PROJET DE JOURNAL A PARIS
n'était plus que lui impropre aux affaires : nulle expérience, nulle connaissance pratique du monde, du milieu ambiant, de cette société qu'il se proposait de convertir et de ramener à la religion. Que faire? Il appela à son secours Jean-Marie.
« Mon frère est toujours à Saint-Brieuc, écrit-il à l'abbé Brute; mais j'espère qu'il ne tardera pas à venir me rejoindre. Nous aurions bien de la peine à prendre l'habitude de vivre séparés l'un de l'autre. »
M. Teysseyre était gagné à ce projet, et il écrivait à l'abbé Jean : « Je parlais dernièrement de vous avec un excellent ecclésiastique, chargé spécialement de tout préparer pour la restauration de TEglise de France, et tous deux, nous formions des vœux pour que la Providence vous iixât à Paris dans des circonstances si précieuses, où le zèle et les talents sont à la fois si nécessaires et si rares (1). »
Un moment, Jean de laMennais fut ébranlé. Entretenir, chaque matin, ses frères dans le sacerdoce des grands intérêts de l'Eglise et du pays; faire pénétrer dans tous les presbytères, au moyen d'un organe périodique, les doctrines ultramontaines pour lesquelles il avait tant lutté depuis dix ans, quel rêve!
Mais, d'autre part, comment quitter un prélat qui lui a fait un si bienveillant accueil, dont il est tendrement aimé, et auquel il devient de plus en plus nécessaire?
Féli n'ignore point l'intimité des relations qui unit Tévêque à son secrétaire, mais il sait aussi quelle place de choix il occupe lui-même dans le cœur de Jean, et il ne craint pas de lui demander, au nom de Taffection fraternelle, le sacrifice de liens plus récents.
« Je sens mieux que personne, dit-il, la force des liens qui t'attachent à l'évêque de Saint-Brieuc, et, quoi qu'il pût m'en coûter, je ne te conseillerais jamais une démarche qui pût blesser la délicatesse. Mais ne s'agit-il pas ici de choisir entre deux engagements très réels l'un et l'autre? Quand tu es allé l'établir à Saint-Brieuc, n'espérions-nous pas nous y réunir? Qui t'a empêché de te
(1) Lettre inédite. — Archives des Frères.
lier à ce diocèse, si ce n'est la liberté que tu voulais te réserver de le quitter, en cas que les événements m'appelassent ailleurs? Au fond, ne nous devons-nous pas plus mutuellement, que nous ne nous devons à qui que ce soit? Pourquoi donc sacrifierions-nous cette sorte de devoir réciproque, et tout ensemble notre bonbeur, à des considérations étrangères?. . . J'ajoute un motif d'un grand poids. J'ai besoin de quelqu'un qui me dirige, qui me soutienne, qui me relève ; de quelqu'un qui me connaisse et à qui je puisse dire absolument tout. A cela peut-être est attaché mon salut. Pèse cette dernière considération (1). »
Féli prévoyait que son frère ne serait pas insensible à de tels arguments. Il avait assurément besoin d'un guide, qui le savait mieux que Tabbé Jean? Mais celuici possédait-il encore l'ascendant nécessaire pour gouverner cette nature fougueuse? Il commençait à en douter un peu. Que penser d'un homme qui, après avoir reçu la tonsure et les ordres mineurs avec une angélique piété, semblait vouloir renoncer au sacerdoce, afin de vivre à sa fantaisie, et, en attendant mieux, cherchait un emploi à Paris dans un ministère? Sans refuser absolument le concours demandé, Jean ajourna son voyage.
D'ailleurs, de nouveaux devoirs réclamaient sa présence à Saint- Brieuc. La situation de Mgr GafFarelli était délicate. Obligé^ de se réjouir officiellement du retour des Bourbons, il ne se résignait pas à jeter l'anathème au régime déchu. Les hommages publics au nouveau souverain, que lui imposaient l'opinion et les convenances, lui coûtaient plus qu'à la plupart de ses collègues; on le savait à Saint-Brieuc, et il se trouvait des légitimistes assez fanatiques pour lui faire un crime de ses regrets. A la fin de mai 1814, il consentit à présider le service célébré pour Louis XVI, mais il fut heureux de charger son secrétaire particulier de l'oraison funèbre.
M. de la Mennais avait toujours été royaliste. Si sa modestie fut tentée de décliner l'honneur, il ne recula
(1) Lettre du 30 avril 1814. — A. Blaize. Œuvres inédiles, etc, t. L p. 136.
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point devant le fardeau. Le discours obtint un grand succès. De tous côtés on en réclamait l'impression. L'orateur ne se résigna point à « faire gémir la presse», comme il disait gaîment; à grand'peine M. Querret obtintil communication du manuscrit, qui n'a pas été conservé.
Mgr GalTarelli avait travaillé seul jusqu'alors à la composition de ses mandements. Sans dénoter un remarquable talent d'écrivain, tous respirent une foi profonde et un grand zèle pour le bien des âmes. Mais les récents événements lui imposaient des sujets difficiles à traiter.
La chute de l'Empire avait amené la délivrance de Pie VII. Gomment célébrer le retour du pape dans ses Etats, sans condamner la violence qui l'en avait arraché? L'évoque de Saint-Brieuc avait toujours, en particulier, réprouvé la conduite de l'empereur dans ses démêlés avec le Saint-Siège ; mais son secrétaire devait être plus à l'aise que lui pour la juger publiquement. Il passa la plume à l'abbé Jean.
Quelques jours après, celui-ci écrivait à M. Querret : « Je vous envoie le mandement de Monseigneur pour la délivrance du pape. Je l'ai fait dans une matinée ; mais ne me nommez pas. Vous en sentez les raisons, et je compte sur votre discrétion (1). »
Nous avons sous les yeux ce travail si rapidement composé. C'est une magnifique exposition des prérogatives de l'Eglise romaine. Par l'ampleur des développements, l'autorité des preuves, la noblesse du style, ces pages égalent ce que l'auteur a écrit de plus achevé.
Cependant Félicité ne renonçait pas à ses projets. Tout au plus consentait-il à les modifier^ Fonder un journal est une grosse entreprise quand on est sans relations et qu'on a la bourse légère. Aussi son Mentor à Paris, l'abbé Teysseyre, lui conseillait-il de donner simplement des
(1) Cité par Ropartz, p. 132.
articles au journal do Picot, VA?nide la Religion et du Roi. Féli ne remarquait pas assez l'esprit gallican de ce recueil. Il promit au directeur sa collaboration, et décida même son frère à envoyer de temps à autre un peu de copie.
Il est difficile d'expliquer que l'abbé Teysseyre, attaché comme il l'était aux doctrines romaines, patronnât alors cette publication.
La prose de Jean-Marie ne devait pas, du reste, s'égarer longtemps dans les colonnes de YA7ni de la Religion. Il avait envoyé de Saint-Brieuc quelques articles qui, en passant par les mains de Picot, étaient régulièrement tronqués et remaniés. Il n'en fallut pas davantage pour l'éloigner d'une œuvre qu'il jugeait sans avenir, parce qu'elle se mettait au service de préjugés vieillis.
Féli suivit son exemple, mais pour revenir à son premier projet. M. Duclaux, de Saint-Sulpice, l'encourageait, paraîtil, dans le dessein de fonder un journal ecclésiastique, afin de faire pénétrer en France la science du droit canon, alors peu à la mode; mais l'ardent polémiste n'osait rien entreprendre sans les lumières et l'appui de son frère. Il insista de nouveau pour le faire venir à Paris : « Je ne vois, disaitil, que des considérations de délicatesse personnelle qui pourraient t'arreter encoris. Mais, puisque tu te décidais à sacrifier d'autres motifs plus puissants pour rester, si Dieu y trouvait sa gloire, cette même gloire de Dieu doit, ce me semble, te déterminer à venir quand déjà ton cœur t'y engage, et que tu ne fais que préférer à des liens récents des liens beaucoup plus anciens, et que la Providence elle-même a formés. D'ailleurs, suivant ce que m'a dit M. Duclaux, l'abbé de Quélen doit retourner à Saint- Brieuc. Ne voilà-t-il pas un remplaçant tout trouvé^ et un remplaçant agréable à l'évêque, qui ne doit non plus regarder en tout que le plus grand bien? Qu'il t^amène donc promptement, ou bien qu'il ia laisse partir (1) . »
Ni l'évêque de Saint-Brieuc, ni l'abbé de Quélen luimôme n'étaient disposés sans doute à réaliser les rêves
(1) A Blaize. Œuvres inédites, etc. t. I, p. 165.