‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 194 sur 257 · L'ÉCOLE DE LA CHESNAIE · texte numérisé non relu

L'ÉCOLE DE LA CHESNAIE

]\Iarzan, Elie de Kertanguy, Hippolyte de la Morvonnais, vinrent mettre la note poétique dans les réunions. Nous ne parlerons, ni de Montalembert, ni de Sainte-Beuve, qui firent seulement des apparitions à la Ghesnaie.

Autant l'écrivain irritait à certaines heures par son amertume et sa hauteur, autant l'homme pénétrait et charmait par sa douceur et son abandon. Les jeunes gens attirés par son génie furent vite conquis par sa bonté. Presque tous ont parlé de la séduction infinie qu'il savait mettre dans un mot, dans une caresse.

On s'organisa en communauté, avec la préoccupation de faire profiter chacun des lumières de tous, sans nuire à l'initiative individuelle. Pas de règlements minutieux ni de surveillance étroite. A part les prières, les repas et les conférences que font, chaque jour, l'abbé Féli etM.Gerbet, il n'y a pas d'exercices communs. Chacun travaille dans sa chambre, sous l'œil de Dieu, selon les conseils et les directions du maître.

La journée finie, on se réunit au salon. C'est l'heure de la causerie intime et sans apprêt. Féli excelle à faire jaillir d'un entretien familier des pensées ingénieuses, des aperçus profonds et lumineux. Philosophie, politique, voyages, anecdotes, historiettes, plaisanteries, malices, tout cela sort de sa bouche sous les formes les plus originales, les plus vives, les plus saillantes, les plus incisives. Il prend texte et prétexte de tout, d'un accident, d'un rien, pour se livrer à des considérations qui ravissent ses auditeurs.

« Un demi-siècle, dit M. de Pontmartin, n'a pas effacé le souvenir de cette hospitalité où le maître donnait aux disciples l'exemple du travail, oii les disciples, groupés autour du maître, rivalisaient d'enthousiasme, d'illusions généreuses, de ferveur studieuse et de talent; où leur ambition n'était pas de gouverner le monde, mais de le convertir. Quel tableau et quel cadre ! . . . Quelle harmonie entre ces paysages bretons, ce ciel mélancolique, ces jardins dépouillés par l'automne, ces bois où la rouille d'octobre attend, pour tomber, le renouveau d'avril, ces nuages où

passent, avec un sifflement d'ailes, des bandés d'oiseaux sauvages, ces étangs surmontés d'une brume où les hôtes de la Ghesnaie peuvent voir tout ce qu'ils veulent — et ces beaux songes juvéniles où s'unissent la religion, la liberté et la poésie! Gomme on se plaît à contempler, à deviner ces nobles intelligences, étrangères aux vulgaires intérêts, aux mesquins égoïsmes de ce monde (1) ! »

G'était charmant, en efl'et, cette réunion de jeunes hommes groupés autour d'un homme de génie pour travailler au triomphe d'une sainte cause. Mais la question du lendemain s'imposait. Le maître disparu, que deviendraient les disciples? Si l'œuvre était bonne, ne fallait-il pas l'asseoir sur des fondements durables? Pour maintenir ces recrues serrées autour du drapeau, ne fallait-il pas établir entre elles un lien plus fort que la eommunauté de goûts et d'aspirations? En un mot, pour vivre, l'association ne devrait-elle pas se transformer en oongrégation?

L'abbé Féli pensa tout d'abord à faire de son groupe de travailleurs une sorte d'institut religieux semi-ecclésiastique et semi-laïque. Mais il craignait de voir quelquesuns de ses disciples reculer devant un engagement, même temporaire.

Les choses en étaient là, lorsqu'une nouvelle faiblesse du gouvernement lui montra clairement le but à poursuivre Le 16 janvier 1828, parurent les fameuses ordonnances qui, en chassant les Jésuites des établissements dirigés par eux, interdisaient aux petits séminaires de recevoir d'autres élèves que les étudiants ecclésiastiques, et d'y confier l'enseignement à des congrég^ations non reconnues.

Après avoir stigmatisé cet acte de violence dans des pages vengeresses qui eurent un grand retentissement (2),

(1) Gazette de France, 19 février 1882.

(2) Il les publia sous ce titre : Des progrès de la^ révolution et de la guerre contre l'Eglise.

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