‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 56 sur 257 · LES ÉTUDES AU COLLÈGE DE SAINT-MALO · texte numérisé non relu

LES ÉTUDES AU COLLÈGE DE SAINT-MALO

reconnaître la nouvelle fondation comme école secondaire subventionnée par la ville. Immédiatement de nouvelles recrues s'annoncèrent. C'était encourageant; mais oi^i loger, même pour le temps des classes, ces enfants qui devenaient légion? En 1807, la Providence y pourvut. Un ancien capitaine de vaisseau, M. Jacques-Alain Bichat, donna successivement à Mgr Enoch deux maisons assez vastes, sous la condition que rétablissement garderait toujours son caractère de petit séminaire.

Les préoccupations d'ordre matériel une fois écartées, il fallut songer aux études. Certes, tout n'était point parfait. Avec des professeurs improvisés, avec des élèves qui arrivaient à tout âge, il était difficile de suivre un, programme régulier. On commençait par l'essentiel, et l^on s'en remettait un peu à la bonne volonté de chacun pour combler plus tard les lacunes d'une formation trop hâtive (1).

C'est dans cette situation que l'abbé Jean de la Mennais trouva le collège, lorsqu'il y reprit son poste à la fin de décembre 1807. La maison comptait alors quatrevingts élèves.

Sans tarder, il se remit à la besogne. Son frère Féli, de son côté, reprit l'enseignement des mathématiquçs (2). Les classes élémentaires furent confiées, comme par le passé, à une élite d'anciens élèves, que l'abbé Jean avait

(1) Le 3 décembre 1807, M. de Grandclos écrivait à son évéque : « Nous n'avons pas de sujets en état de vous être présentés pour l'ordination. Ils travaillent bien, mais comme ils ne sont au latin que depuis trois ans et quelques mois, ils ont parcouru rapidement bien du chemin pour parvenir à la philosophie et a |a théologie. Ils ont encore besoin de neuf à dix mois pour avoir la tôte suffisamment meublée de morale, etc. Mais nous aurons, à la rentrée, une quinzaine d'élèves, dont quatorze décidés à l'état ecclésiastique. Nos humanités vont en augmentant pour le nombre et l'application. » — Lettre inédite. — Archives des Frères.

(2) Il avait été initié à ces sciences, de môme que son frère Jean-Marie, par un jeune Malouin, M. Querret, dont le nom reviendra fréquemment dans notre récit. Voici dans quelles circonstances : « Au commencement de ce siècle, lisons-nous dans une notice consacrée à AI. Querret (a), trois ou quatre jeunes gens de Saint-Malo se réunissaient pour des études communes. Parmi eux, les uns enseignaient les mathématiques aux autres, qui, à leur tour, devenaient professeurs de langues. Le dimanche était

(«) Celte notice, œuvre dun imrent de M. Querrel, M. Antoine Macé. a (Hé publiée, en 18 iO, dans la Vigie de l'Ouest, journal de Saint-Malo.

SU discerner, et que révéque consentait à lui laisser, au moins jusqu'à leur prêtrise.

' Plusieurs de ces jeunes gens étaient des saints. Quelques-uns sont devenus des saints à miracles. Ils méritent d'arrêter un instant le lecteur.

Nous avons déjà fait connaître le sympathique abbé Hay. Lorsque M. de la Mennais revint à Saint-Malo, son jeune ami était prêtre, et il avait dû ajouter, lui aussi, à ses fonctions de professeur, celles de vicaire à la cathédrale. Ce dernier poste, devait suffire, toute sa vie, à son ambition (1).

M. Bachelot était également une vieille connaissance de l'abbé Jean. Il faudrait un livre pour raconter la vie de ce saint prêtre (2) ; consacrons-lui du moins quelques lignes.

Successivement professeur dans trois collèges et « recteur » (3) de diverses paroisses, il fut nommé en dernier lieu curé de Pleine-Fougères. Il y devait devenir un nouveau cure d'Ars.

Le voyageur qui visite actuellement l'église de Pleine- Fougères remarque, à l'extérieur, un enfoncement pratiqué dans l'un des murs du transept. Cette espèce

ordinairement consacré à ces réunions laborieuses, et, comme c'étaient des esprits jeunes et ardents, les progrès furent rapides. Au bout de trois ou quatre séances, ils étaient arrivés à lire le traité de Senectute de Gicéron, puis à expliquer Tacite. Dans cette espèce d'enseignement mutuel, M. Querret était le professeur de mathématiques. Il avait pour élèves dans les sciences, puis pour maîtres de langues, deux frères devenus plus tard diversement célèbres. L'un, longtemps administrateur spirituel du diocèse de Saint-Brieuc, est aujourd'hui à la tête des Frères de rinstruction chrétienne, C{ui rendent de si grands services dans l'enseignement primaire ; l'autre est l'illustre auteur de VEssai sur l'Indifférence. »

(1) En 1841, pendant c{ue le clergé de Saint-Malo se rendait processionnellement à la rencontre de Mgr Brossais-Saint-Marc, nouvellement sacré évêque de Rennes, il expira subitement, sur le « Sillon ».

(2) Deux notices intéressantes, mais peu étendues, ont été publiées sur M. Bachelot. La première a pour auteur M. Joseph d'Avenel; l'autre, plus récente, a été écrite par un « curé du diocèse de Rennes ».

(3) Nom donné, en Bretagne, aux desservants.

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de chapelle funéraire renferme des ex-voto de toutes sortes : béquilles, bâtons et autres témoignages d'anciennes souffrances guéries par l'intercession du serviteur de Dieu qui repose là. C'est le tombeau de M. Bachelot, que la piété populaire désigne, dans le pays, sous le nom de « saint Bachelot ».

Sa jeunesse sacerdotale avait été une digne préparation à cette belle vie. Au collège de Saint -Malo il n'avait, disait-il lui-même, que « la vie et l'habit », mais il s'en contentait gaîment. Une fois ordonné prêtre, il mit sa bourse, bien légère pourtant, à la disposition des élèves pauvres : nourriture, logement, vêtements, il pourvoyait à tout.

Témoin de son abnégation, admirateur de sa piété et de son ardeur au travail, l'abbé Jean de la Mennais fit l'impossible pour conserver longtemps un tel auxiliaire. Mgr Enoch, le voyant prêtre, voulait, malgré les représentations de l'abbé de Grandclos, faire de lui un vicaire. M. de la Mennais prit sur lui d'éclairer la conscience du prélat. Sa lettre, aussi ferme que respectueuse, montre en détail la vie presque héroïque des premiers professeurs de Saint-Malo. En voici quelques extraits.

« M. Bachelot, disait-il, veille sur toutes les classes, et il en fait une, composée de vingt-cinq écoliers. Il assiste, en outre, à la leçon d'écriture, de sorte que, le matin, il entre en classe à huit heures, et n'en sort qu'à plus d'onze heures. Dans l'après-midi, il y entre à deux heures moins un quart, et il est souvent près de cinq heures quand il en sort. Le samedi, il fait le catéchisme à tous les écoliers du petit séminaire réunis; le jeudi, il les mène à la promenade, et, chaque jour, il veille sur leurs études et sur leur conduite avec un zèle plein de douceur et une intelligence rare. Si, parmi eux, il s'en trouve quelques-uns qui aient besoin d'être aidés d'une manière particulière, il s'en charge avec empressement, quoiqu'ils ne soient pas même de sa classe, et il consacre à leur instruction une partie du peu de temps qui lui reste. C'est encore à lui que s'adressent les

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parents pour tous les détails qui concernent leurs enfants, et ils ont en lui la plus grande confiance, parce que, le connaissant bien, ils savent qu'il la mérite sous tous les rapports. Il donne donc à ses élèves la journée entière. Il s'en réserve à peine quelques instants, et, s'oubliant lui-même, il ne s'occupe que d'eux seuls. Aussi en est-il aimé autant qu'il les aime, et nous avons la consolation de voir qu'ils profitent presque tous des soins qu'il leur prodigue.

« Ne croyez pas. Monseigneur, qu'il soit déterminé à remplir avec autant de zèle ces importantes mais pénibles fonctions par les avantages qu'il en retire. Vous en serez peut-être surpris; cependant la vérité est que nous ne lui payons rien, absolument rien. 11 a seulement sa pension chez M. Bichat, qui la lui donne gratis, parce qu'il admire un pareil dévouement et qu'il en sent tout le prix. L'honoraire des messes de M. Bachelot suffit, d'ailleurs, à son entretien, et j'ai découvert que, sur ce faible revenu, il économisait encore, afin de pouvoir répandre quelques aumônes secrètes dans le sein de nos pauvres écoliers . . .

« Enfin, Monseigneur, permettez-nous de vous observer que l'union la plus intime règne entre tous les professeurs de votre petit séminaire. Ils s'aiment les uns les autres ; ils s'entr'aident ; ils suivent tous la même méthode, et ils sont animés du môme esprit. Ce parfait accord est notre seule richesse, et nous ne vous dissimulerons pas, Monseigneur, que nous ne craignons rien tant qu'un ehangement quelconque, qui peut-être pourrait nous l'enlever. Mais je n'insiste pas davantage, et, là-dessus <iomme sur tout le reste, nous nous en rapportons, sans réserve, à votre sagesse et à votre prudence (1). »

En présence d'aussi bonnes raisons, l'évêque se rendit.

L'abbé Bachelot était très lié avec un jeune prêtre comme lui zélé, modeste et charitable, M. Langrez. Ancien élève de la maison; instruit, lui aussi, par la charité de

(1) Lettre inédite, du 7 janvier 1808 — Archives des Frères.

M. LANGREZ mil-

MM. Vielle et de la Mcnnais, il fut chargé, en 1807, desclasses de troisième et de seconde. Il venait de recevoir la tonsure. Précédemment, il avait déjà professé la cinquième, tout en étudiant, pour son compte, la philosophie, et la théologie. Bientôt, c'est la rhétorique qu'il lui fallut accepter. C'était une lourde charge : « Hélas! disait-il plus tard, on m'a fait enseigner aux autres ce que je ne savais pas moi-même. Je faisais souvent des hérésies^ scientifiques et littéraires. »

Il avait du moins le talent de se faire aimer de ses élèves par son affabilité et son abnégation sans bornes. Plusieurs lui vouèrent dès lors une affection qui ne devait pas faiblir; mais personne ne lui resta plus attaché que M. de la Mennais.

Ils devaient avoir une destinée presque commune. Successivement chanoine de Quimper, missionnaire, fondateur d'une congrégation de femmes vouées à l'adoration du Saint-Sacrement, à l'éducation des pauvres orphelines et à la formation des domestiques chrétiennes, l'abbé Langrez continua toute sa vie de prendre les avis de son ancien guide. De son coté, M. de la Mennais trouvait dans son commerce le repos et Tallégresse intérieure si nécessaires parfois à son âme de militant (1).

M. Lévêque, jeune prêtre distingué, qui avait professé quelque temps la philosophie pendant la maladie de l'abbé de la Mennais ; M. de Lélien, que nous avons déjà mentionné; M. Ruault, le futur aumônier des Frères de Ploërmel, M. Noël et M. Marchais complétaient le personnel enseignant de Técole ecclésiastique.

Avec de pareils hommes, MM. Vielle et de la Mennais. pouvaient compter sur l'avenir. La sympathie des Malouins continuait de s'affirmer; l'estime pour l'état ecclésiastique renaissait dans les familles. Bientôt la maison de M. Bichat regorgea d'écoliers, et il fallut songer à un nouvel agrandissement.

(IHI-"" la comtesse de Tréinaudan a écrit une vie de M. Langrez, sous ce titre un peu étrange : Comment s'est fondée en Bretaqne une institution de charité. Paris, Jules Gervais, 1882.

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L'abbé Jean avait jeté les yeux sur une construction décrépite située dans le voisinage du collège : « La seule chose qui nous embarrasse, écrivait-il à Mgr Enoch, c'est de trouver 7 000 francs, dont nous avons besoin pour payer le local. »

Son embarras va bientôt cesser. C'est Fépoque du blocus continental. Un corsaire de Saint-Malo, M. Thomas, vient de prendre deux navires chargés d'une riche cargaison. Sa bienveillance est acquise au collège, et il ne refusera pas de céder à l'abbé Jean une partie de son butin.

Mais le consentement de l'évêque est nécessaire. M. de la Mennais lui écrit en hâte : « Nous venons vous demander. Monseigneur, s'il ne serait pas possible que nous fussions associés au bonheur de M. Thomas, et si ce serait être trop hardis que d'espérer une petite part dans le produit de ses belles prises. Cela nous mettrait un peu à l'aise, et nous vous en serions si reconnaissants- (1)! »

La fortune ne refuse rien à qui sait ainsi payer d'audace. M. Thomas donna plus qu'on ne lui demandait.

Sa bourse une fois bien garnie, l'abbé Jean éleva ses prétentions. Ce n'était plus maintenant une masure qu'il convoitait, c'était un hôtel. Une fois de plus, la Providence vint à son aide. Le 28 mars 1808, les fondateurs du collège purent acheter, au prix d'une modique rente viagère, une maison superbe que leur cédait un homme de bien, M. Le Fer de Beauvais. Cette maison était située près de l'ancienne chapelle Saint- Aaron, dans le lieu même d'où sortit saint Malo pour annoncer l'Evangile aux habitants d'Aleth (2).

Des dons importants vinrent à^la même époque assurer matériellement l'avenir de l'institution (3). Pour encourager les libéralités des Malouins, les deux frères de la

(i) Lettre inédite. — Archives des Frères.

(2) Cf. de Courcy et de la Gournerie. Lettres inédites, etc., à Mgr Brute ^. 22.

(3) Parmi les bienfaiteurs du collège à cette époque, il convient de citer M'i^ Hélène Beaumont, les héritiers de Goyon de Beaufort et M'^' Rosalie Autfray de la Gatinais.

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