‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 80 sur 257 · SEJOUR AUPRES DE FELI · texte numérisé non relu

SEJOUR AUPRES DE FELI

d'une imagination échauffée qui supprimait les obstacles à plaisir; mais une heureuse circonstance permit à l'abbé Jean de donner, pour le moment du moins, satisfaction à son frère.

Mgr Caffarelli était mandé à Paris; il fut décidé que son secrétaire particulier l'y accompagnerait. Sans partager l'enthousiasme un peu irréfléchi de Féli pour les œuvres de presse, l'abbé Jean désirait avant tout connaître la volonté de Dieu, et il était bien aise de goumettre ces projets de journalisme au vénérable M. Duclaux, dont le jugement était pour lui d'un grand poids. Il se proposait en route de hâter l'impression de la Tradition, qui traînait en longueur; enfm la perspective d'une réunion de quelques semaines avec son frère l'attirait puissamment. Il annonça à Féli son arrivée pour les premiers jours d'août 1814.

Sa lettre provoqua une explosion de joie presque enfantine : « Tu ne saurais croire, disait Féli, ou plutôt tu croiras aisément combien ta dernière lettre m'a fait plaisir. Il était bien nécessaire que nous nous vissions, et j'espère que les choses s'arrangeront de manière que nous ne nous quittions plus, comme c'a toujours été notre dessein. Il y a sûrement beaucoup plus de bien, ou un bien plus général à faire ici. que partout ailleurs. Au reste, je m'en rapporte à ce que te dira M. Duclaux. C'est à lui, ce me semble, de tout régler avec l'évêque (1). »

Six jours après, mêmes tendres paroles, plus caressantes encore : « A samedi donc, mon peti{ frère. Je vais bien compter d'ici là les heures et les minutes, et prier le bon Dieu qu'il nous éclaire l'un et l'autre. Mon projet me plait extrêmement. Passer nos jours ensemble, mettre en commun nos travaux, nos études, nos plaisirs, nos peines, toute notre destinée : tu me connais, juge avec quelle vivacité mon cœur se précipite dans ces douces espérances. Il me tarde bien de savoir ce que tu m'en diras; car, dans ta lettre, tu ne me laisses même rien préjuger. Tu

(1) Lettre du 6 août 1814. — A. Blaize, Œuvres inédiles, etc. t. I, p. 166.

as déjà toute la discrétion d'un juge; comment doncpourrais-je me défier de ta sagesse? Non ; je te promets de nouveau de faire tout ce que tu voudras. Je ne t'ai rien caché, rien déguisé, je t'ai ouvert mon âme tout entière : que l'amitié prononce maintenant du haut de son tribunal (1). »

En lisant de pareilles lettres, ne se prend-on pas à regretter que ce plan de vie à deux n'ait été qu'un vain rêve? Si l'abbé Jean fût resté auprès de son frère, sans doute un grand scandale eût été épargné à l'Eglise ; mais, ne l'oublions pas, des œuvres d^apostolat qui chaque jour grandissent et prospèrent fussent demeurées impossibles. Dieu savait que l'abbé Jean ferait plus de bien icibas que son frère ne ferait de mal, et, tout en laissant au malheureux écrivain les secours surnaturels nécessaires pour le bon emploi de sa vie, il ferma au futur fondateur des Frères une carrière qui l'eût détourné de sa destinée.

A peine débarqué dans la capitale, l'abbé Jean courut à Saint-Sulpice.

M. Teysseyre, d'abord favorable à son établissement à Paris, avait changé d'avis. Quant à M.Duclaux, il tenait toujours à son idée d'un journal ecclésiastique, mais se préoccupait peu des difficultés matérielles de l'entreprise.

Avec son sens pratique et sa merveilleuse entente des affaires, Jean de la Mennais vit tout de suite que l'heure n'était pas venue de créer un organe exclusivement catholique. La eau se Me la religion était alors trop étroitement liée à celle du roi pour qu'un journal favorable aux doctrines romaines, et, par suite, adversaire des libertés gallicanes, obtint quelque succès, môme auprès du clergé. Il se borna donc à hâter l'impression de la Tradition de l'Eglise sur r institution des évêqnes, qui parut à la fin d'août (2).

il) Lettre du 12 août. Blaize, op. cit. p. 168.

(2) Le 8 juillet précédent, Fabbc Jean avait écrit à M. Querret: « On m'assure que notre livre sera imprimé au 1^' août. J'ai bonne envie de le relire et encore davantage d'entendre ce qu'on dira contre... Vive la guerre, quand elle se borne à faira répandre de l'encre sur du papier ! »

On sait que son attente fut trompée. L'ouvrage ne venait plus à son heure. Les préoccupations étaient ailleurs. Féli disait lui-môme avec dépit : « Tout le monde loue et personne n'achète. » Au mois de novembre cependant,

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Il avait, d'ailleurs, sondé discrètement les dispositions de Mgr Gaffarelli, qu'il trouva très contraire aux projets de Féli. Incapable de faire à Paris le bien qu'il avait un instant rôvé, attaché à l'évêque de Saint-Brieuc par les liens de plus en plus doux de la confiance mutuelle, il n'hésita pas à retourner en Bretagne.

Pour ménager la susceptibilité de son frère et adoucir les regrets de la séparation, il lui laissa espérer la reprise prochaine de leurs travaux en commun (1).

Le malheureux Féli, qu'il fallait traiter en enfant, vécut désormais de cette attente. A peine Jean est- il rendu à Saint-Brieuc, qu'il lui fait promettre de reprendre au plus tôt la vie de famille. « Le temps me paraît si long depuis ton départ! dit-il. C'est une triste chose que d'être à cent-vingt lieues l'un de l'autre^ lorsque cette absence succède à une si douce habitude de ne se point quitter. Puisse la Providence nous réunir bientôt ! (2) »

Puisque Mgr Gaffarelli ne veut pas se priver des services de Jean,, il faudra trouver un moyen de lui continuer ces serv'Ries, tout en se réunissant pour travailler. Ce moyen, ce sera d'établir une imprimerie à la Ghesnaie, d'y fonder un recueil périodique et de donner suite enfin à cet ancien projet d'une Histoire ecclésiastique qu'il a fallu abandonner tant de fois. « Gratien pourrait se retirer avec nous, ce qui augmenterait nos revenus et notre petite société, et nous fournirait le moyen de vivre à l'aise. Nous y avons tous nos livres, et notre Histoire avancerait là plus que partout ailleurs. Ge serait une très bonne raison

on écrivit de Paris à l'abbé Jean qu'on se préparait à critiquer la Tradition. On reprochait aux auteurs d'avoir tronqué des passages et de les avoir mal appliqués. C'était le signal de la « guerre » tant désirée. Avant d'entrer en lice, le champion voulut vérifier ses armes. Il remarcma quelques erreurs de date. Aussitôt il annonça à M. Querret l'intention de les corriger. Celui-ci l'en détournait, vu le peu de conséquence de la chose, sous prétexte que ce serait donner trop beau jeu aux adversaires. « Ne craignez point, lui répliqua M. de la Mennais, que nous soyons trop humbles. »

(1) L'abbé Jean n'avait point l'intention de tromper son frère. 11 comptait bien toujours collaborer aux travaux de Féli, soit de loin, soit à Saint-Brieuc, si l'écrivain revenait s'y fixei*.

;2) Lettre du 28 septembre 1814. A. Blaize, Œuvres inédiles, etc. 1. 1, p. 169.

à donner à l'évoque, et d'autant meilleure, qu'elle serait plus désintéressée. Un ouvrage tel que celui que nous avons dessein d'entreprendre demande toute la vie et tout notre temps. Un jour partagé est un jour perdu. D'ailleurs, qui t'empêcherait d'avoir l'œil sur la partie du diocèse qui nous avoisine (1)? »

Il est inutile de faire remarquer ce qu'un pareil plan présentait d'étrange et d'irréalisable. L'utopiste obstiné que fut toute sa vie Félicité de la Mennais se révèle dans cette lettre. Une imprimerie à la Chesnaie, dans ce désert éloigné de tout centre, à une époque où les moyens de transport étaient aussi coûteux que rares ! C'était une idée digne d'un cerveau malade.

L'abbé Jean laissa aire, et s'appliqua à diriger dans un autre sens l'activité inquiète du pauvre Féli.

Celui-ci resta à Paris, toujours occupé de journalisme. Son frère lui envoyait des documents, parfois des articles, mais cet apostolat ne suffisait pas à son zèle. Il lui fallait vm commerce plus direct avec les âmes.

Ses travaux de bureau terminés, il avait quelques loisirs, et il en profitait pour donner des conseils de piété à ses anciens pénitents de Saint-Malo. Une pieuse femme, qu'il avait autrefois consolée dans l'épreuve, M'^^Paris-Jallobert, avait désiré, même après son départ, vivre sous sa conduite. Nous avons sous les yeux quatorze lettres qu'il lui adressa, de 1814 à 1816.

Cette correspondance donne une idée assez exacte du ton qu'il employait d'ordinaire dans ses lettres de direction. La spiritualité de M. de la Mennais n'a rien de raffiné ni de revêche. Il brise nettement avec les traditions jansénistes. La confiance en Dieu, l'abandon à la Providence,

(1) Lettre du 13 octobre 1813. — A. Blaize, op. cit., T. I , p. 175. — Les derniers mots semblent indiquer que M. Jean de la Mennais était associé, dans une certaine mesure, par Mgr Gatfarelli, au gouvernement du diocèse.

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