‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 78 sur 257 · CARACTERE DU PRELAT · texte numérisé non relu

CARACTERE DU PRELAT

constitutionnel, peu nombreux (1), renonçait d'autant moins volontiers à ses erreurs, qu'il avait eu pour chef un homme d'esprit borné, mais doué de certaines vertus naturelles, l'évêque schismatique Jacob.

Mgr Gaffarelli se mit courageusement à l'œuvre. Par ses soins, la plupart des jureurs furent réconciliés et les églises pourvues des objets nécessaires au culte. Mais le clergé qu'il avait sous la main ne pouvait lui rendre de longs services. La mort faisait des vides fréquents dans les rangs de ces vieillards. Il fallait, comme à Saint-Malo, élever de futurs prêtres.

L'évoque fonda d'abord quelques écoles ecclésiastiques, qui furent fermées, sauf celle de Dinan, pour faire place aux collèges de l'Université impériale. Il fut plus heureux dans ses tentatives pour restaurer l'enseignement théologique. L'ancien séminaire, racheté par ses soins, réunit bientôt plus de cent-cinquante ordinands.

Très affable, de manières à la fois simples et distinguées, il fut, pendant ses premières années d'épiscopat, également aimé de ses prêtres, des hauts fonctionnaires de la ville et des gens du peuple.

Ce n'est pas qu'il manquât de fermeté. Il en usa plus d'une fois à l'égard de certains prêtres qui, pendant les troubles révolutionnaires, avaient perdu l'habitude de , l'obéissance.

Il en fit preuve surtout à l'égard de l'empereur luimême, lors du concile national de 18H. Sincèrement attaché à Napoléon comme au bienfaiteur de sa famille, il ne craignit pas de lui résister quand il crut les droits du Saint-Siège menacés.

— « Savez-vous bien, lui dit l'empereur, que je puis vous retirer votre évêché et vous mettre en prison?

— (f Sire, répondit le prélat, cela vous serait plus facile que de me rendre mon frère tué pour vous. »

Cette réponse désarma le souverain, qui le nomma

(1) Selon MM. Geslin de Bourgogne et de Barthélémy, les registres de Tèvêque Jacob ne mentionnent que 175 prêtres constitutionnels.

ir>0 JEAN-MARIE DE LA MENNAIS

peu après chevalier de la Légion d'honneur. Néanmoins il lui refusa, pendant quinze ou dix-huit mois, l'exemption de ses séminaristes conscrits, et la permission d'ordonner des sous-diacres.

Mgr Gaffarelli avait l'esprit vif, la conversation animée, le caractère décidé. Il fut charmé de rencontrer chez son secrétaire les mêmes qualités, jointes à une maturité de jugement et à une connaissance des hommes qui le rendaient éminemment propre à l'administration. L'abbé Jean fut, dès lors, créé in petto vicaire général.

Cet accueil épargnait au nouveau venu l'ennui de se sentir étranger. D'ailleurs, le séminaire n^était pas loin de l'évêché, et M. de la Mennais entretenait par de fréquentes visites l'intimité qui l'attachait, depuis l'enfance, à son ancien maître.

Honoré, comme lui, de l'amitié de l'éveque, M. Vielle n'en avait pas moins besoin, parfois, de consolations. Son ministère n^était pas sans épines. Il avait succédé à un prêtre vénérable par son âge et ses vertus, M. Chantrel, que Mgr Gaffarelli avait dû éloigner à cause de certains défauts choquants de caractère. Cet ancien supérieur comptait toujours des partisans, aussi bien dans le clergé que parmi les ordinands. On avait assez mal accueilli les réformes introduites par M. Vielle, et l'entrée aux affaires des « deux étrangers », comme disaient les mécontents, avait donné lieu à des cabales qui sourdement minaient l'autorité de l'éveque.

Le foyer de cette agitation était le chapitre même de la cathédrale. Il y avait parmi les chanoines un ancien moine de l'abbaye de Beauport, M. Lesage, homme instruit, écrivain élégant et spirituel, mais un peu trop conscient de son mérite, qui ne pardonnait pas à Mgr GafFarelli d'associer d'autres que lui au gouvernement du diocèse (1). Il

(1) Le chanoine Lesage a laissé trois volumes manuscrits de Mémoires sur les affaires ecclésiastiques du diocèse de Saint-Brieuc pendant les quarante premières années du siècle. Bien que ses appréciations soient d'ordinaire malveillantes jusqu'à l'injustice, nous avons puisé dans son travail d'utiles et intéressants renseignements.

l.ES AMITIÉS DE JEAN lai

devait être, plus tard, rame de toutes les oppositions qui entravèrent le zèle de MM. Vielle et de la Mennais ; mais il avait du savoir-vivre, et il fit d'abord bon accueil au jeune secrétaire.

Celui-ci, heureusement, savait observer. Il fut poli et déférent, mais resta circonspect. Pendant les premiers mois de son séjour à Saint-Brieuc, il n'avait d'autre société que celle de l'évêque, de ses vicaires généraux, de M. Vielle et de l'abbé Renault, son collègue au secrétariat.

Grâce à ces précautions, il vivait en paix, et augurait bien de son séjour auprès d'un prélat qui commençait à le chérir comme un fils. Une seule chose lui coûtait toujours, Téloignement de ses amis.

« Jusqu'ici tout me plait, écrivait-il à M. Querret; mais je n'oublie pas que les commencements sont toujours beaux et qu'il faut attendre pour juger. Sancho Pança, qui aimait tant les proverbes, m'aurait sans doute rappelé ces deux-là, si je lui avais parlé des agréments que je trouve dans une ville où j'arrivai hier. Je suis sûr cependant que je ne cesserais point de m'y plaire si tous mes amis étaient auprès de moi; mais je sens douloureusement leur absence, et rien ne pourra remplir le vide qu'ils laissent dans mon cœur. Oh! que la vie est triste! On se connaît; on s'aime, on est uni par le fond de l'àme, et le lendemain on se quitte, on est jeté à vingt lieues l'un de l'autre. Ainsi va ce monde ; les joies solides sont réservées pour l'autre (1). »

Il semble que la douce influence de Mgr Gafl'arelli ait éveillé dans son âme un besoin d'expansion qu'elle ne se connaissait pas encore. Il adresse à son frère Féli, à MM. Querret, Brute et Teysseyre des lettres plus afl'ectueuses que jamais. C'est sa correspondance d'alors qu'il faut lire pour savoir ce qu^il y avait de sensibilité et de tendresse contenue sous le masque parfois un peu sévère qui dérobait aux yeux des profanes ses sentiments intimes.

ri) LeUre du 21 mars 1814, citée par Ropartz, page 135.

i:i2 JEAN-MAUIE DE LA MENNAIS

« En lisant votre lettre, mon cher ami, déclare-t-il à M. Querret, mes yeux se sont remplis de larmes, et j'ai eu de la peine à rachevcr ; enfin m'y voilà, et me voici la plume à la main pour y répondre. Ce que vous éprouvez, je ne l'éprouve pas moins vivement, et quand je suis rentré dans ma petite chambre, je vous cherche à côté de moi pour vous parler de vous, de moi, de tout, en un mot. Là, rien de ce qui intéresse Fim n'est étranger à l'autre ; il semble que nous n'ayons qu'une âme, et, en écrivant ces lignes, je vous vois, je vous entends, je vous parle avec ma plume comme si vous étiez là. Mais pourtant, quelle différence, mon Dieu ! quelle différence ! Je serais tenté de le dire une troisième fois, tant est vif le sentiment que j'en ai. »

G^est la plainte de la nature; mais Tami se souvient qu'il est prêtre ; il faut que la grâce parle à son tour :

« Une seule réflexion me console, ajoute-t-il, c'est que notre séparation a été amenée par un concours de circonstances que nous ne pouvions ni prévoir, ni prévenir, et qu'enfin nous pourrons au moins de temps en temps nous revoir encore, et épancher notre cœur l'un dans l'autre . Dieu le veut, mon tendre ami, ce mot dit tout. Nous devons nous laisser aller doucement entre ses bras, jeter dans son sein nos sollicitudes, nos peines, nos regrets, et nous unir à lui plus que jamais par les liens d'un indissoluble amour. Aimons-nous en lui et pour lui ; qu'il soit le centre unique dans lequel nous nous retrouvions à tous les instants. Oh ! que le reste est fragile et vain ! In imagine per transit homo. — Vapor ad modicwn parens (1) . »

Parfois le ton s'élève ; le langage devient pressant, passionné, énergique. C'est l'apôtre qui a rencontré une âme d'élite, et qui veut la façonner coûte que coûte à l'image du Maître adoré : « Vous savez, mon tendre ami, dit-il àM. Querret, combien je désire ardemment que vous soyez

(1) « L'homme passe comme une ombre. — C'est une vapeur qui apparaît un instant. » — Lettre du 29 mars 1814, citée par Ropartz, p. 136.

LA VIE A L'ÉVÉCHÉ im

un saint, oui, un saint, et je ne sais pourquoi on craint presque de mériter ce titre ici-bas, quoiqu'il faille nécessairement être saint sur la terre si Ton veut habiter le ciel. 0 mon ami, élevons nos cœurs et nos espérances vers ces éternelles demeures dont Jésus-Christ vient de nous ouvrir Feutrée : neque mors erit ultra, neque clamor, neque luctus. Après quelques jours d'épreuve, nous nous reposerons dans une paix riche de bonheur, in requie opulenta. — 0 quand o, quando? Veni, Domine Je.su (1).

Chaque jour, hélas! il fallait descendre de ces hauteurs aux prosaïques fonctions d'employé de bureau.

Heureusement Mgr Caffarelli s'appliquait à rendre la tache douce à ses secrétaires. Tous les matins, après le déjeuner, l'abbé de laMennais et l'abbé Renault s'asseyaient devant la table de son cabinet. Le prélat ouvrait alors son portefeuille, et distribuait à chacun sa part de correspondance en recommandant l'activité, afin que l'on pût causer, une fois la besogne achevée. Il n'était sévère que sur un point. Lorsqu'on écrivait à une dame, la marge du papier n'était jamais assez large, le ton assez respectueux, le style assez soigné. L'abbé Renault gémissait parfois de ces exigen,ces. Quant à M. de la Mennais, habitué depuis longtemps à correspondre avec des personnages haut placés, il adoptait sans le moindre etfort les formules de politesse de l'ancien clergé (2).

Très affectueux, Mgr Caffarelli soulTrait parfois de l'espèce d'isolement auquel le condamnaient ses prêtres. Si ses vicaires généraux avaient pour lui toutes sortes d'égards, il n'en était pas de môme des membres de son chapitre. Mécontents d\m règlement qu'il leur avait imposé, excités sous main par M. Lesage, les chanoines de Saint-Rrieuc se tenaient ostensiblement à l'écart de leur chef. M. de la Mennais prit à tâche de faire oublier au

(1) Lettre inédite. — Archives des Frères.

(2) L'abbé Renault se fit plus tard jésuite. Nous empruntons ces quelques détails sur l'intérieur de Mgr Catfarelli à la Notice historique sur le R. P. François Renault, de la Compagnie de Jésus, par le P. Achille Guidée, p. 6.

prélat ces petites misères. Il aima de toute son âme cet homme éminemment bon, accueillant et simple, et Tintimité s'accrut à proportion de son dévouement,

L'évêqiie recevait de temps à autre son frère, le préfet maritime de Brest. Ce haut fonctionnaire conçut tant d'estime pour M. de la Mennais, qu'il n'hésita pas, quelques mois après, à lui confier de graves intérêts financiers.

Dès lors, l'abbé Jean faisait partie de la famille. Il était question de l'emmener dans le midi.

— u Jean-Marie, disait le prélat, il faudra que nous fassions ensemble un voyage en Languedoc l'année prochaine. Nous irons à la Velanette, au Falga! Gomme je jouirai ! »

Un événement imprévu vint renverser ces beaux projets. Dans la nuit du 12 au 13 avril, quelques semaines seulement après l'installation définitive de l'abbé Jean à Saint- Brieuc, on apprenait la chute de Napoléon, l'entrée des alliés à Paris et la restauration des Bourbons. Ces changements produisirent sur l'évêque et sur son secrétaire une impression bien différente. Pour la famille de Mgr Caffarelli, c'était une disgrâce; pour les auteurs de la Tradition de l'Eglise sur Vinstitution des évêques, c'était une délivrance.

L'abbé Féli partit immédiatement pour Paris. On allait enfin pouvoir faire imprimer l'ouvrage auquel on avait consacré tant de veilles.

Etabli dans une pauvre maison du quartier latin, l'écrivain ne se borna pas à corriger les épreuves de ce grand travail. Libre de la censure impériale, il conçut le projet de fonder un journal catholique. Il croyait à la puissance de la presse, et méditait d'en faire l'organe d'un apostolat nouveau : vue de génie qu'il fit sans peine partager à son frère.

Mais il ne pouvait seul diriger l'entreprise. Personne

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