‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 201 sur 257 · IDÉES SUR L'ÉTUDE DE LA THÉOLOGIE · texte numérisé non relu

IDÉES SUR L'ÉTUDE DE LA THÉOLOGIE

qui caractérisent les anciens Pères : alors disparaîtra ce pesant ennui qui éteint parmi les jeunes gens destinés au sacerdoce le goût de Fétude et même le talent. Retranchez de vos oours tant de vaines questions qui les fatiguent sans fruit et leur enlèvent un temps précieux, qu'ils emploieraient bien plus utilement à s'instruire des choses applicables au siècle où ils vivent et au monde sur lequel ils doivent agir. Tout a changé autour de nous; les idées ont pris et continuent de prendre successivement des directions nouvelles; institutions, lois, mœurs, opinions, rien ne ressemble à ce que virent nos pères. A quoi servirait le zèle le plus vif sans la connaissance de la société au milieu de laquelle il doit s'exercer? 11 est nécessaire d'apprendre autrement et d'apprendre davantage : autrement, pour mieux entendre; davantage, pour ne pas rester en arrière de ceux qu'on est chargé de guider. Ce n'est point par ce qu'ils savent que les ennemis du christianisme sont forts, mais par ce qu'ignorent ses défenseurs naturels. Cette espèce d'infériorité, résultat de circonstances passagères, affaiblit singulièrement l'inlluence du clergé sur les classes instruites, et nuit beaucoup à la religion dans un siècle vain de ses prétendues lumières, et où l'éducation, les journaux, les recueils périodiques de tout genre, les livres plus multipliés que jamais, mettent certaines notions générales à la portée d'un grand nombre de gens sottement fiers de ce mince avantage (1). »

C'était là un programme aussi sage que ha^di. Restait à le réaliser. Les deux La Mennais tétaient à la tête d'une congrégation vouée à l'étude; ils avaient sous la main quelques jeunes hommes pleins d'ardeur et de talent; l'évoque de Rennes ne leur marchandait pas sa confiance : ils se mirent à l'œuvre. C'est cette œuvre qu'il nous faut étudier.

{ViProgr'ès de la Révolution et de In guerre contre V Église. — Édition Pagnerre. p. 184. — Cette page, qui répond à des préoccupations si actuelles, ne semble-t-elle pas écrite par un contemporain ?

L'école de. la Ghesnaie a été Fobjet d\me foule de travaux attachants ou simplement curieux; mais qui connaît aujourd'hui Fécole de Malestroit?

Sans doute, il n'y eut jamais, dans l'humble maison dirigée par l'abbé Blanc, ni ces réunions charmantes au cours desquelles les fines causeries d'un Sainte-Beuve succédaient aux tirades éloquentes d'un Montalembert, ni ces entretiens du soir où celui qu'on appelait « Monsieur Féli )) prodiguait à ses disciples ravis les trésors de sa verve étincelaiite. Mais, il ne faut pas l'oublier, c^est à Malestroit que furent mises en pratique les brillantes théories de la Ghesnaie. Là, on affronta toutes les difficultés, y compris les rigueurs de l'indigence, pour pouvoir enseigner, dans un établissement libre de toute attache officielle, les plus pures doctrines romaines.

Un des élèves de cette maison, un des illustres, l'abbé deHercé, devenu plus tard évoque de Nantes, a laissé des notes pleines d'intérêt sur le petit cénacle dont il fit partie pendant trois ans. Franchissons, sous sa conduite, le seuil de cette maison oubliée.

Une petite bourgade aux rues tortueuses et sombres, perdue au milieu des landes de la Bretagne, à quatre lieues de Ploërmel; tout autour, des champs de genêts coupés de chemins creux, oii l'on peut parcourir des kilomètres sans rencontrer âme qui vive ; à l'entrée d'une des ruelles, un couvent à moitié ruiné, dont on relève les décombres : c'est là.

Un soir de septembre 1829, un nouvel élève frappait à la porte de cette maison. G'était un séminariste d'une espèce assez rare. Agé de cinquante-trois ans, ancien maire de Laval, veuf depuis quelques années, M. de Hercé aspirait à couronner par les œuvres du ministère sacerdotal une carrière déjà longue de dévouements modestes et de vertus civiques. Il s'était ouvert de son projet à une vieille dame de sa connaissance, M™*^ de Vaufleury, dont

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le ferme bon sens et la haute piété pouvaient lui être une lumière dans ces circonstances délicates. Elle l'avait adressé à l'abbé Jean de la Mennais, qui venait d'ouvrir sa maison d'études cléricales.

Une fois entré au séminaire, il entama avec elle une correspondance qui abonde en détails curieux sur les hommes et les choses de Malestroit. Le style n'en est ni très relevé, ni très pur; le ton est celui d'une familiarité discrète; mais le spirituel causeur (Jéploie parfois une verve si malicieuse, il a le trait si incisif, il esquisse avec tant de bonheur ses petits tableaux de genre, qu'on lui pardonne volontiers la trivialité de certains détails (1).

La correspondance s'ouvre au moment où M. de Hercé vient de franchir les portes du noviciat. Il est arrivé en même temps que deux jeunes gens dont le nom reviendra fréquemment dans ses lettres, MM. Félix Coquereau, le futur aumônier en chef de la flotte, et Gobil, qui occupera plus tard un^ place distinguée dans le clergé paroissial.

Voici comment il note ses premières impressions.

« Vous lisez déjà, par la date de ma lettre, que je suis dans une jolie cellule, avec une vue charmante sur la campagne, et que je suis roi de tout le joli paysage que je découvre, car je n'en désire pas autrement la, possession. Un accueil on ne peut plus aimable nous a ouvert les portes de cette maison. Le supérieur a répondu au portrait qu'on m'en avait fait : il est bon, modeste, affable, plein d'aménité. Il était onze heures quand nous sommes arrivés à sa porte, après avoir traversé une petite ville sale et mal bâtie, un peu inférieure à Mortain et à Gorron. Il est venu audevant de nous, nous a dit des choses aimables et flatteuses, a causé avec nous jusque vers le dîner, nous a montré la maison, qui est vaste et belle, m'a introduit dans une chambre, qui est précédée d'une antichambre et a l'avantage d'ime cheminée.

« Le diner a été précédé de l'examen. Après le Benedicite,

(1) Cette fcorrespondance nous a été communiquée par le petit-fils de M. de Hercé, M. d'Ozouville.

pour mortifier notre impatience, on a lu quelques versets de saint Paul en latin, puis dans cette langue dont les sons me charment, et dans laquelle saint Paul écrivit.

« Après dîner, une partie de boules a occupé la moitié de notre monde ; Fautre jouait aux quilles, et Félix (Goquereau) s'y est distingué. C'est un compagnon tout h fait aimable pour moi; je suis tout charmé de l'avoir. »

Quelques jours après, il décrit avec complaisance la campagne qui entoure sa nouvelle demeure.

« J'aurai du feu aussitôt qu'il fera froid. Le temps est charmant, et, renfermé dans ma cellule, je jouis de voir le soleil briller sur le joli paysage qu'elle domine. Malestroit est à la même dislance de Rennes que Rennes est de Laval. 11 y a quatre petites lieues de Ploërmel, qui est sur la route de Rennes à Vannes. Cette route est déserte, parcourant des landes, des côtes escarpées : c'est un Sahara. Ici, nous sommes également dans une oasis environnée de landes et de bruyères ; mais elles sont sur les hauteurs, et quand on est parvenu au sommet, on a une vue charmante sur de jolis vallons plantés, où il ne manque que Fhomme pour animer le paysage. Dans nos promenades, nous ne rencontrons qui que ce soit. «

Nous avons voulu visiter cette solitude, où, pendant six ans, tant d'efforts furent dépensés au service de l'Eglise.

La maison est occupée actuellement par des religieuses Augustines, qui n'ont presque rien changé à la disposition intérieure. La chapelle, bâtie par l'abbé Jean-Marie delaMennais, et la salle des conférences, où l'abbé Gerbet faisait entendre sa lumineuse parole, sont à peu près telles qu'en 1830. Cette chapelle et les bâtiments que les La Mennais ajoutèrent à ce qui restait de l'ancien couvent sont des constructions sans caractère : on était brouillé alors avec les règles de l'architecture; d'autre part, les fondateurs de la nouvelle société étaient obligés de faire vite, et ils n'avaient guère d'argent.

On nous a montré, dans la partie ancienne du monastère, les chambres occupées autrefois par l'abbé Blanc, Fabbé Rohrbacher et les autres professeurs de la maison. Ce sont

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