EMBARRAS FINANCIERS DE FÉLI
des facultés très ordinaires, devait devenir le paysagiste, le peintre, le véritable poète de la Chesnaie. C'était Maurice de Guéri n.
On reprit la vie d'autrefois; la maison retrouva son caractère accoutumé, mélange à la fois de solitude et d'animation; « mais si les bois avaient les mômes silences, si le ciel de l'Armorique n'était pas changé, il n'en était pas de même du cœur du maître. La blessure y était vivante, et le glaive s'y retournait chaque jour... Des images terribles passaient et repassaient sur ce front déshérité de la paix ; des paroles entrecoupées et menaçantes sortaient de cette bouche qui avait exprimé l'onction de l'Evangile (1). »
Témoin quotidien de cet inquiétant spectacle, Lacordaire n'y put tenir longtemps : le 11 décembre 18,32, il quittait secrètement la Chesnaie, laissant à son ancien maître une lettre mouillée de larmes.
A la tristesse de ce départ vint s'ajouter de nouveau, pour Féli, le souci d'embarras financiers qui menaçaient de s'éterniser. La ruine de sa fortune avait suivi la ruine de ses espérances sociales. Ce n'était pas tout. On en voulait encore à sa liberté, et il était toujours question de contrainte par corps. C'en était trop pour le malheureux. L'abbé Jean le comprit, et courut à Paris.
Ce qu'il fit pour épargner à son frère les dernières extrémités et assurer du moins à sa pauvreté l'indépendance et le respect nous a été rapporté par Eugène Bore, dans une lettre charmante du 17 décembre 1832.
Le fidèle disciple de Féli, resté à Paris pour ses travaux de linguistique, habitait toujours la maison de la rue de Vaugirard, dirigée par l'abbé Combalot. C'est là que Jean était descendu. « M. Jean part ce soir, écrivait Eugène à l'abbé Féli. Le ministre l'a reçu enfin samedi, avec une cordialité et une bonté vraiment surprenantes. Il lui a accordé tout ce qu'il lui demandait, et si je ne vous en dis pas plus
(l) Le testament du P. Lacordaire, publié par le comte de Montalembert, p. 69.
long sur ce point, c'est que M. votre frère vous contera toutes ses affaires et les vôtres lorsqu'il vous verra à la Ghesnaie. Voici la première fois que j'ai vécu, à proprement parler, avec M. Jean, et je n'avais pu le connaître aussi bien que pendant ces courts instants qu'il a passés avec nous. Quel homme admirablement bon et vertueux! Gomme il sait se prêtera tout, supporter tout, s'occuper de tout! Toujours une amabilité et une simplicité d'enfant! 11 a enchanté toutes les personnes qu'il a vues ici, et qui ne le connaissaient point encore. Quelle peine ne s'est-il pas donnée pour vos affaires! En deux jours, il en a fait plus que tous vos avocats et avoués en deux ans. Son voyage était vraiment providentiel, et Dieu a permis, fort heureusement pour vous, que M. Guizot fût malade. Sans cela, je ne sais quel coup vous eût frappé; votre partie adverse eût certainement obtenu la contrainte par corps, parce que personne n'eût proposé l'arrangement dont M. Jean a jeté les premières bases (1). »
Non content d'arracher son frère aux griffes des hommes de loi, l'abbé Jean voulut lui procurer un peu d'aise, et lui prêta 25 000 francs. G'était la sécurité matérielle, au moins pour quelque temps. Il ne tenait qu'à Féli de reconquérir son prestige. S'il eût suivi l'exemple de Fénelon, l'admiration des catholiques l'eût immédiatement replacé à la tête du clergé de France. Hélas! il ne voulut suivre que les inspirations de son orgueil blessé.
Irrité par des provocations aussi insolentes que maladroites, il s'obstina à refuser au pape la déclaration doctrinale que réclamaient, chose curieuse ! ses anciens ennemis, les gallicans. Bien plus, il se répandit en propos amers contre ce qu'il appelait avec dédain la « hiérarchie ». Ges propos furent rapportés à Rome, et l'on commença de concevoir des doutes sur la sincérité de sa soumission.
Par ces paroles imprudentes, le pape était, en quelque sorte, mis en demeure de parler une seconde fois; il le fit. Le 8 mai 1833, un bref adressé à Mgr d'Astros, arche-
[l] Cité par A. Roussel. Lamennais intime, p. 133.
LE BREF A M^>« D'ASTliOS 489
veque de Toulouse, dénonça plus nettement les personnes et les doctrines visées par TEncyclique. C'était le document autorisé que l'abbé Jean avait demandé à Rome, et auquel il avait promis de se soumettre sans réserve (1).
En le recevant, le catholique se réjouit, mais le frère ne put s'empêcher de concevoir de vives alarmes. Grégoire XVI faisait allusion à la profonde douleur qu'il éprouvait « des bruits répandus dans le public », au sujet de la soumission de Féli.
Gomment celui-ci accueillerait-il ces paroles de défiance? qu'allait-il répondre au pape? surtout, comment jugerait-il l'altitude de Jean? Une adhésion bruyante de celui-ci au document venu de Rome ne le détacherait-elle pas de son frère, aussi bien que de l'Eglise?
La vision, Taffreuse vision d'une apostasie possible se présenta alors pour la première fois à l'esprit du prêtre fidèle. 11 voyait la plaie d'orgueil s'envenimer dans l'âme de Féli, que des envieux, sous prétexte de zèle, semblaient prendre à tâche de pousser à bout. Il sentait ses propres démarches surveillées, ses discours épiés par son frère. Celui-ci semblait déjà craindre une séparation d'idées qu'il n'hésiterait pas à qualifier de lâche abandon, et qui pourrait le porter aux derniers excès.
Mais l'hésitation n'était pas possible. Le bref du 8 mai à peine reçu, Jean enjoignit à ses confrères d'en tenir compte dans leur enseignement. Féli l'ayant appris, crut qu'on allait abandonner toutes ses doctrines philosophiques, y con^pris celle du « sens commun, qui lui tenait le plus au cœur », et il s'en plaignit amèrement.
Heureusement, le « sens commun », n'était encore l'objet d'aucune censure, et l'abbé Jean, par conviction personnelle aussi bien que par complaisance pour Féli, le laissait volontiers enseigner à Saint-Méen et à Malestroit.
Gomme, au fond, c'était le point important des doctrines mennaisiennes, il répondit hardiment à son frère, le 18 mai
(1} Le bref adressé à Mgr d'Astros n'était point un commentaire de l'Encyclique; mais il indiquait clairement que cette dernière avait eu en vue les rédacteurs de VAvenir et leurs doctrines.
1832 : (( Aucun de nous n'a varié dans les doctrines que tu as défendues, et nous y tenons plus que jamais. Jamais donc on n'a hésité a les enseigner. Quant à ta philosophie nouvelle, tu n'as pas voulu toi-même qu'on en parlât avant qu'elle fût achevée, et, en effet, rien ne serait plus dangereux, parce qu'il est certain qu'on ne la comprendrait pas, et qu'on donnerait, sous ton nom, beaucoup de choses que tu désavLuerais, si on élevait sur les points divers des discussions prématurées (1). » Cette ,« philosophie nouvelle » était celle que Féli exposait alors dans le livre qui devait devenir FEsquisse d'une philosophie.
Malgré ces précautions de prudence et de délicatesse, l'écrivain restait soupçonneux. Il exigea le départ du professeur de philosophie de Saint-Méen, M. Lévêque, qui avait le malheur de ne voir dans la doctrine du « sens commun » qu'une opinion libre. On le remplaça par un ancien élève de Malestroit, M. Haran.
Ménager Féli, c'était bien; mais il fallait ménager aussi l'opinion publique , et elle n'était pas tendre pour les La Mennais, surtout depuis le dernier bref du pape. La publication du Livre du Pèlerin polonais (2) venait de porter au comble l'exaspération du clergé de Rennes. De plus en plus, on tenait en suspicion les prêtres de la congrégation de Saint-Pierre. Les missionnaires surtout voyaient leur ministère frappé de stérilité. On s'obstinait à leur demander des rétractations auxquelles ils étaient moins obligés que personne, puisqu'ils n'avaient jamais enseigné l'erreur, du moins en chaire.
Leur supérieur, M. Goëdro, ne se consolait point de cette défaveur. Saint prêtre, attaché du fond de l'âme à l'ortho-
(i) Lettre inédite. — Archives des Frères.
(2) C'était une traliiction de l'œuvre de Mickiewicz. Cette traduction venait de paraître, sous la signature de Montalembert. Elle était accompagnée, en guise de préface, d'un Hymne à la Pologne^ par Félicité de la Mennais.