L'ENCYCLIQUE «SINGULARI NOS
L'abbé Jean était navré, mais il ne s'attarda pas à gémir sur ses propres souffrances. Ressaisir à tout prix î'àme qui lui échappait; en tout cas, ne pas rompre le dernier fil qui l'attachait encore à elle, afin de la rendre une seconde fois, s'il était possible, à Dieu et à l'Eglise, telle fut désormais son idée lixe.
Féli se llattait que Rome ne parlerait point. Ses amis d'Italie le lui avaient assuré, et il le répétait à tout venant. Or, le 15 juillet 1834, arrivait de Rome en Rreia^neVEncycViqiieSingulariiios. Les Paroles d'un croyant, ce livre « peu considérable par le volume, mais immense par la perversité », disait Grégoire XVI, était condamné dans les termes les plus formels et les plus sévères. De plus, le pape, estimant sans doute que le temps des ménagements était passé, réprouvait comme «fallacieux» le système de philosophie bruyamment soutenu par l'école mennaisienne.
A la Ghesnaie, le premier sentiment fut celui de la stupeur. Graignant de voir son frère accablé sous le coup, l'abbé Jean lui écrivit aussitôt ces lignes compatissantes : « Je descends du saint autel. Je viens d'offrir à Dieu le sacrifice du corps et du sang de son Fils, pour lui demander la résignation, le calme, et l'humble courage dont nous avons besoin Tun et l'autre, dans un moment où notre âme est broyée par d'inexprimables peines. 0 mon pauvre Féli! crois que je t'aime bien(l)! »
G'était un appel désespéré. Il ne resta pas, cette fois, sans effet. Quand son amour-propre n'était pas en jeu, le malheureux prêtre était toujours sensible aux bons procédés, aux marques de sympathie : il devait l'être jusqu'à la fin.
faiblesse peut-être, il est plus à plaindre quà blâmer. Vous connaissez assez sa position, avec ses cent cinquante établissements, qu'il faut défendre perpétuellement contre des attaques de droite et de gauche. » Forgues, Œuvres posthumes, etc. t. IL p. STl.
(1) Ropartz; op. cit. y p. 327.
r)08 JEAN-MARIE DE LA MENNAIS
Jean reprit le chemin de la Ghesnaie, et il y fut bien accueilli (1). Féli, qui, au dehors, fulminait avec rage contre la lettre du pape, consentit à la discuter avec son frère. Il avait cru, de bonne foi, ce semble, que les Paroles d'un croyant n'étaient pas répréhensibles au point de vue de l'orthodoxie, et il demandait à Jean des explications. Celui-ci usa de tous les moyens; il fit appel à toute sa science théologique, à toute son habileté, à toute sa délicatesse, pour faire accepter à l'apologiste dévoyé la sentence qui le frappait (2).
Il obtint de bonnes paroles, peut-être même des promesses de retour. Les biographes de Féli ont écrit que
(1) L'abbé Jean écrivait alors à M^^* Lucinière, une des bonnes << Feuillantines » : « Hélas ! mes inquiétudes sont loin d'être calmées, et l'avenir m'etfraie autant que le présent m afflige. Cependant j'espère encore que le bon Dieu exaucera mes humbles et ardentes prières. Celui qui en est l'objet a une si belle âme! Je craignais cfue nous ne fussions brouillés à jamais par la publication si malheureuse de ma lettre à Févêque de Rennes; mais non : j'ai écrit dabord à Féli; j'ai été le voir depuis, et tout s'est passé beaucoup mieux que je ne devais attendre. » — Extrait d'une lettre inédite, communiquée par M. le baron de Kertanguy, petitneveu des La Mennais.
(2) Voici une lettre inédite qu'il lui adressait de Ploormel, le 10 août 1834. Elle a trait, ce semble, à la doctrine des Paroles d'un croyant, que les deux frères avaient de nouveau discutée ensemble :
« Ta lettre m'a fait grand plaisir; mais elle ne dissipe pas mes inquiétudes, et le passage de Mariana ne résout pas l'objection que je t'ai faite, et que je t'exposerai avec plus de développement par écrit un peu plus tard. Pour aujourd'hui, je me borne aux observations suivantes :
« Quand tu as dit que la royauté vient du péché, as -tu entendu qu'elle fût mauvaise de sa naturel Je ne le pense pas, car ce serait aller beaucoup plus loin que les anciens Pères dont tu me rappelais les témoignages dans notre dernier entretien; ce serait même les contredire, puisqu'ils ont unanimement reconnu que, malgré le mauvais usage qu'ils en pouvaient faire, le pouvoir des princes «'avait été établi de Dieu que comme un remède aux désordres causés par le péché. C'est en ce sens que saint Grégoire VII l'appelle une dignité excellente, et que saint Grégoire le Grand disait : « La nature a engendré égaux tous les hommes; mais, l'ordre des mérites variant, une secrète Providence place les uns api-ès les autres. Toutefois, cette diversité, qui provient du mal. Dieu l'a coordonnée avec beaucoup de justice. » En relisant attentivement les passages de saint Augustin, de saint Grégoire le Grand, de saint Grégoire VII, j'ai cru remarquer que, lorsqu'ils attribuent au péché l'origine du pouvoir, ils parlent non seulement de la souveraineté ou puissance royale proprement dite, qui dirige les hommes suivant les lois de la justice, mais de la domination qui les opprime, ce qui me semble tout concilier : car enfin, pour se passer de cette espèce d'inégalité que le
Féché a. rendue nécessaire, il faudrait que le genre humain retournât à état où il était avant le péché, et assurément, ce n'est pas là ce que tu prétends. Quelques éclaircissements sur ces deux points me feraient plaisir. » — Archives des Frères.
CONDAMNATION DU «SENS COMMUN» oOO
les Paroles d'un croyant furent le signal de sa rupture définitive avec Rome. Nous ne le croyons pas. Même après la condamnation de son livre, même après les cris de colère qu'il lança bientôt à tous les e'chos, il eut des velléités de soumission ; la révolte n'était pas consommée dans son âme; il se prêtait encore à la controverse; il pouvait encore être sauvé.
L'abbé Jean le sentait; quelque chose lui disait que beaucoup d'égards, beaucoup de tendresse, joints à beaucoup de science et de savoir-faire pourraient encore retenir le malheureux. Il résolut de le ménager plus que jamais. Il croyait la chose encore possible. Hélas ! on allait Tobliger, pour la troisième fois, à le condamner publiquement.
Avec les doctrines sociales des Paroles d'un croyant^ Grégoire XVI avait condamné le système philosophique du « sens commun » , sans toutefois le désigner en termes absolument précis. Or, nous Tavons vu, ce système faisait le fond des doctrines mennaisiennes ; on l'avait enseigné de tout temps à Saint-Méen, aussi bien qu'à Malestroit ; on l'y enseignait encore. Quelques professeurs de la congrégation crurent d'abord, avec l'abbé Rohrbacher, que la condamnation ne visait point la philosophie de Féli, mais bien les erreurs du docteur allemand Hermès.
On ne leur permit pas longtemps de prendre le change. De nouveau, le clergé s'ameuta contre eux, et des rétractations furent exigées avec une violence et une âpreté dont la vérité n'avait pas besoin. Cette fois, la passion mise à part, l'évêque était de l'avis du clergé, eî; il avait raison.
L'abbé Jean ne le vit pas tout d'abord. Persuadé, depuis des années, avec Fabbé Rohrbacher, avec l'abbé Gerbet et tant d'autres, que la doctrine du « sens commun )> résolvait mieux qu'une autre le problème de la certitude, il crut que Rome condamnait moins le système en lui-même que l'abus qu'on en avait fait. « Le système de philosophie
réprouvé par rEncycliqiio, déclarait-il, est bien celui qui a été soutenu dans ces derniers temps ; car, en reconnaissant FEglise catholique comme l'autorité la plus grande en religion, on a semblé, principalement par suite des discussions politiques, vouloir lui égaler dans le reste l'autorité du genre humain considéré sans l'Eglise : espèce de dualisme qui suppose deux infaillibilités distinctes, deux souverainetés intellectuelles, tandis que réellement il n'y en a qu'une seule, celle de l'Eglise. Donc, chercher la vérité hors des traditions apostoliques, lui donner un autre fondement, un autre organe infaillible que l'Eglise, ce serait une erreur grave. »
Jusqu'ici, l'abbé Jean était dans le vrai. Il se trompait en ajoutant : « Mais faut-il conclure de là, comme le font certaines personnes, qu'il y a obligation de conscience d'abandonner sans réserve ce qu'on a appelé la doctrine du sens commun, et, par conséquent, d'en revenir aux anciens systèmes de philosophie, qui se réduisent tous à dire que la raison particulière de chaque homme est, en dernière analyse , la règle de ses croyances , ou , en d'autres termes, que l'évidence individuelle est le cntenum de la vérité? Je ne le pense pas (1). »
Il se trompait, redisons-le; mais, avant le concile du Vatican, quelques jours seulement après la réception d'une Encyclique rédigée, à dessein, en termes très généraux, cette erreur n'était-elle pas excusable? Et quand on songe à la promptitude avec laquelle il va se soumettre, une fois qu'il aura bien compris la pensée du pape, peut-on voir dans sa conduite d'alors autre chose que le mouvement d'une àme honnête, décidée à suivre en tout sa conscience (2)?
(1) Extrait d'une déclaration inédite, qui paraît avoir été faite par l'abbé Jean aux prêtres de la Gongrén^ation, vers le mois d'août 1834.
(2) Ses vraies dispositions sont nettement indiquées dans la lettre suivante, qu'il adressait, le 3 août 1834, à M. Meslé, curé de la cathédrale de Rennes :
Monsieur et très cher curé, Vous ne sauriez croire combien je suis sensible aux choses aimables que vous voulez bien me dire et à la franchise toute cordiale avec laquelle vous m'écrivez; c'est ainsi qu'un prêtre doit parler à un prêtre, un ami
DIVISION DANS LA CONGRÉGATION DE S^-PIERRE oU
En 1831, les esprits étaient trop passionne's pour en juger ainsi. M. de la Mennais avait soumis ses idées à Mgr de Lesquen; mais, hélas! la philosophie du prélat était médiocre; ses arguments ne convainquirent point Fabbé Jean, qui, fort de l'intimité qui régnait entre son évoque et lui, en releva peut-être un peu vivement la faiblesse; bref, leurs relations furent peu à peu troublées par un certain malaise.
De leur côté, les prêtres de la congrégation protestèrent contre l'attitude de leur supérieur. L'abbé Haran, professeur de philosophie à Saint-Méen, désavoua devant ses élèves renseignement qu'il leur avait donné, et sa lettre fut imprimée dans les journaux.
ù un ami. Je vous répondrai avec la môme sincérité, et je vous dirai à mon tour que je m'otfense comme d une injure des doutes que certaines personnes sembleraient vouloir élever, dans ce moment-ci, sur notre soinnission pleine, entière et sans réserve aux deux Encycliques de notre saint Père le Pape Grégoire XVI. Nous en avons fait assez pour les convaincre que jamais nous n'aurons d'autres doctrines et d'autre enseignement que l'enseignement et les doctrines du Saint-Siège apostolique. Cependant s'il leur plaît de s'inquiéter encore à notre sujet, qu'y faire? Calmerons-nous leurs inquiétudes en consentant à nous considérer nousmêmes comme des hommes suspects, en dehors du clergé, et qui ont besoin, dans toutes les circonstances, de donner des garanties particulières? Assurément non, et, si nous agissions de la sorte, il n'y aurait pas de raison pour que cela finît, et pour que les scènes vraiment afiligeantes de la dernière retraite de Rennes ne se renouvelassent pas à chaque instant. Je pense, mon cher curé, que dans des temps aussi malheureux que les nôtres, lorsque les esprits sont exaltés, prévenus^ aigris, il n'y a qu'un parti sage à prendre, et le voici : obéir avec la simplicité et la docilité d'un petit enfant à l'autorité que Dieu a établie; admettre tout ce qu'elle admet, condanmer tout ce qu'elle condamne, sans l'ombre d'une restriction, mais ne rien céder aux exigences arbitraires, aux fantaisies aveugles, aux caprices passionnés des gens qui se font eux-mêmes autorité : le principe contraire serait une source de troubles et de disputes sans cesse renaissantes, parce qu'évidemment c'est un principe d'anarchie, que je ne voudrais pas consacrer, en quelque sorte, par mon exemple . . .
Je vous parle, comme vous le voyez, à cœur ouvert, parce que je suis sûr de n'avoir à craindre de votre part aucune indiscrétion. Certes, mes sentiments personnels sont bien connus, et je les manifeste hautement, comme je le dois, chaque fois que s'en offre l'occasion; mais les raisons graves exposées ci-dessus m'empêchent de leur donner désormais un autre genre de publicité.
Demandez pour moi à Jésus, notre divin Maître, la résignation, le calme, l'humble courage dont j'ai besoin plus que jamais dans ma pénible position, et croyez, mon très cher et uigne curé, que parmi tous ceux qui vous honorent et qui vous aiment, il n'y en a aucun qui vous honore et qui vous aime plus que votre tout dévoué et ali'ectionné serviteur, l'Abbé Jean-Marie de la Mennais. — Lettre inédite. — Archives des Frères.
Tous avaient raison, sinon dans la forme, au moins quant aux doctrines; mais on ne s'en tint pas là. Excité de nouveau par les clameurs du clergé, inquiet et effrayé de temporisations dont le motif lui échappait, M. Goëdro signifia nettement à l'abbé Jean qu'il ne partageait pas ses vues. Bien plus, après une réunion au cours de laquelle M. de la Mennais avait maintenu la distinction précédente sur le sens de l'Encyclique, M. Coëdro quitta brusquement Saint-Méen, et partit pour Rennes avec plusieurs de ses confrères.
Ils allèrent trouver Mgr de Lesquen, et lui exposèrent que, séparés de leur supérieur sur certains points de doctrine et redoutant de voir l'opinion du clergé leur devenir de plus en plus hostile, ils demandaient à quitter définitivement M. de la Mennais. L'évêque était préparé à cette démarche par les explosions de mécontentement dont il avait déjà été témoin, et quelques propos un peu vifs échappés, ce semble, à M. de la Mennais contre sa personne et ses actes le disposaient à l'accueillir : il céda.
Le 2 septembre, l'abbé Jean recevait la lettre suivante : « Je vois avec douleur, cher coopérateur, que la congrégation est divisée, malgré tous les efforts et les sacrifices que j'ai constamment faits et tous les avis paternels que j'ai donnés. Plusieurs des membres qui la composent demandent une séparation. Leurs raisons m'ont paru trop fortes et trop fondées pour m'y refuser. En conséquence, je crois devoir vous prévenir que je prends sous ma direction immédiate ceux qui se sépareront de vous, et que je les charge de mon petit séminaire de Saint-Méen et de ma maison de missionnaires.
« Je laisse une entière liberté à ceux qui voudront vous suivre; mais veuillez bien leur dire de ma part que je les regarde comme excorporés de mon diocèse, où je ne leur offrirai aucune place (1). »
(1) Cité par Ropartz, p. 3o7.