Ï/ABBÉ FÉLI A ROME
La maison de Paris devint l'asile des membres de la congrégation qui désiraient se spécialiser dans une étude déterminée. C'est là que Frédéric de la Provostaye acquit sa compétence en mathématiques et Eugène Bore sa parfaite connaissance des langues orientales.
En partant pour Rome, Féli laissa, croyons-nous, la surveillance de cette maison à l'abbé Gombalot, qui se faisait souvent suppléer par Eugène Bore, alors simple étudiant.
Le fondateur de VAve7iù% de plus en plus harcelé par la fraction gallicane de l'épiscopat, allait soumettre à Grégoire XVI les doctrines de son journal. Accueilli avec sympathie et admiration par quelques hauts personnages ecclésiastiques, il ne doutait pas du succès : « Nous ne pouvons pas être condamnés, » avait-il dit à Lacordaire.
Il eut tout d'abord l'idée de faire approuver, avec les idées de VAve7ii?\ les statuts de la congrégation de Saint- Pierre.
« Je vous prie, écrivait-il à l'abbé Gerbet, de m'envoyer à Rome, le plus tôt possible, une copie de nos règles, et, s'il est possible, la traduction latine. Il faudrait achever la troisième partie, ce qui est peu de chose. . . Il faudrait aussi que l'évoque de Rennes écrivit au pape pour demander notre approbation. Je ferais, ou non, usage de sa lettre, selon les circonstances, et, par conséquent, cette lettre devrait m'etre envoyée (1). »
L'accueil du pape, bienveillant, mais froid et réservé à dessein, affaiblit ces espérances, sans toutefois les détruire.
Plusieurs mois après, lorsque, retiré à Frascati, lassé d^attendre une décision qui ne venait pas, blessé des airs de triomphe qu'affectaient déjà ses adversaires, il renonçait enfin — au milieu de quelles angoisses! — à l'illusion de recommencer VAve7îir sous le patronage du pape, il ne voulait pas prévoir encore la ruine de sa congrégation, et là, parmi les bouillonnements d'une
(1) A. Blaize, op. cil. t. ii, p. 88. '
colère qui allait éclater en révolte, il trouvait des accents (l'une tendresse infinie pour encourager au travail et à la piété ses chers jeunes gens (1).
Les deux La Mennais avaient alors entre les mains les forces vives qui peuvent régénérer moralement une province, et vivifier de proche en proche tout un pays : l'enseignement primaire, confié aux « Petits Frères » de Bretagne; l'enseignement des humanités, donné à Juilly et à Saint-Méen, d'après des méthodes nouvelles et appropriées à l'esprit du temps, par des religieux de Saint- Pierre; l'enseignement supérieur de la théologie, inauguré à Malestroit sur des bases aussi larges que possible; la science profane puisée aux grandes écoles de Paris, en vue des nécessités de l'apologétique; enfin, l'œuvre des missions, vigoureusement conduite par les prêtres de la maison de Rennes.
Avec de tels éléments, on pouvait tout à la fois donner un élan décisif à l'esprit religieux des campagnes, et imposer le respect à l'incrédulité savante, en formant une élite de prêtres capables de reprendre les traditions des anciennes universités.
C'était un beau rêve, trop tôt suivi, hélas! d'un douloureux réveil.
(1) Voir, dans Blaize, les lettres datées de Rome.