MÉMOIRES ET PLAIDOYERS
Le roi goûta les observations de son Grand-Aumônier, sans se douter, assurément, qu'un autre que lui avait tenu la plume, et il fit dresser un règlement qui mit d'accord pour un temps les deux parties.
Mais pourquoi faut-il que les passions humaines fassent échouer parfois les meilleures intentions? Reprise après le retour en Bretagne de M. de la Mennais, envenimée par l'absence du clergé diocésain au convoi de Louis XVIII, la querelle se perpétua, même après la suppression d'une partie des privilèges de la Grande -Aumônerie et la €réation d'un ministère des Affaires ecclésiastiques. Elle ne cessa qu'en 1826, devant l'attitude comminatoire de la cour.
L'abbé Jeanne se bornait pas, heureusement, à rédiger des consultations juridiques ou des plaidoyers. Son action sur un autre terrain devait avoir des résultats plus consolants. Le prince de Groy ne tarda pas à reconnaître ses qualités d'administrateur. De très bonne heure, il l'associa à sa fonction la plus importante, la nomination des évoques (1).
Parmi les quarante prêtres environ que M. de la Mennais fit présenter pour l'épiscopat, nous remarquons tout d'abord trois Bretons : MM. Millaux, de Lesquen et Le Pappe de Trévern.
Etait-ce préférence instinctive pour des compatriotes?
(1) « Comme Grand- Aumônier, dit un biographe, M. de Gro^- fit preuve <3'une pureté de vues et d'une sagacité difficiles. Il prit, dès ie principe, comme grands vicaires, des hommes de talent et d'une vertu éprouvée, entre lesquels je distingue M. Jean de la Mennais. Cet admirable prêtre le suppléait pendant ses absences forcées ; il devint même Fadministrateur réel, et le clergé neut qu'à se, féliciter de son omnipotence : rien d'aussi rare. Je place le choix de M. de la Mennais aîné parmi les plus belles <]euvres de M. de Croy. Moyennant son conseil, le Grand- Aumômer comprit la nécessité d'une organisation forte. C'est ainsi qu'en peu de temps cette Grande-Aumônerie, forcément négligée par le cardinal de Talleyrand, et pourtant si nécessaire, devint en quelque sorte, pour l'Eglise de France, le boulevard de la foi. » — Biographie du cardinal prince de Croy^ Grand-Aumônier de France. [Le clergé contemporain, par le Solitaire — Appert, 1842).
On put le croire d'abord, mais on s'aperçut bientôt que personne n'était moins enclin que l'abbé Jean au favoritisme. Il avait vu de près ces trois ecclésiastiques ; il les connaissait et les croyait dignes de Tépiscopat, telle fut l'unique raison de son choix. S'il pensa à eux tout d'abord, c'est qu'il les avait étudiés mieux que d'autres, et pouvait se porter garant de leur mérite.
^l. Millaux était un ancien directeur au séminaire de Rennes, devenu grand vicaire du nouvel évoque, Mgr Mannay . Prêtre instruit , de zèle éprouvé , de mœurs graves , il devait honorer le siège de Nevers , rétabli en sa faveur.
Le lecteur connaît déjà M. de Lesquen, chanoine de Saint-Brieuc. Sa science laissait peut-être à désirer ; mais son bon vouloir, sa piété, son esprit ecclésiastique étaient hors de conteste. M. de la Mennais l'avait vu à l'œuvre pendant la crise qu'avait traversée le diocèse de Saint- Brieuc, et, riieure venue, il n'hésita pas à le proposer pour le siège de Beauvais. Après un court passage dans cette ville, M. de Lesquen devait gouverner l'Eglise de Rennes. Qui eût pu prévoir alors les douloureux malentendus qui devaient surgir entre le digne prélat et celui qui l'avait fait évêque?
^La largeur d'esprit de M. de la Mennais éclata particulièrement dans la nomination de M. de Trévern. Homme instruit, d'esprit étroit, connu pour ses opinions gallicanes, il n'avait rien qui pût attirer les préférences du grand vicaire; mais les tenants des doctrines romaines étaient rares alors, môme parmi les prêtres que leurs talents et leurs vertus désignaient pour Pépiscopat. Le caractère de M. de Trévern était digne de toute estime. M. de la Mennais ne voulut point l'écarter; il tint seulement à lui faire attribuer un siège de médiocre importance, celui d'Aire. Il n'eut point, du reste, à regretter ce choix. Devenu plus tard évêque de Strasbourg, Mgr de Trévern soutint avec énergie la doctrine orthodoxe contre les nouveautés de l'abbé Bautain, et obtint la soumission du célèbre professeur.
\.X NOMINATION DES ÉVÊQLES 403
Mais aucune nomination ne fait plus d'honneur à M. de la Mennais que celle de l'abbé de Forbin-Janson. On sait que, sur le siège de Nancy, l'ancien missionnaire, devenu cveque, elTaroucha, par l'ardeur de son zèle, des esprits toujours empreints de libéralisme révolutionnaire. On connaît sa lutte désespérée contre les sectes antireligieuses, sa fuite devant les baïonnettes de juillet 1830, ses merveilleux succès d'apôtre au Canada; mais ce que l'on connaît moins, ce sont les encouragements prodigués par M. de la Mennais à son œuvre la plus populaire et la plus durable, celle de la Sainte-Enfance.
« Courage, cher Seigneur et fils, lui écrivait plus tard l'abbé Jean, et encore courage! Non seulement vous ramenez nos populations au pied de la croix de Notre- Seigneur; mais, dans votre ardente charité, vous vous faites le père des malheureux enfants de la Chine. J'apprends avec joie que cette admirable association, que vous avez fondée en leur faveur, prend dans toutes nos provinces un prodigieux développement, et je vous promets que mes Frères vont en être, partout où je les enverrai, les propagateurs et les apôtres. Allons, allons, philosophes! encore quelques révolutions de ce genre, et notre immortelle religion sera rétablie entièrement sur les ruines de votre très mortelle philosophie (1)! »
L'amitié de ces deux âmes enthousiastes, consumées par la môme flamme d'apostolat, ne devait pas se refroidir. En 1844, le prélat avait promis de prêcher la retraite des Frères, à Ploërmel. Retenu au dernier instant par une crise du mal qui devait l'emporter, il fit écrire par son frère à l'abbé Jean une lettre des plus cordiales (2).
Si M. Jean de la Mennais ne garda pas d'aussi intimes relations avec tous les évoques nommés par son influence, du moins resta-t-il longtemps leur guide le plus écouté. La netteté de ses aperçus, le ton à la fois plein d'humilité
(1) Cité par E. de Mirecourt, L'abbé Jean-Marie de la Mennais^ 2* éd. page 119.
(2) « Privé par les ordres des médecins de dire la messe et même de réciter son bréviaire, disait le marquis de Forbin-Janson, son cœur n'en
et de décision avec lequel il leur communiquait ses lumières , les fortifiait , les rassurait quelquefois , les charmait toujours. Ce rôle de conseiller des évoques, le plus délicat, mais aussi le plus honorable pour un prêtre, n'a jamais été, en ce siècle, exercé avec plus de succès que par M. Emery, l'éminent supérieur de Saint-Sulpice, et par l'abbé Jean de la Mennais (1).
Obligé de porter, partiellement au moins, la sollicitude de tous les diocèses, consulté de tous les points de la France, chargé du gouvernement général de ses deux congrégations bretonnes, Fabbé Jean pouvait se croire enfin délivré des pénibles affaires de Saint-Brieuc. Hélas! le vide causé par sa retraite n'était pas comblé. On fit appel à sa charité, et, par charité, il consentit à guider l'inexpérience de son successeur.
M. Le Mée, chargé, à vingt-huit ans, de rétablir l'ordre dans un diocèse bouleversé, placé entre un évêque brouillon et un collègue acariâtre, implorait à chaque instant les avis de M. de la Mennais. Le diriger dans tous les détails de l'administration était impossible. L'abbé Jean se borna à lui rappeler les principes de tout gouvernement ecclésiastique, sauf à lui venir en aide, à l'occasion, dans les cas les plus embarrassants.
Il lui adressa, un jour, un exposé détaillé de ses théories administratives (2). Ces théories eussent rétabli l'ordre
restera pas moins avec vous et vos bons religieux pendant les exercices de votre retraite, et, si Dieu lui rend la santé, il vous indemnisera une autre année du sacrifice qu'il s'impose ainsi qu'à vous. Il se confie entièrement à la promesse que vous lui avez faite d'ériger chacun de vos Frères en apôtre de la Sainte-Enfance. Cette œuvre est digne, en effet, de toute votre sollicitude. Vous n'apprendrez pas sans satisfaction que mon frère a recueilii dans son voyage les plus touchantes marques de sympathie pour l'aider et la propager... Mon frère ne veut pas que je termine sans vous embrasser de sa part de toutes les forces d'un cœur qui ne participe point à la faiblesse de tout le reste de sa personne. » — Cité par E. de Mirecourt, op. cit., p. 120.
(1) Cette observation sera confirmée par ce que nous aurons à dire des rapports de AI. de la Mennais avec Mgr Angebault, évêque d'Angers, et Mgr de Hercé, évêque de Nantes.
(2) L'abbé Le Mée lui avait demandé des notes détaillées sur tous les prêtres soumis à son autorité. « Gomme je ne cherche et ne désire que le bien du diocèse, répondit-il, je ne refuserai point de vous donner des renseignements lorsque je croirai qu'ils pourront vous être utiles. Toutefois,