L'ABBÉ FÉLI A JUILLY
beaucoup d'amis, n'était-elle pas toute désignée à leur confiance? M. de Salinis n'hésita pas. Au mois d'août 1830, il se rendit à la Ghesnaie. Il venait offrir à Félicité de la Mennais, pour lui et pour ses disciples, l'hospitaliîé de son collège et la participation à la direction de l'établissement, en attendant que la reconnaissance de la congrégation par le Saint-Siège permît de la lui céder tout entière.
La Ghesnaie et Malestroit, par leur position retirée, offraient de précieux avantages pour le recueillement et pour l'étude; mais l'isolement de ces deux maisons avait l'inconvénient de limiter l'action de l'école mennaisienne. L'abbé Féli, malgré son culte pour la Ghesnaie, le comprenait si bien, qu'il avait songé, dès le premier moment, à fonder un établissement à Paris.
L'offre de Tabbé de Salinis lui permettait de s'établir aux portes de la capitale; il accepta. A la fm de septembre, toute la colonie de la Ghesnaie quittait, sous la conduite de son chef, sa studieuse retraite, pour se rendre à Juilly. Un professeur du noviciat de Malestroit, M, Bornet, devait compléter le personnel enseignant réclamé par l'abbé de Salinis. Du reste, les autres maisons de la congrégation, Saint-Méen, Rennes et Malestroit, . restaient confiées à la direction de l'abbé Jean, sous l'autorité, purement nominale de Féli .
On continua à Juilly la vie de la Ghesnaie. Trois seulement des nouveaux venus étaient chargés d'une classe. G'étaient les abbés Houet, Hamelin et Bornet. Les autres se livraient à la vie d'étude ou poursuivaient leurs travaux littéraires sous la direction de leur maître.
Gelui-ci retrouvait à Juilly les agréments de la Ghesnaie : calme retraite, parc splendide, dont quelques arbres avaient abrité les méditations de Malebranche, société d'esprits d'élite entièrement dévoués 'à ses idées.
Il venait de fonder V Avenir . On le voyait, chaque jour, enveloppé d'une longue douillette noire, se promener pendant des heures dans l'allée qui a gardé son nom, quelquefois entouré de jeunes gens, plus souvent seul,
méditant les leçons de philosophie qu'il donnait à ses disciples, ou préparant les articles de son journal. Les élèves du collège ne l'approchaient guère. « La pâleur et la mélancolie de son visage, la vivacité et la profondeur de son regard, et, plus encore peut-être, la singulière énergie de ses traits, qui contrastait avec la maigreur et la débilité de son corps, inspiraient à tous le respect et la crainte; on eût aimé le contempler de près, mais chacun redoutait sa présence (1). »
11 demeura ainsi à Juilly jusqu'à son départ pour Rome, qui eut lieu le dernier jour de décembre 1831.
Cette année compte parmi les plus fécondes, et sans doute aussi, les plus heureuses de son existence tourmentée. Au mois de septembre précédent, il avait pu réaliser son projet d'établissement à Paris. On avait loué, rue de Vaugirard, à proximité des grandes écoles, un appartement assez vaste pour contenir les nombreux étudiants que l'on comptait détacher de Juilly ou du petit séminaire de Saint-Méen.
Le 27 août, Féli écrivait à son frère :
« Nous serons en commençant vingt-deux personnes dans la maison de Paris, y compris quatre domestiques. Quatre ou cinq autres sujets demandent à venir, mais avec des circonstances indépendantes de leur volonté, qui rendent incertaine l'issue de leur projet. Dans cette position, je ne vois pas le moyen d'en faire venir d'autres de Bretagne, à moins que tu ne puisses trouver des ressources pour payer leur dépense à Paris (2). »
Ces dernières lignes révèlent une détresse qui datait de loin, hélas! mais qui se faisait chaque jour plus cruelle (3). Les jeunes gens, il est vrai, n'en souffraient guère. Quand on a vingt ans, n'est-on pas toujours assez riche?
(1) Charles Hamel, Uis/oire de l'abbaye et du collèqe de Juilly, 3'"* édit. p. 435.
(2) A. Blaize, Œuvres inédites, etc. t. ii, p. 83.
(3) Féli écrivait alors à son frère : « Les œufs mêmes sont trop chers pour nous, »