ORIGINES DE L'EXSEIGXEMEXT MUTUEL
un instrument de propagande irréligieuse; mais il n'en était pas de môme ailleurs.
En Angleterre, à la même époque, renseignement mutuel s'était répandu sous deux formes différentes, dans deux catégories d'écoles rivales à certains égards, quoique fondées sur un principe commun. Les' unes, dirigées par le docteur Bell, jouissaient de la faveur du clergé anglican. Les autres, fondées par un pédagogue du nom de Lancaster, se proclamaient catholiques, tout en suivant un manuel de morale assez neutre pour être adopté par les diverses communions dissidentes.
En 1798, Lancaster ouvrit à Londres une école gratuite qui obtint un certain succès. Son procédé d'enseignement fut, dès lors, connu sous le nom de méthode lancastérienne ou lancastrienne. Cependant l'opposition du clergé catholique robligea bientôt à quitter l'Angleterre, où, faute de fonds, périclitaient ses écoles. Lancaster partit alors pour l'Amérique, oii Bolivar l'accueillit avec faveur. A la chute de Bolivar, il passa aux Etats-Unis, où il mourut oublié et misérable. Mais il avait laissé en Angleterre des disciples, et l'enseignement mutuel se maintint dans ce pays pendant tout le règne de Napoléon.
En France, le gouvernement de la Restauration avait trouvé l'enseignement primaire livré au plus triste désarroi. La congrégation des Frères des Ecoles chrétiennes, rétablie sous l'Empire, mais toujours ébranlée des coups subis pendant la tourmente, ne dirigeait guère plus de soixante écoles. Encore ne donnait-elle ses soins qu'aux enfants des villes. Quant aux petits paysans des provinces reculées, livrés à des magisters empiriques ou abandonnés sans aucune culture, ils croupissaient dans l'ignorance et la grossièreté.
On tâtonna, on chercha divers expédients. Certains voyageurs parlaient de la rapidité avec laquelle les jeunes Anglais apprenaient à lire, à écrire et à calculer au moyen du procédé lancastérien. On pensa que l'emploi de cette méthode procurerait aux familles nécessiteuses une éco-
nomie de temps et d'argent et, par suite, les déciderait peut-être à faire donner à leurs enfants quelque instruction. En 1814, Fabbé de Montesquiou, ministre de l'Intérieur, envoya des commissaires en Angleterre pour y étudier les méthodes d'enseignement mutuel et les appliquer, s'il y avait lieu, à la France.
Le rapport des commissaires fut favorable, et, quelques mois plus tard, Garnot s'empara de leurs idées. Ministre de l'Intérieur pendant les Gent-Jours, il présenta à l'empereur le rapport dont nous avons parlé et qui contenait un éloge sans restriction du nouvel enseignement.
Le programme lancastérien comportait des marches et des mouvements presque militaires, qui faisaient ressembler les classes à des régiments en miniature. Napoléon avait déjà introduit une semblable discipline dans ses lycées; il goûta fort le projet de Garnot. Le 27 mai 1815, fut établi, pour patronner les écoles mutuelles, un comité d'instruction primaire bizarrement composé d'ecclésiastiques, de libres-penseurs et de protestants; on décida même d'ouvrir à Paris une «école d'essai» qui pourrait devenir une école normale d'instituteurs lancastériens.
Moins de trois semaines après, la journée de Waterloo réduisait à néant ces projets, avec beaucoup d'autres. Mais l'idée était lancée; elle devait faire son chemin.
Louis XVIIl n'était pas personnellement favorable aux nouvelles écoles. Tant que le pouvoir resta entre les mains des ultra-royalistes, les lancastériens firent peu de bruit; mais dès 1816, ils trouvèrent dans le ministre Laînéun patron des plus décidés. Le gouvernement fit des efforts inouïs pour multiplier les écoles mutuelles. Subventions du budget, comités de protection, pression administrative des préfets sur les comités cantonaux d'enseignement primaire et sur les maires de village, campagnes de presse, tout fut employé pour en hâter le succès.
Les choses en étaient là, lorsque M. de la Mennais, prévoyant qu'on allait inaugurer l'enseignement mutuel à Saint-Brieuc, se hâta d'y fonder une école catholique.
LA MÉTHODE LAXCASTÉRIENNE 233
Pour comprendre l'aversion que lui inspiraient les écoles lancastériennes, il faut voir à l'œuvre maîtres et élèves du nouveau régime.
Pénétrons dans une de ces classes qu'on vient d'ouvrir dans chaque ville, souvent avec l'appui des autorités locales. A une place d'honneur, le crucifix et le portrait du roi. Peu ou point de livres. Sur les murs, des tableaux imprimés présentant des syllabes figurées en gros caractères.
Les enfants sont divisés en sept ou huit brigades ou compagnies. Chaque compagnie est commandée par un enfant, qu'on décore du titre de moniteur.
Le moment de la lecture arrive. A un signal donné, chaque compagnie se met en marche. Arrivée au tableau, elle s'arrête et se range en cercle autour du moniteur. Une baguette à la main, le jeune maître indique sur le tableau la lettre, la syllabe, le mot à lire. Tous répètent à la fois, ce qui ne laisse pas de produire un certain tumulte assez peu favorable à l'attention. A un nouveau signal, chacun, marquant le pas, retourne à sa place.
S'agit- il d'une leçon d'écriture? Il ne faut ni encre, ni plumes, ni papier. Rien de plus économique. On emploie du sable, des pierres et des ardoises. Au signal donné, l'exercice de l'écriture commence. Chaque enfant s'arrête devant le tableau pour y lire le mot ou la phrase qu'il doit imprimer sur le sable avec son doigt, puis il figure d'une main novice les caractères qu'il a sous les yeux. L'opération faite, le moniteur crie : « Effacez! » Un autre enfant est appelé et trace la môme figure sur le sable. Quand tous ont donné un spécimen de leur savoirfaire, la leçon est finie, et la brigade retourne en cadence à sa place.
Après quelques mois d'apprentissage sur le sable, l'enfant passe à l'ardoise, sur laquelle il trace des lettres avec une pierre : procédé qui a bien quelques inconvé-
nients, car Fardoise se brise quelquefois sous le grossier burin de l'élève. Trois lignes écrites sur l'ardoise suffisent pour la couvrir. Le moniteur y jette un coup d'œil rapide, et prononce : « Effacez! » Aussitôt l'enfant crache sur l'ardoise et l'essuie avec la manche de son habit. Tout cela se fait, non pas avec une propreté, mais avec un ensemble admirable, et voilà encore une leçon finie.
S'agit-il d'une leçon de calcul? Le petit moniteur épargne à ses élèves la peine de chercher la solution du problème, en le leur dictant tout résolu. Tout se borne h l'indication d'une marche quai s'agit de suivre presque mécaniquement, et à de longues répétitions des mêmes formules, sans effort d'esprit de la part de l'écolier (1).
Jusqu'ici, rien qui puisse effrayer les catholiques les plus oQibrageux. Tout au plus pourrait- on blâmer le procédé pédagogique. Le bourdonnement de huit classes de lecture, dans la même enceinte, est peu favorable à l'attention des élèves; il est difficile de former des moniteurs capables; déplus, une méthode qui dispense l'enfant de découvrir lui-même ses fautes en obligeant un camarade à les lui signaler tout d'abord n'est guère propre à créer l'habitude de la réflexion. Tout cela saute aux yeux; mais le grand vice du système est ailleurs.
Outre que Lécole mutuelle se préoccupe uniquement' d'instruction rapide; et nullement d'éducation, elle néglige de parti pris un enseignement essentiel aux yeux des catholiques , l'enseignement religieux . Sans doute , on récite dans les classes les prières du matin et du soir; le catéchisme et l'Evangile y sont même appris par cœur; mais ils n'y sont jamais commentés, jamais expliqués, sous prétexte, disent dans l'intimité les instituteurs, que « ceci regarde les curés ».
Les sociétés établies pour encourager l'enseignement
(1) Voir les brochures du temps, et, en particulier : Des nouvelles écoles à la Lcuicasier comparées avec l'enseignement des Frères des écoles chrétiennes, par Dubois-Bergeron ^octobre 1817). — Lettre d'un curé de canton sur Venseignement mutuel (janvier 1818). — De l'enseignement mutuel. "^iiY Jean-Marie Robert de la Mennais (1819), etc. — Voir aussi Farticle intitulé Enseignement mutuel dans le Dictionnaire d'éducation de Buisson.