‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 21 sur 257 · XVI LETTRE-PRÉFACE · texte numérisé non relu

XVI LETTRE-PRÉFACE

trace des deux frères, ce qui me faisait apparaître un commencement de justice. Auparavant, la correspondance de Mgr Brute, évêque de Yincennes, avec l'abbé Jean, publiée par la Revue de Bretagne et de Vendée, m'avait introduit dans leur intimité. J'abrège... Aussi bien, si je fais appel à ma vieille fidélité de vénération et d'admiration pour votre Lamennais, mon Père, c'est que j'en ai besoin pour qu'elle me soit une excuse auprès de vos lecteurs. Eussent-ils compris, sans cela, que j'eusse pris la parole, le premier, à cette place, près de vous et avant vous ?

Qu'il devait faire bon, mon Révérend Père, d'avoir vingt ans, en 1800, l'époque du Consulat, la veille du Concordat! C'est à cette date, c'est à cet âge d'homme, que Jean-Marie entre en ligne pour le combat sacré, où il apporte l'âme chevaleresque de l'ancien gentilhomme breton, droite, haute, forte, armée de doctrine, et déjà aguerrie par dix ans de traversée sous la tempête révolutionnaire. Il ne quittera le champ de bataille qu'en 1860, et ne prendra sa retraite que dans l'éternité.

Voilà le cadre de votre livre : un demi-siècle, la première et la plus belle moitié du xix^^ siècle.

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Et le champ do bataille dont je parle, c'est celui de la liberté de renseignement chrétien. La bataille dure encore, plus meurtrière que jamais. Ce vieux chef nous a laissé son exemple, ses armes : voilà l'intérêt supérieur et tout actuel de votre livre.

A dire vrai cependant, l'enseignement, qui est bien le terrain central de son œuvre, n'en circonscrit pas les frontières. L'ensemble embrassé par ce grand organisateur, c'est le relèvement total de l'Eglise de france; car, à cette époque, on s'en souvient, tout était à refaire. Naturellement, il commence par sa chère Bretagne, la Bretagne catholique, l'héroïque Bretagne, vaincue, non soumise par la Bévolution. Il y travaillera comme missionnaire, comme prédicateur, comme administrateur, comme vicaire général, comme vicaire capitulaire. Et parmi combien de luttes et de contradictions! Conseiller des ëvéques, il a bien plus le souci de les éclairer et de les assister que celui de leur plaire, et cela, au risque de la défaveur et de la disgrâce. Que ses résistances sont dignes, et ses soumissions silencieuses plus belles encore! « Zèle d.e feu, courage de fer! » (J'est sa devise, c'est son âme. Il est fort, mais un de ceux dont Platon a écrit : « Les forts sont doux. » On est si fort quand on n'attend rien des hommes, et tout de Dieu!

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C'est par cette élévation et cette fermeté de caractère, plus encore que par le prestige de son nom, qu'il devient l'homme de tout ce pays de Bretagne. Il est si breton lui-même! Les prêtres bretons liront tous sa Vie, mon Père. Ils jouiront d'y retrouver l'histoire au vrai de leurs grands anciens de ce temps -là. Ils jouiront pour le moins autant, j'en suis sûr, de s'y retrouver eux-mêmes, dans ce type d'un homme tout d'une pièce, sorti, comme d'un seul jet, du vieux moule traditionnel et local, qui n'est pas usé encore.

Il fut bien un peu aussi l'homme de toute l'Eglise de France; d'abord lorsqu'en qualité de vicaire général de la Grande- Aumônerie, il pourvoyait de près au meilleur choix des évêques, lui qui, tant de fois présenté, ne voulut jamais l'être! Mais c'est surtout par ses écrits des années de l'Empire et de la Restauration, les Réflexions sw l'état de l'Eglise de France; la Tradition de F Eglise sur r institution des évêques; les Aphorismes, etc., qu'il travaille hardiment à la reconstitution générale de cette Eglise. Ces écrits ramènent la théologie et l'histoire aux doctrines romaines; ils visent, de plus, à rendre au clergé de France son ancien lustre et son ancienne autorité dans la science , la parole , le ministère , la prière et le culte. C'étaient des actes de courage

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que ces réformations, car c'étaient autant de coups portés au césarisme* et au gallicanisme tout-puissants à cette époque. Mais la censure avait beau faire : la vraie lumière perçait ce ciel chargé de foudre.

Ils étaient deux alors, en collaboration. Féli, / à trente-quatre ans, avait fini par se faire prêtre. Fut-ce par vocation? Il est effrayant d'avoir à en douter. La nature des deux frères différait totalement. Autant l'esprit de Jean est discipliné, réglé, autant celui de Féli est per'sonnel, inquiet, passionné, extrême. De même pour leur caractère et leur tempérament. La salutaire réformation que l'un veut hardiment, mais pacifiquement, hiérarchiquement, l'autre la ferait violemment, révolutionnairement. Cependant, à cette heure, il était beau de voir les deux frères prêtres marcher ensemble, la main dans la main, le théologien avec le poète, l'apôtre avec l'écrivain et l'artiste, l'un tempérant, corrigeant et complétant l'autre. De cette fusion de la raison et de l'imagination, de la doctrine et de l'art, il pouvait sortir une œuvre d'une perfection rare. Est-ce de là que sortit le premier volume de V Essai sur f indifférence? Vous ne le dites pas, mon Père; d'autres l'ont pensé et dit. Mais ce qui est certain, c'est qu'à leur doctrine commune

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et indivise d'alors le génie de Féli avait attaciié des ailes; et ces pages éloquentes, passant, cette fois, par delà et par-dessus les clochers à jour de la Bretagne, allèrent porter l'enthousiasme avec la vérité d'un bout à l'autre de la France, puis de l'Europe entière.

De ce livre vous pariez peu : ce n'est pas de votre sujet. Vous seriez plutôt tenté de vous étendre sur La Chesnaie, son cénacle, son école, son sanctuaire, son aimable foyer et son académie : car La Chesnaie est tout cela. Vous nous y présentez complaisamment chacun de ces jeunes hommes rangés autour du maître, et vous nous les faites aimer. N'étaient-ils pas beaux comme l'espérance? Mais vous passez bien vite, car Jean-M.arie n'est pas là.

Où est-il, mon Père, où nous le montrezvous? Tandis que Féli s'entourait de cette jeune et brillante aristocratie du nom, de la naissance, de l'éducation, de la distinction et de l'intelligence, accourue à lui des châteaux ou voisins ou lointains, pour se suspendre à ses lèvres et caresser sa gloire, Jean, — et combien je l'en aime! — Jean était à l'humble service des pauvres, des petits, des déshérités et des opprimés, dans tout son diocèse de Saint-Brieuc et au delà!

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Il relève et soutient de petites écoles presbytérales, il rétablit des petits séminaires croulants, pour lesquels il quête, il mt^ndie, il donne. Il réintègre de pauvres religieuses spoliées dans leurs couvents désaffectés par la Révolution. Il rend à d'autres leurs hospices, leurs malades, le champ de leur charité et de leur dévouement. Il va donner des missions dans les villes et dans les campagnes, lesquelles n'ont jamais entendu de missionnaire tel que lui!

En même temps, il groupe, il constitue en communauté enseignante les premières et courageuses filles qui vont devenir la Congrégation de la Providence. Il enrôle une brigade de jeunes garçons intelligents et résolus, dont il fait le noyau de ses Frères de l'Instruction chrétienne. Il tend la main au curé d'Auray, M. Deshayes, pour une œuvre pareille, et leurs deux familles s'unissent, comme les cœurs de ces deux prêtres, indissolublement. 11 en sera de même pour la congrégation des prêtres enseignants de Saint- Méen. Ah! que ce prêtre a fait de bien !

Les écoles chrétiennes de tout degré s'élèvent, grandissent , couvrent le sol , en dépit des oppositions et des contradictions. Le Père Jean' est là pour les protéger, les défendre, par la parole,

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lu plume y leè démarches, les actes de vigueur ou leà coups d'adresse, contre les préfets, souspréfets, inspecteurs ou municipalités , dont il brise la résistance ou dont il subjugue l'esprit, dont il gagne le cœur par sa conviction, sa finesse, sa bonhomie, sa franchise et sa générosité. Infatigable au travail comme à la lutte, on le voit arriver à cheval de jour ou de nuit^ à chacune des maisons , des écoles , des presbytères où il y a à consoler, à éclairer, à fortifier, à guérir, laissant partout le courage, l'entrain, la direction, l'élan, avec une parole de père et un rayon de joie .

« L'odeur qui s'exhale de mon fils est celle d'un champ de blé en fleur », pôuvait-il dire, lui aussi, de sa famille de prêtres, de religieux et de religieuses. Une riche moisson allait mûrir; il en avait été le laboureur et le semeur.

Or c'était pendant ce temps-là que^ par contre, la zizanie, l'ivraie se montrait à la Chesnaie d^îïs le champ de l'autre frère. Quel était « l'homme ennemi » qui l'y avait semée? N'était-ce pas Féli lui-même, par ses doctrines et ses paroles révoltées et révoltantes?

Il vous en coûte, mon Père, on te sent à vous

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lire, de vous faire son accusateur, tant l'âme clémente de Jean a passé dans la vôtre! Quelques avocats, et ceux-là bien osés, ont plaidé, de nos jours, l'acquittement du coupable : c'est trop fort ! D'autres ont fait valoir les circonstances atténuantes : hélas! je n'en vois guère, car le génie n'en est pas une. Vous êtes, vous, pour la compassion et la miséricorde ; à la bonne heure! et en cela mon Père, nous sommes tous avec vous. Ils étaient tous avec vous, les presbytères de France où l'on pria longtemps pour cet égaré, cet obstiné, que l'on croyait être aussi un souffrant, un infortuné. Et je me souviens des soirs où le maître de mon enfance, un ardent mennaisien d'autrefois, me faisait réciter mélancoliquement avec lui, dans les allées de son jardin, une dizaine de chapelet, puis deux, puis trois, puis le chapelet entier, pour la conversion du maître écrivain, qu'il m'avait fait lire et admirer le matin.

Est-il besoin de vous dire, mon Père, quelles sont les pages les plus pathétiques de votre ouvrage? celles où l'on court tout d'abord! Ce sont bien celles où se déroule le drame de la séparation du frère d'avec le frère. Séparation lente, tant elle coûte à l'aîné, tant elle lui semble impossible. Il ne s'y résigne pas, quoi qu'on fasse

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autour de lui. Il avertit, il implore, il supplie, il adjure : « 0 mon pauvre Féli, crois que je t'aime bien ! » Mais il aime encore plus Notre- Seigneur Jésus-Christ, l'Eglise, la vérité, les âmes. C'est entre ces deux amours, entre la terre et le ciel, que son cœur est écartelé, comme il dit. Ne les saurait-il concilier en lui? Féli a beau se cabrer, s'irriter, s'aigrir, repousser cette main de frère, Jean ne peut l'abandonner, le condamner, le maudire. Est-ce son rôle à lui? qui peut le lui demander ?

Pour lui, le saint prêtre souffre tout : la méfiance du clergé, le discrédit de ses œuvres et de son ministère, la défection de ses amis, la dissolution de la société de ses prêtres, les violences de la presse. «'Prier et pleurer, c'est tout ce qui me reste maintenant, s'écrie-t-il. Je dois me préparer désormais à des douleurs vastes comme la mer. » Cependant ce cœur, dont la blessure saigne toujours, garde toujours vivace la fibre de l'espérance. Jean ne cesse d'écrire quand même à l'ingrat, à l'enfant prodigue qui ne lui répond plus : car il est l'aîné, il est père . On le voit partout à la recherche de ceux et de celles qui pourraient encore aborder l'âme chère et l'arracher à l'abîme. A l'annonce d'une fm prochaine, il se fera porter à Paris, près de

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lui, puisqu'il ne peut plus marcher. H est trop tard, hélas!

(Jue se passa-t-il à ce lit de mort? A de telles questions, « l'Eternité seule peut répondre, avait écrit le Lamennais de VEssai. Tirons le rideau sur le reste de cette scène, et laissons à Tenfer ses épouvantables secrets. » T(d est le dernier acte du drame tragique qui, avec des intermèdes, se déroule d'un bout à l'autre de votre livre. Et s'il lui faut un épilogue, je le trouve dans la scène émouvante où vous nous 'montrez finalement Jean-Marie revoyant La Chesnaie, trois mois après la mort terrifiante de son frère. Là, au sortir de la chapelle, où il venait de célébrer, considérant la fenêtre de la chambre autrefois habitée par l'être qu'il avait le plus aimé au monde, le vieillard étendit les mains, poussa un cri : « Féli, ô Féli! » et tomba évanoui dans les bras d'un de ses religieux.

La souff*rance chrétienne est féconde. Tout votre second volume, mon Révérend Père, est rempli par le tableau de cette surnaturelle et opuFente fécondité de l'arbre de la croix. Là^ dans une vingtaine de chapitres bien remplis, vous nous faites passer successivement de la Bretagne aux autres régions de la France, puis

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