LETTRE DE S. ÉM. LE CARDINAL PERRAUD
ÉVÊQUE d'aUTUN
Aulun, le 8 octobre 1902.
Mon Révérend et cher Père,
Votre Vie de l'abbé Jean -Marie de la Mennais, ancien vicaire général de Saint-Brieuc et de Rennes, fondateur et supérieur général de l'institut des Frères de l'Instruction chrétienne de Ploërmel et des Filles de la Providence de Saint-Brieuc, restaurateur de plusieurs congrégations de femmes vouées à renseignement ou aux œuvres de charité, est une page très instructive, de l'histoire de l'Eglise de France au dix-neuvième siècle.
Vous l'avez écrite dans le dessein de seconder les démarches déjà commencées auprès du Saint-Siège, en vue d'obtenir l'introduction de la cause du serviteur de Dieu, et de préparer les éléments d'un procès de béatification. J'ai l'espoir que votre livre contribuera puissamment à un résultat si désirable. A l'aide de documents originaux dont beaucoup étaient encore inédits, et par des témoignages d'une incontestable autorité, vous avez très bien fait connaître les labeurs presque incroyables qui ont remj)]! la longue vie de ce prêtre dévoré de zèle pour le salut des âmes, doué d'une intelligence remarquable, d'une profonde humilité, d'une prudence consommée et des plus solides qualités administratives. On demeure confondu d'admiration quand on lit le détail des œuvres qu'il a entreprises et du bien immense dont il a été Finstrument, toujours détaché de lui-même et surnaturellement désintéressé.
Educateur .plein de sagacité et d'expérience, créateur de familles religieuses qui, depuis sa mort, n'ont pas cessé de prospérer et de s'étendre, chargé, pendant plusieurs années, du gouvernement intérimaire d'un diocèse considérable, on se demande comment il a pu suffire à tant de tâches, et si diverses, auxquelles il faut encore ajouter de très nombreuses prédications, dont les quelques fragments que vous avez cités révèlent un véritable apôtre, et justifient les éclatants succès obtenus par lui dans le ministère des missions.
IV LETTRES EIMSCOPALES
A cette existence si remplie n'ont pas été ménagées de très dures épreuves. Elles auraient pu déconcerter un homme moins pénétré que lui du plus pur esprit *de l'Evangile et de l'impérieuse nécessité pour" un disciple de Jésus-Clirist d'avoir part à la croix de son maître, et, comme disait saint Paul, u d'y être attaché avec Lui ».
Ces épreuves n'ont servi qu'à mettre en relief l'esprit de foi et la patience évangélique de ce saint prêtre. Fidèle à la grâce de son ordination, il a trouvé dans les injustices et les mauvais procédés des hommes à son égard le moyen providentiel de se montrer l'imitateur toujours plus exact et plus courageux de cette Hostie sainte que nous consacrons tous ies jours, et qui nous rappelle sans cesse l'obligation de nous sacrifier : Imitamini quod tractatis.
L'épisode le plus douloureux de cette vie sacerdotale, si uniquement dévouée au service de Dieu, est, sans contredit, l'apostasie lamentable du frère dont l'abbé Jean-Marie était l'aîné, qu'il aimait d'une affection presque paternelle, et sur lequel il avait fondé les plus gitindes espérances pour la défense de la foi et la diffusion de la vérité chrétienne. Quel mystère que cette évolution en sens inverse, qui conduit progressivement l'un des deux frères — le héros de votre histoire — jusqu'aux sommets de la perfection, tandis qu'elle s'exerce à rebours sur l'autre. Félicité, dont le nom contraste si péniblement avec sa malheureuse destinée! C'est lui, Féli, comme l'appelaient ses parents et ses amis, qui passera les vingt-deux dernières années de sa vie dans la révolte ouverte contre le Saint-Siège, dont il avait été jadis l'intrépide et éloquent défenseur. C'est lui qui, de chute en chute, d'abîme en abîme, descendra jusqu'à la négation radicale de tout l'ordre surnaturel, jusqu'au panthéisme, jusqu'au socialisme révolutionnaire.
Oui, c'est une incompréhensible et terrifiante énigme que l'opposition finale et irréductible de ces existences fraternelles qui avaient commenc(S par être si parfaitement unies, et entre lesquelles se creusa un gouffre infranchissable. Combien, hélas! il est cruel de rappeler que ce prêtre, qui avait écrit des pages si émouvantes sur la vérité, la nécessité, la beauté de la religion; qui avait combattu l'indifférence par les arguments les plus persuasifs, qui avait lutté avec une indomptable énergie contre les restes du gallicanisme et puissamment contribué à ramener dans le clergé français le respect et l'amour des prérogatives attachées à la chaire de saint Pierre et au Souverain Pontificat,
LETTRES EPISCOPALES v
mourait à Paris, le 27 février 1854, après avoir obstinément refusé tout secours religieux, demandé des funérailles purement civiles, et interdit même que l'on mît une croix sur la place de la fosse commune oii il avait voulu que son corps fût jeté!
Quelles larmes amères, inconsolables, versées sur lui par le malheureux abbé Jean-Marie! En vous lisant, on pleure avec lui; avec lui, on répète ce cri plaintif qui s'échappait de son cœur brisé la première fois que, après la mort impénitente du prêtre apostat, il alla dire la messe dans cette petite chapelle de la Chesnaie où, trente ans auparavant, les deux frères étaient montés, l'un après l'autre, au même autel, pour offrir le saint sacrifice et prier aux mômes intentions! On croit entendre l'écho lointain du gémissement de David, pleurant sur la mort de son fils rebelle : FUi mi, xibsalom, fili mi!...
Je me suis laissé entraîner par ce dranu^ si poignant, et j'ai senti revivre en moi l'émotion indicible qui courut dans tout l'auditoire de notre petite chapelle de l'Oratoire de la rue du Regard, au jour, rappelé par vous, oi^i le Père Gratrv, annonça la mort du trop célèbre auteur des Paroles cVun croyant.
Je reviens à votre Vie de l'abbé Jean-Marie. Voire travail me paraît excellent de tout point. Vous avez su mettre beaucoup d'ordre dans l'exposé des œuvres si nombreuses accomplies par ce très digne prêtre. Quant au style, c'est bien celui qui convient à un ouvrage de ce genre. Il est simple, clair, attachant. Enfin, et par-dessus tout, j'estime que, votre livre sera très bienfaisant pour vos frères dans le sacerdoce. Ils trouveront là un modèle^ vivant de ce que doit être le prêtre, dans nos lemps difficiles et troublés, pour ne se déconcerter d'aucun obstacle et puiser incessamment dans la prière, la pénitence, la solide piété, le secret d'opposer aux attaques incessantes de l'espril du mal les œuvres que Dieu inspire, bénit et récompense.
Je suis, mon Révérend et cher Père, voUv bien cordialement dévoué en N.-S.
f Adolphe-Louis-Albert, Cardiwl PERRAED, évêque d'Autuii.
LETTRES ÉPISCOPAl.ES