbé, et je me souviens de loin.
— Alors, vous vous rappelez avoir vécu pendant des années enfermé dans une espèce de prison oii nul n'entrait jamais, où jamais le son d'une VOIX humaine n'"a frappé votre oreille ?
— Parfaitement, monsieur l'abbé.
— En ce cas, moucher enfant, vous devez vous rappeler mieux encore qu'une nuit on est venu vous prendre dans votre prison. C'était la première fois que vous voyiez d'autres hommes que votre gardien. On vous fit monter dans une voiture, et Ton vous conduisit à quinze lieues de distance...
— Au milieu d'un bois où je fus livré, vendu comme une bête à des saltimbanques, acheva le jeune homme.
— Je vois que vous vous souvenez ; vous avez, en effet, une excellente mémoire, mon ami. Nous n'avons donc plus à parler de votre malheureuse existence, qui devint plus douloureuse et plus misérable encore à partir du jour où vos ennemis, voulant enfin se débarrasser de vous, vous ont vendu à des saltimbanques. Toutefois, je tiens à ce .que vous sachiez que je connais entièrement l'histoire de votre vie.
Je sais comment vous vous êtes délivré du joug du saltimbanque, votre maître. Vous avez rompu votre chaîne . pris la fuite, et vous vous êtes réfugié dans les bois, dans la forêt de Mareille où vous vous êtes rendu célèbre sous le nom de Jean Loup. Ah ! on se souvient de vous là-bas, et je puis môme dire qu'on ne vous oubliera jamais. J'ai vu la Bosse-Grise, c'est là que vous aviez établi votre demeure, dans une grotte sombre; c'est là que vous avez sauvé M''^ Henriette de Simaise, qui allait être précipitée au fond d'un abîme.
Enfin, mon ami, accusé d'un crime dont vous étiez innocent, vous fûtes pris par les gendarmes et mis en prison à Épinal. Alors, un homme généreux intervient; il se déclare votre protecteur et obtient votre élar-
C'est lÀ que voue êtes aé, là que vous avez vécu (page 92f).
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gissement. C'est la reconnaissance de M"* la baronne de Simaise qui accomplit son œuvre. Et cette oeuvre a été aussi complète qu'elle pouvait l'être. Je sais ce que vous étiez autrefois ; je vois ce que vous êtes aujourd'hui. Eh bien, mon jeune ami, me trouvez- vous suffisamment instruit? Jean répondit par un mouvement de tête.
— Sans doute , continua le faux prêtre , vous avez raconté à M™* la baronne de Simaise et à M. Lagarde ce que vous savez de votre enfance ?
— Oui, monsieur l'abbé. Je n'avais rien à cacher à mon protecteur ; j'ai interrogé mes plus lointains souvenirs et tout ce que j'y ai trouvé, je le lui ai dit.
— Vous avez bien fait , mon ami. Mais vous ne pouviez apprendre à votre protecteur que ce que vous saviez.
— C'est vrai.
— Vous êtes né. Oii ? Vous ne le savez pas. Vous aviez un père et une mère; ils vous sont inconnus. Vous ignorez qui vous êtes. Vous vous trouvez, pauvre enfant, dans une situation tout à fait exceptionnelle. Vous n'avez pas d'état civil, votre naissance n'ayant pas été déclarée. Vous existez comme homme , non comme citoyen. Vous n'avez pas de nationalité. Vous êtes un être jeté sur la terre sans famille, sans patrie, sans nom.
On vous appelle monsieur Jean ; c'est la moitié du nom que les gens de Blignycourt et de Mareille vous ont donné, comme les saltimbanques vous avaient précédemment nommé prince Carambo.
Le jeune homme éprouva une sensation douloureuse en entendant prononcer ce nom oublié, qui lui rappelait les plus mauvaises années de son existence.
— Enfin , continua le faux prêtre , vous ignorez tout ce qu'il vous serait si important de savoir. Moi seul, mon ami, moi seul au monde je connais et peux révéler le secret de votre naissance.
— Oh ! fit Jean.
— Le jour où cette terrible révélation sera faite, celui qui vous avait condamné à une existence misérable , votre cruel ennemi , sera puni et puni sévèrement , je vous l'assure : ce jour-là, on ne pourra plus vous demander qui vous êtes et d'oii vous venez, car vous aurez un nom, une patrie et je puis même dire une famille. Par mes soins, je vous le répète, une grande fortune, qui est à vous, sera mise en votre possession. Grâce à moi encore, vous épouserez la belle Henriette de Simaise.
— Tout cela est trop merveilleux, monsieur l'abbé, dit Jean, je n'ose croire...
LlV. 116. E. RiCHEBOURG. — Jean Loup. — Éd. J. Rouff et G'«. Liv. 116.
— Croyez , mon ami , croyez. Vous pouvez avoir en moi la plus entière confiance. Un ministre du Seigneur est incapable de vous tromper.
— Oh! je ne doute pas de vous, monsieur l'abbé.
— A la bonne heure. Mon cher enfant, je ne vous dis rien qui ne soit l'exacte vérité. Votre pauvre mère a été comme vous victime d'un misérable, qui n'a eu pitié ni de sa jeunesse, ni de sa beauté, ni de la position dans laquelle elle se trouvait, — elle était à la veille de vous mettre au monde. — Par suite d'un violent chagrin, une de ces commotions terribles qui tuent quelquefois, votre mère avait perdu la raison.
Le jeune homme laissa échapper un soupir qui produisit un excellent effet.
Garini poursuivit :
— Pour des raisons criminelles que vous connaîtrez plus tard, le misérable dont je vous parle fît enfermer votre mère dans un vieux bâtiment en ruine depuis longtemps abandonné aux lézards , aux chauves-souris , aux corneilles et aux oiseaux nocturnes. C'est là .que vous êtes né , là que vous avez vécu , séquestré vous aussi , jusqu'au jour oii vous fûtes vendu aux saltimbanques. Quand le moment sera venu, vous saurez le nom de l'endroit oii vous êtes venu au monde.
— Je vous en prie, monsieur l'abbé, parlez-moi de ma pauvre mère.
— Hélas ! mon cher enfant, je ne puis que vous affliger en vous parlant d'elle. Vous étiez encore en bas âge lorsque votre malheureuse mère rendit son âme à Dieu.
— Il ne sait pas tout, pensa Jeaa, dont la défiance devenait de plus en plus grande.
Morte, morte! fit-il d'un ton douloureux,
— Oui, mon ami, votre mère est morte ; mais elle est au ciel, au milieu des anges et des bienheureux.
— Monsieur l'abbé, et mon père?.
Carini secoua tristement la tête.
— Mort aussi, répondit-il ; vous êtes un pauvre orphelin. Le jeune homme baissa la tête, ayant l'air accablé.
— Celui qu'on a appelé prince Carambo, puis Jean Loup, qu'on appelle aujourd'hui monsieur Jean, continua Carini, portera bientôt le nom de son père, un des plus beaux noms de France.
Jean releva lentement la tête.
— Quel est ce nom, monsieur l'abbé? demanda-t-il. Le faux prêtre sourit.
— Je comprends votre impatience ; vous avez hâte de connaître le
nom de votre père. Mais, sur ce point encore, je suis obligé de garder le silence ; toutes les révélations vous seront faites en même temps. Toutefois, je veux bien vous apprendre aujourd'hui que votre père était de grande noblesse ; mon cher enfant, vous êtes marquis !
— Marquis! exclama le jeune homme, jouant admirablement la surprise.
— Oui, mon fils, vous êtes marquis. Ce beau titre dit suffisamment que vos ancêtres ont rendu de grands services à la France.
— Pardon, monsieur l'abbé, dit Jean, me permettez-vous de vous adresser une question ?
— Voyons votre question, mon jeune ami.
— Gomment avez-vous appris toutes ces choses que vous savez ? Le faux prêtre resta un moment silencieux, puis répondit :
— Il y a quelques années je fus appelé au chevet d'un moribond. Avant de s'en aller, épouvanté en face de l'éternité, il voulut entendre les saintes et rassurantes paroles d'un prêtre ; je reçus sa confession et je lui donnai l'absolution , afin qu'il pût se présenter en état de grâce devant le juge suprême.
a — Monsieur l'abbé, me dit-il, avant de mourir, je ne vous demande pas de garder le secret de ma confession; je vous prie, au contraire, de faire tel usage qu'il vous plaira des choses terribles que je vous ai révélées. Si, grâce à vous, une partie du mal qui a été fait et dont j'ai été le complice pouvait être réparée, j'aurais droit peut-être à la miséricorde de Dieu, et il adoucirait les souffrances de mon purgatoire. »
Or, mon cher enfant, ce pécheur repentant, qui allait paraître devant le tribunal du Tout-Puissant, était l'homme à la garde de qui votre mère et vous aviez été confiés, le misérable qui vous avait vendu aux saltimbanques.
Devenu ainsi possesseur du secret du mort, je compris que le Seigneur m'avait désigné pour une mission providentielle, et je me mis à votre recherche. Vous savez le reste.
Maintenant que je vous ai trouvé, nous- allons pouvoir nous entendre et agir. Voulez-vous bien tout ce que je vous promets?
— Certes, oui, monsieur l'abbé.
— Bien. Mais, pour que nous puissions agir efficacement, sans rencontrer d'obstacles, il est absolument nécessaire que vous quittiez M. Lagarde.
Le jeune homme eut un haut-le-corps, et un rapide éclair sillonna son regard.
— Écoutez-moi, mon jeune ami, écoutez-moi, reprit vivement Garini ;
nous aurons à lutter contre un ennemi puissant , le misérable dont vous et votre mère avez été victimes ; ce personnage a une haute position dans la société et nous devons le démasquer, dénoncer ses crimes, afin que ce qui vous a été pris vous soit rendu. Vous êtes vis-à-vis de votre ennemi dans une situation telle que M. Lagarde, malgré tout le bien qu'il vous veut, reculerait devant la lutte. Victime vous avez été, victime vous seriez toujours.
M""® la baronne de Simaise et M. Lagarde, aujourd'hui vos protecteurs, seraient demain, je ne dis pas vos ennemis, mais contre vous, et ils s'opposeraient à la revendication de vos droits. Je ne dois pas vous dire à quels sentiments ils obéiraient, mais cela est et voua pouvez me croire. En vous éloignant de M. Lagarde, l'autorité qu'il a sur vous n'existe plus, vous devenez complètement libre.
Alors , n^'ayant plus près de vous ceux dont vous pourriez subir la pression, hautement, hardiment vous réclamerez ce qui vous appartient, et aussitôt vous triompherez. Et il faut que vous fassiez cela, mon cher enfant. Vous devez à la mémoire de votre père et de votre mère de reprendre votre place dans la société. D'ailleurs, n'est-ce pas honorer celle qui vous a donné le jour que de châtier le misérable qui a causé ses souffrances et sa mort ?
Dieu veut que le coupable soit puni et c'est, par ma voix. Dieu qui se fait entendre.