DISSOLUTION DE LA CONGRÉGATION
Ainsi, ce prêtre qui avait passé sa vie à exalter les prérogatives du Saint-Siège, qui avait aimé Rome et le pape jusqu'à la passion, était soupçonné d'indocilité à la parole du pape; on lui retirait la conduite de prêtres qu'il avait formés au culte de la papauté ; il était traité en suspect, presque en indigne. Ceux qui savent ce qu'est pour un ecclésiastique sa réputation d'orthodoxie peuvent par là deviner ce qu'il souffrit.
Son premier besoin était de confesser sa foi devant l'cveque de Rennes. La lettre suivante, écrite par lui de Malestroit, le 4 septembre, à Mgr de Lesquen, montrera avec quelle sincérité il acceptait TEncyclique ; on y verra aussi avec quelle douceur l'humble prêtre savait répondre aux plus accablantes sévérités.
« Mon très cher et toujours et à jamais bien -aimé Seigneur, à mon retour de la bataille des examens de Vannes (1), je reçois ici votre lettre du 31 août, qu'on m'a renvoyée de Ploërmel, et j^ai peine à en croire mes yeux en la lisant (2). Oh! qu'il est douloureux, ce nouveau coup qui vient frapper mon cœur déjà brisé! Quoi! faut-il donc que je vous aie affligé, vous pour qui j'ai une amitié si tendre, une vénération si profonde? Je vous en demande pardon! C'est assurément un tort involontaire que j'ai eu, mais c'est un tort, puisque je n'ai pas veillé avec assez de soin sur mes paroles pour qu'il ne m'en échappât aucune qui pût vous blesser. Refuserez-vous à votre vieil ami un pardon que vous accorderiez à l'instant même à un pauvre pécheur qui, à genoux à vos pieds, vous dirait en pleurant : « Mon père, pardonnez-moi, car je ne savais ce que <( je faisais? »
« Quoique je sois accablé d'occupations diverses, je me rendrai à Rennes aussi tôt que possible, pour vous voir et m 'expliquer avec vous. Je vous prie de suspendre votre
(1) Il s'agit des examens qu'on imposait à ses Frères pour Tobtention des brevets.
(2) Ce n'est pas la lettre de destitution. C'en était une autre que M»r de Lesquen lui avait adressée deux jours auparavant, et dans laquelle il se plaignait vraisemblablement de quelques propos tenus par l'abbé Jean. Cette lettre n'a pas passé sous nos yeux.
jugement sur ma conduite dans ces circonstances ei de ne prendre aucun parti jusqu'à ce que vous m'ayez entendu : il me semble que c'est de rigoureuse justice; cela ne se refuserait pas au meurtrier que l'on croirait digne de la potence. Quand vous saurez tout^ vous reconnaîtrez, je l'espère, que je n'ai pu agir d'une manière, différente. Mais dès aujourd'hui, je dois vous déclarer, afin qu'il ne reste dans votre esprit aucun nuage sur ma soumission à l'Encyclique, que je crois, ainsi que vous, qu'on s'est égaré en présentant la raison générale comme une autorité visible et enseignante, et en attribuant au genre humain une infaillibilité qui n'appartient qu'à l'Eglise de Jésus- Christ. C'est là précisément, et vous l'observez très bien, le point principal improuvé par l'Encyclique, et qui caractérise le système contre lequel le Saint Père s'élève avec tant de raison.
« Mon corps dépérit et s'en va; par conséquent, si mes peines sont vives, du moins elles ne seront pas longues. Mais tandis qu'il me restera assez de force pour prononcer une parole, soyez sûr, mon cher Seigneur, que cette parole sera l'expression sincère de ma pleine soumission aux décisions du Saint-Siège et de mon attachement pour vous (1). »
Mgr de Lesquen fut-il touché par cette lettre si cordiale, et d'un accent si pénétrant? C'est probable; mais il ne revint pas sur la mesure prise contre son grand vicaire.
M. de laMennais a^'nit rendu compte de ses sentiments à son évoque. Il se devait de détruire, aux yeux du public, les soupçons répandus sur son orthodoxie. Longtemps avant la rupture officielle, le 26 août, M. Coëdro avait adressé à la Gazette de Bretagne une lettre que reproduisit F 6^;izvers religieux, et dans laquelle il déclarait expressément renoncer à la philosophie du «sens commun ».
Le 9 septembre, M. de la Mennais adressa au journal parisien les lignes suivantes : « Quelques personnes ayant
(1) €ité par A. Roussel, Lamennais d'après des documents inédlls. t. IT, p. 228.
ATTAQUES MALHONNETES 515
supposé que je ne partageais pas entièrement les sentiments exprimés par M. Coëdro, supérieur des Missionnaires de Rennes, dans une lettre que vous avez publiée le 2 courant, je déclare que ces sentiments sont les miens, et que j^adhère pleinement aux deux Encycliques de Notre Saint Père le Pape Grégoire XVÏ, sans l'ombre d'une restriction quelconque. »
Cette déclaration catégorique aurait dû désarmer les plus malveillants. Il n^en fut rien. Des prêtres du diocèse de Rennes, égarés par la passion, ne craignirent pas de répandre encore, par la voie des journaux, des insinuations perfides contre l'ancien supérieur de la congrégation de Saint-Pierre. C'est VA77ii de la Religion qui, d'ordinaire, accueillait leur prose. M. de la Mennais prit un jour sa bonne plume pour remettre à leur place ces théologiens de rencontre. Mais c'eût été prolonger peut-être des discussions qu'il importait d'étouffer. Ainsi, du moins, en jugea Mgr de Lesquen, et, sur son désir, l'abbé Jean garda en portefeuille la réplique qu'il destinait à VA)ni de la Religion.
Il voulait pourtant faire connaître une bonne fois, et en détail, ses vrais sentiments à ceux qui avaient été ses fils.
Depuis deux mois, il avait beaucoup étudié, beaucoup prié surtout, et il était arrivé à se convaincre que la doctrine du «sens commun», même envisagée sous l'aspect qui l'avait séduit, était réprouvée par le Saint-Siège. C'est cette conviction qui avait inspiré sa lettre à VUnive?'s religieux; mais, puisque quelques-uns de ses anciens confrères lui prêtaient encore l'intention de biaiser avec la parole du pape, il leur devait des explications aussi nettes que possible. Il les leur donna.
Après avoir remis entre les mains de Mgr de Lesquen sa démission de supérieur de la congrégation de Saint- Pierre, il se rendit à Saint-Méen, le 14 septembre, jour lixé pour l'élection de soii successeur. Il voulait, — ^ preuve touchante de son humilité — rester membre, simple membre de cette congrégation qu'il avait' fondée, gouvernée pendant dix ans, et qu'on lui arrachait des mains!
Mais rhiimilité qui avait été la règle constante de sa vie éclata plus que jamais dans les paroles par lesquelles il ouvrit la séance, et qui sont, à notre avis, de vraies paroles de saint :
« De graves motifs, dit-il, que vous connaissez aussi bien que moi, et qu'il serait inutile, par conséquent, de vous rappeler, m'ont déterminé à remettre entre les mains de Monseigneur la charge de supérieur général de la congrégation. Il est certain, je n'hésite point à le dire, que j'étais, sans le vouloir, un obstacle au bien que vous êtes appelés à faire dans le diocèse, et, dès lors, il était nécessaire que je cessasse d'être votre chef, et que je n'eusse plus aucun titre, de quelque nature qu'il fût, dans la congrégation. Je n'ai été instruit et je n'ai bien jugé que trop tard du véritable état des choses, et j'admire comment vous avez pu supporter si longtemps et avec tant de patience tout ce qui s'attachait de fâcheux à mon triste nom. Recevez-en mes remerciements sincères : j'en conserverai jusqu'à mon dernier soupir un vif et doux sentiment de reconnaissance.
« Mes frères bien- aimés, permettez à celui qui fut votre père de vous donner quelques derniers avis. Le premier et le plus important est de rester inébranlables dans votre attachement et dans votre soumission à la chaire de saint Pierre. Que ses décisions soient à jamais la règle de vos croyances et de votre conduite, sans ombre de restriction ni de distinction, comme je vous l'ai toujours recommandé. Nous ne nous étions pas toujours tenus assez en garde, il faut en convenir franchement, contre l'esprit de système et de nouveauté, et vous devez prendre aujourd'hui devant Dieu la résolution de l'éloigner pour toujours de vos entretiens, de vos études et de votre enseignement.
« En second lieu, qu'aucun de vous n'hésite, comme je n'hésite point moi-même, à faire tous les sacrifices qu'exigent la gloire de Dieu et le salut des âmes. C'est particulièrement de cette disposition-ci que va dépendre la perpétuité de l'œuvre que nous avons fondée de concert. Que chacun marche les yeux fermés, à la voix paternelle