CARNOT ET L'ENSEIGNEMENT PRIMAIRE
véritable fondateur de notre œuvre. Il faut rendre justice à qui de droit. »
M. de Kergorlay, rêveur, interrogeait du regard.
— « Gela vous étonne? Voici.
« Pendant les Gent-Jours, Garnot présenta à Napoléon un rapport sur l'organisation de l'instruction primaire. Tout allait vite alors : lois et règlements s'élaboraient avec une prodigieuse rapidité ; mais les événements emportaient les projets à peine éclos, et rien ne s'exécutait. Aussi ce rapport ne fut-il suivi d'aucune mesure législative. Avant d'adopter le projet de Garnot, l'Empire avait disparu. Gette pièce me tomba entre les mains en 1816,. pendant la retraite du clergé de Saint-Brieuc, que je présidais en qualité de vicaire capitulaire. J'étudiai ce travail avec beaucoup d'attention, et j'y découvris un plan d'organisation aussi habile que complet de l'enseignement primaire en France. La Révolution avait détruit les écoles de campagne sans rien mettre à la place. L'âme de& enfants appartenait à qui saurait s'en emparer. Ni les programmes de Garnot, ni les maîtres préconisés par lui ne m'offraient de garanties. Je prévis néanmoins que son rapport servirait de base à la prochaine réglementation de renseignement primaire. Plein de cette idée, je montai en chaire, et j'attirai les regards du clergé vers ce point noir, à peine visible à l'horizon, qui me présageait la tempête.
«Il fallait préparer la résistance. Dès lors, mon parti fut pris. Quelques mois après, l'enseignement mutuel, naguère prôné par Garnot, s'introduisait à Saint-Brieuc^ et, en regard de l'école laïque, je fondais une école de Frères de la Doctrine chrétienne. Mais comment préserver les campagnes? Je ne pouvais y envoyer les Frères de M. de la Salle, auxquels leur règle défend d'accepter des écoles tenues par un seul maître. Je fis venir et je formai quelques jeunes gens, qui consentirent à s'en aller, wn h -un, dans l'isolement d^une campagne perdue, instruire nos pauvres petits paysans. Ge furent les premiers Petits Frères. »
Ces courtes paroles, qui incliquent avec tant de simplicité les origines d'une grande œuvre, appellent quelques commentaires.
Qu'était cet enseignement mutuel, dont l'apparition en France causa à M. de la Mennais d^aussi vives appréhensions?
Pourquoi cet homme, déjà si accablé par l'administration d'un diocèse et par ses œuvres d'enseignement secondaire, n'eut-il pas de repos avant d'avoir détaché les esprits de ces nouvelles écoles, qu'il jugeait néfastes pour sa Bretagne?
L'enseignement mutuel, considéré comme méthode, n'était point chose nouvelle. Dès le XVII'^ siècle, Jean- Baptiste de la Salle l'avait adopté comme un progrès sur le mode d'enseignement individuel, le seul qui fût en usage avant lui. Il valait mieux, assurément, choisir, quelques répétiteurs parmi les enfants les mieux doués, et les charger de faire réciter les leçons de leurs camarades, que de faire donner l'enseignement, par un maître unique, à chacun des enfants l'un après l'autre.
Néanmoins, M. de la Salle abandonna bientôt cette méthode pour celle de l'enseignement simultané. Il voulait que le maître s'adressât à tous les élèves en même temps. L'ordre y gagnait, le progrès intellectuel encore plus. On s'en tint, chez les Frères, à cette pratique, qui depuis lors a fait ses preuves, tandis que le mode individuel restait en honneur dans les écoles laïques.
C'est seulement au milieu du XVI 11^ siècle que certains directeurs d'écoles particulières songèrent à améliorer cette forme primitive d'enseignement (1). On essaya de l'enseignement mutuel. Personne, d'ailleurs, en France, ne songeait à faire d'un procédé pédagogique
(1) En 1745, un instituteur parisien nommé Ilerbault appliqua la méthode d'enseignement mutuel à une école de trois cents élèves confiés à ses soins, dans rhospice de la Pitié. En 1772, le chevalier Paulet essaya des mêmes procédés pour Finstruction des militaires dans les régiments.