‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 51 sur 257 · LA « TRADITION DE L'ÉGLISE, ETC · texte numérisé non relu

LA « TRADITION DE L'ÉGLISE, ETC

Bonaparte, en 1803. Sur le refus du pape, une brutale violation du droit des gens a fait tomber la ville d'Ancône entre les mains des troupes françaises.

Bientôt Napoléon a exprimé la prétention que le Souverain Pontife eût à regarder tous les ennemis de la France comme les siens propres, et à chasser des Etats de l'Eglise Russes, Anglais et Suédois.

Quand, en 1806, se fondant sur le droit de suzeraineté que le Saint-Siège possédait depuis si longtemps sur le royaume des Deux-Siciles, Pie Yll a refusé de reconnaître Joseph Bonaparte comme roi de Naples, il a été menacé de perdre sa principauté. De fait, les Français entreront dans Rome à la Chandeleur de 1808. Deux mois après, plusieurs provinces pontificales, et, en 1809, tous les Etats de l'Eglise, seront réunis à l'empire français et incorporés au royaume d'Italie.

En présence de pareils abus de la force, quelle est Fattitud^ de l'épiscopat concordataire? A part quelques exceptions, il baisse la tète, terrorisé par le despote.

Pendant que ces graves événements se déroulent en Italie, Jean et Félicité de la Mennais parcourent à pied, plus souvent à cheval, les chemins creux qui a voisinent la Ghesnaie.

Ils s'entretiennent des maux de l'Eglise, des efforts que font Napoléon et les évoques de cour pour affaiblir Tautorité du pape. Ils savent qu'on n'a pas tout à fait renoncé aux principes qui ont servi de base à la constitution civile du clergé, puisque dix prélats constitutionnels ont été introduits, par la volonté expresse de l'empereur, dans le nouvel épiscopat.

Ils connaissent les maximes qu'on débite de divers côtés pour justifier les pires empiétements, et ils se disent l'un à l'autre, comme d'inspiration : « Telle ne peut pas être la tradition de l'Eglise; il faut chercher dans les conciles et chez les Pères !(i) »

(l! Comme tous ses conlemporains, Fabbé Jean avait, dai>s sa première jemiesse, subi l'influence des préjugés contraires à l'autorité du Saint- Siège (voir Tradition, etc., Introduction, p. X1X\ Converti à d'autres idées par les derniers mandements de Mgr de Pressigny, il s'attacha pour jamais aux doctrines ultramontaines à la suite de ses recherches d'alors.

De retour à la maison, ils consultent les livres. Il se trouve qu'ils ont bien deviné, et que, depuis deux siècles, les Jansénistes et autres sectaires ont prodigieusement altéré les faits et les doctrines.

Un point dô discipline les préoccupe particulièrement, c'est le pouvoir d'instituer les évoques, attribué au métropolitain par la législation révolutionnaire. On dirait qu'ils prévoient le retour à cette législation, retour qui sera tenté, en effet, dans trois ans, par le César des AiHicles organiques.

L'abbé Jean a sur ce point des idées très nettes, et il les exprime à son ami Brute avec la vigueur que donne une science sûre d'elle-même : « De qui un métropolitain tiendrait-il aujourd'hui le pouvoir d'instituer ses suffragants? Les anciens canons ont été abolis par l'autorité ecclésiastique, et seule elle peut leur rendre leur première vigueur. Le prince n'a a\icun droit sur les choses purement spirituelles, comme plusieurs fois il l'a reconnu lui-même. Donc un archevêque qui prétendrait donner la mission à ses suffragants agirait sans titre, et cet acte serait radicalement nul, évidemment schismatique (1). » C'est une solution catégorique donnée, par anticipation, au problème qui se posera, en 1811, devant les évêques réunis en concile par Napoléon.

Persuadés qu'à bref délai leurs étude^s recevront des événements un caractère d'actualité, les deux frères rédigent leurs découvertes, mais ils en cachent soigneusement les feuillets, de peur que la police de Bonaparte ne vienne mettre la main dessus. « Je suis effrayé, écrit Jean- Marie à l'abbé Brute, je suis effrayé des notes que je rassemble et des faits que je recueille. Cependant je ne suis pas encore à moitié de mon travail. De votre côté, cherchez et envoyez-moi tout ce que vous avez d'intéressant (2). »

Ces recherches exigeaient, de leur part, des prodiges de courage. Pour mener à bien une œuvre historique, il faut autre chose que le recueillement d'une campagne

(1) Lettres inédites, etc. p. 2.

f^) Lettre inédite.

Page 1