LABBÉ JEAN SECRÉTAIRE DE M^'^ CAFFARELLI
Dans la situation critique où se trouvait l'abbé Jean, c'était une bonne fortune. Il ne fut pas néanmoins exempt des hésitations qu'avait éprouvées M. Vielle un an auparavant.
Depuis le concordat, chacun de nos diocèses français est un petit Etat qui se gouverne avec ses lois propres, ses coutumes et ses traditions. En sortir, quand on est prêtre, pour aller ailleurs recommencer sa vie, c'est s'exposer aux tristesses, parfois aux déconvenues, d'une véritable expatriation. M. de la Mennais le savait; aussi, malgré les récentes épreuves qui lui avaient rendu pénible le séjour de Saint-Malo, ne se résignait-il pas sans angoisse à quitter des compatriotes au service desquels il avait rêvé de mourir. Il lui en coûtait surtout d'abandonner tant de confrères aimés, tant d'âmes qui l'avaient pris pour confident et pour guide.
Il avait pu apprécier la délicatesse et la piété de l'éveque de Saint-Brieuc. Il lui confia à lui-même ses perplexités, et le pria de décider de son sort.
« L'abandon avec lequel vous vous remettez entre mes mains, répondit le prélat, m'impose des devoirs que je tâcherai de remplir du mieux qu'il me sera possible. Pour y parvenir, je ne négligerai ni soins, ni efforts. Nous vivrons comme deux frères, nous aidant et nous encourageant à porter le fardeau de l'épiscopat, que vous voulez bien partager avec moi. Vous me le rendrez moins pesant. Cet espoir me soutient, m'encourage, et je ne fais plus de vœux que pour votre prompte arrivée dans ce pays. Je tâcherai de vous le rendre le moins désagréable possible et de vous consoler des peines i[ui vous affligent. C'est dans ces sentiments. Monsieur, que je vous embrasse avec le plus tendre attachement (1). »
Ces lignes si cordiales décidèrent M. de la Mennais. Il confia à son frère Féli les derniers détails de la liquidation qui l'occupait depuis plusieurs mois, et, le 20 mars 1814, il étarit à Saint-Brieuc.
(1) Reparte, p. 131.
Le prélat dont il allait partager la vie gouvernait k diocèse depuis 1802. D'origine corse, la famille de Mgr Gaffarelli était établie depuis longtemps dans le diocèse de Toulouse. Elle était noble, mais peu fortunée et fort nombreuse.
Jean-Baptiste, celui qui devait devenir l'évêque de Saint-Brieuc, était né, en 1763, au château du Falga, en Languedoc. Il se destina de bonne heure à l'état ecclésiastique, et il était vicaire de sa paroisse natale lorsque survint la Révolution. Obligé, pour refus de serment, de passer en Espagne, il y apprit assez la langue du pays pour remplir diverses fonctions, et s'y fit aimer par sa piété, sa douceur et l'extrême aménité de son caractère. Rien, d'ailleurs, ne le préparait à l'épiscopat.
Pendant l'expédition d'Egypte, l'ainé de ses frères, officier d'une rare distinction, mourut, regretté de Bonaparte dont il était le confident et l'ami. Ce fut, pour le reste de la famille, le point de départ de la fortune.
Il restait à l'abbé Gaffarelli trois frères, Joseph, Charles et Auguste. Joseph, ancien officier de marine, fut nommé préfet maritime de Brest; Charles était prêtre et avait rempli, avant la Révolution, les fonctions de chanoine de Toul. Il avait eu le malheur de renoncer à son état ; on lui reconnaissait, d'ailleurs, du talent pour l'administration : il devint préfet de TAube; quant à Auguste, le plus jeune, Napoléon fit de lui un de ses aides-de-camp. Jean-Baptiste était rentré en France vers 1798, et, avant l'ouverture des églises, il résidait chez son frère, le préfet maritime de Brest. C'est là que le premier consul vint le chercher pour faire de lui un évêque.
La tâche était redoutable. A Saint-Brieuc, comme à Saint-Malo, comme à Rennes, on avait à peu près tout détruit. La cathédrale, monument d'aspect modeste, assez pauvre, même sous l'ancien régime, avait servi d'étable; les églises avaient été saccagées, les chapelles abandonnées ou vendues ; les prêtres fidèles revenaient à peine de l'exil ; tous étaient âgés, la plupart infirmes; le clergé