‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 93 sur 257 · LA CONGRÉGATION DES HOMMES · texte numérisé non relu

LA CONGRÉGATION DES HOMMES

pratiques pieuses les devoirs de charité mutuelle, il veut « que les confrères se considèrent comme frères et se rendent les uns aux autres les services de toutes sortes qui seront en leur pouvoir, soit en santé, soit en maladie (1). »

Ce fut un beau jour pour les anciens associés dispersés par la Terreur, que celui où la chapelle Saint-Pierre sortit de ses ruines pour abriter de nouveau leurs réunions. Le grand vicaire prit la parole à l'inauguration du sanctuaire restauré. Il répondit au sentiment de tous on opposant aux tristesses des profanations révolutionnaires l'espérance d'un renouveau de piété sur cette colline sanctifiée depuis des siècles :

« Dans ces temps de douloureuse mémoire, dit-il, où^ sans attaquer ouvertement la foi, on s'efforçait néanmoins d'en renverser l'un après l'autre tous les appuis, vos assemblées furent interdites, votre congrégation dissoute; que dis-je? les impies arborèrent leurs étendards en signe de victoire au haut de ces sacrés parvis, comme sur les murailles d'une ville prise d'assaut. La hache et le marteau brisèrent les ornements, les sculptures de cette chapelle antique que vous vous étiez plu à embellir ; il ne resta debout que ces murs dépouillés, nus, à demi-ouverts, et les rues de cette ville, suivant l'expression du Prophète des douleurs, pleuraient, parce que personne ne venait plus dans cette enceinte chanter les louanges et les cantiques du Seigneur. Hélas! si Dieu n'avait pas abrégé ces jours mal^ heureux, ces ruines mêmes auraient péri, et avec elles nos plus chères espérances. Bénissons donc la Providence miséricordieuse de notre Dieu. C'est elle qui a veillé à la conservation de ce lieu oi^i nos pères l'ont invoqué avec tant de ferveur, et qui est encore, pour ainsi dire, tout embaumé du parfum de leurs prières. C'est elle qui, après un long orage, nous rassemble de nouveau dans cette maison sainte consacrée par de si doux souvenirs, et oii le Seigneur a tant de fois manifesté sa gloire et sa miséricorde (2). »

1, Règle inédite — Archives des Frères. ,2 Fragment inédit — Ihid.

La congrégation relevée par M. de la Mennais a fait place, dans ces dernières années, à une autre œuvre destinée à honorer la Mère de Dieu, Farchiconfrérie de N.-D. d'Espérance. Sur la colline où s'élevait jadis la chapelle Saint-Pierre, un gracieux sanctuaire domine la ville de sa flèche aiguë. Là, des milliers de pèlerins viennent, chaque année, prier pour le salut de la France. Le vœu du saint prêtre qui voulait « étendre par tous les moyens possibles le culte de Marie » est accompli au delà de ses prévisions.

La ville de Saint-Brieuc, enrôlée presque tout entière dans des congrégations pieuses, conserva longtemps les fruits de la mission de 1816. Trois ans après, néanmoins, les bonnes habitudes commençaient à fléchir. M. de la Mennais n'hésita pas à employer de nouveau les grands moyens. Le P. Gloriot et ses compagnons traversaient Sàint-Brieuc pour aller prêcher à Brest. Il les arrêta au passage et les obligea, à force d'instances, à donner de nouveau, pendant quinze jours, les exercices de la mission.

Le grand vicaire ne se contentait pas de fonder des œuvres, il en restait Pâme. Il comprit très vite qu'on n'a d'action efficace sur les hommes qu'en se maintenant avec eux dans un contact habituel, et, pour ainsi dire, continu. A partir de la mission de 1816, il se mit à confesser beaucoup, mais seulement les hommes et les jeunes gens, qu^il entendait chez lui. Les gens du peuple formaient sa clientèle préférée ; son escalier était journellement encombré d'ouvriers, d'apprentis, de laboureurs et d'écoliers. Quant à la direction des dames de la société, il l'abandonnait volontiers au cher M. Vielle, qui s'en acquittait à merveille.

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M. de la Mennais commençait à jouir des résultats de son zèle. Néanmoins une sourde inquiétude lui gâtait la joie du succès. Pendant que sa réputation grandissait à Saint-Brieuc, et que de toutes parts, on lui témoignait

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estime et sympathie, son frère Félicité luttait péniblement à Londres pour le pain quotidien.

Obligé de donner des leçons pour vivre, il se présenta, dit-on, un jour, dans un accoutrement misérable, chez une grande dame qui reconduisit, sous prétexte «qu'il avait l'air trop bête » (1).

Après diverses aventures, il rencontra le saint abbé Carron, le même qui avait été la providence des prêtres français pendant l'émigration. Le digne ecclésiastique était resté à Londres, comme directeur d'un collège de jeunes nobles sans fortune, et s'occupait également, en qualité d'aumônier, d'un pensionnat tenu par trois vieilles demoiselles bretonnes, M^^^* de Lucinière, de Tréméreuc et de Villiers.

L'abbé Carron accueillit Félicité de la Mennais comme tous les Français, et surtout, comme tous ses compatriotes bretons, avec cordialité.

Le nouveau venu se donnait vite à quiconque lui témoignait quelque sympathie. Bientôt Féli fut à ce point gagné par la bonne grâce et la douce piété de M Carron, qu'il se confia entièrement à lui.

On se rappelle qu'il était clerc minoré depuis 1809 ; mais la mobilité de ses impressions l'avait éloigné du sacerdoce. C'était un poète à l'imagination religieuse et un idéologue de génie, bien plutôt qu'une âme ecclésiastique. Au fond, ce qu'il rêvait, ce dont peut être il eut besoin toute sa vie sans savoir en jouir lorsqu'il le rencontrait, c'est une vie calme et studieuse, au milieu des livres, avec assez de relations pour maintenir son esprit en haleine et assez d'indépendance pour laisser libre cours à ses originalités. Si cet homme eût pu se plier à l'obéissance, sa place eût été peut-être dans un cloître bénédictin. En tout cas, il était né pour écrire. Mais la vocation d'écrivain religieux ne se confond pas avec la vocation ecclésiastique. M. Carron eut le tort de ne pas le comprendre^ et de pousser

C'était M™* Jerningham. Elle revint, d'ailleurs, sur cette première ression, et- lia bientôt avec l'abbé Féli des relations durables.

vers le sacerdoce un virtuose admirablement doué, mais dont la piété, toute de sentiment, subissait des intermittences inquiétantes. Il se trompa, d'ailleurs, en bonne compagnie.

Depuis longtemps, MM. Teysseyre et Brute s'efforçaient de mettre fin aux hésitations de Féli. Dès 1812, le premier, écrivant à l'abbé Jean, lui disait : « Rappelezmoi au souvenir de M. votre frère. Je m'indigne presque de ne pas encore le savoir prêtre. » Et, un peu plus tard, s'adressant à ses deux amis : « Il me tarde d'apprendre que le plus jeune de vous, marchant sur les glorieuses traces de son aine, ait enfin contracté ces doux et sacrés engagements qui l'uniront irrévocablement à son Sauveur et à l'Eglise (1). »

L'abbé Brute n'était pas moins pressant. On conçoit quelle impression devaient faire sur l'âme de Féli ces paroles de deux prêtres qu'il regarda toujours comme des saints. Lorsque M. Garron eut parlé à son tour, il se rendit (2) : fatale décision qui, malgré la parfaite bonne foi de ceux qui la provoquèrent, dut peser longtemps sur leur âme comme un regret, presque comme un remords !

Faut-il faire partager à Jean de la Mennais la responsabilité de cette erreur? Plusieurs biographes de Féli l'ont pensé, et' M. Spuller, en particulier, est de cet avis (3).

Ce qui est vrai, c'est qu'une fois son frère engagé irrévocablement par les vœux du sous-diaconat, l'abbé Jean s'efforça de vaincre les hésitations qui l'éloignaient encore du sacerdoce , mais il n'usa en aucune façon

(1) Cf. A. Roussel, Lamennais d'après des documents inédits, t. 1. pp. 87 et 89.

(2) Félicité de la Mennais était si attaché à labbé Carron, qu'il était décidé à rester à Londres si son guide spirituel devait s'y fixer définitivementt L'abbé Jean écrivait alors à M. Brute : « Je ne blâme point cette résolution de mon pauvre Féli: pourvu qu'il se sanctifie, qu'il aime l'Eglise de plus en plus et qu'il travaille pour elle, je serai content. Mais convenez qu'il est triste pour moi d'être ainsi séparé de tous ceux qui me sont chers. xVu reste, que la volonté de Dieu s'accomplisse! Lui seul ne manque jamais. » (Lettre du 2;3 août 181o.)

(3) Lamennais, Elude d'histoire politique et i^elif/ieuse, images 80 et suiv.

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de son influence sur lui, alors qu'il était encore libre, pour lui faire faire le pas décisif.

Déjà installé à Londres, et après les premiers pourparlers avec M. Carron, Féli lui écrivait : « Vraisemblablement, j'aurai reçu avant de quitter ce pays une décision finale sur l'important objet dont je t'ai parlé. Si je n'écoutais que mon goût, il me conduirait dans nos bois recto itinere. C'est toujours là qu'après ses longues et fatigantes courses, mon imagination vient se reposer. Mais que la volonté de Dieu se fasse!... Je ne m'oppose à rien. Je consens à tout : qu'on fasse du cadavre ce qu'on voudra (1) ! »

Ces dispositions de la victime refusant de s'offrir d'elle-même au sacrifice et s'y laissant traîner avec une morne résignation laissaient anxieux l'abbé Jean. Cinq jours après la réception de cette lettre, il écrivait à M. Querret : « J'ai reçu des nouvelles de Robertson (2) assez récentes. Il a commencé vers la mi-juillet une retraite, à la fin de laquelle M. Carron lui avait promis de le décider sur le parti qu'il devait prendre (3). Je prie le bon Dieu de tout mon cœur de les éclairer l'un et l'autre ; mais je suis enchanté de n'être pour rien dans cette décision-là (4). »

Cette déclaration est assez formelle. D'ailleurs, le langage de Féli à son frère ne laisse pas le moindre doute sur l'attitude réservée de celui-ci. Le jour même oii Jean avait adressé à M. Querret la lettre qui précède, l'exilé de Londres lui écrivait : « J'attends la décision dont je t'ai parlé. Quelle qu'elle soit, j'espère qu'elle fixera irrévocablement mes incertitudes. » Et, le 27 août suivant: « Tu m'écrivais, mon cher ami, la veille du jour où tu as offert pour moi le saint sacrifice, et j'ai reçu ta lettre la veille du jour qui a terminé ma retraite. Me

(1) A. 'QXqàzq. Œuvres inédites, etc. t. I p. 213.

(2J Pseudonj-me assez transparent, sous lequel Félicité se cachait à Londres.

(3) Relativement à l'ordination du sous-diaconat.

(4) Lettre du 10 août 1815.

voici (Jonc maintenant, grâce à mon bon et tendre père, irrévocablement décidé; jamais je ne serais sorti de moimême de mes éternelles irrésolutions; mais Dieu m'avait préparé en ce pays le secours dont j'avais besoin (1).»

De conseils donnés par Jean, ou d'exhortations adressées par lui, pas la moindre mention dans les letfres si nombreuses échangées alors entre Londres et Saint-Brieuc. C'est l'abbé Carron seul qui décida, en dernier ressort, l'entrée de Féli dans les ordres sacrés. Si le néophyte, de retour à Paris pour y recevoir le sous-diaconat, se vit de nouveau poussé en avant par l'abbé Teysseyre (2), ces encouragements étaient alors superflus, puisque sa résolution était prise depuis plus d'un mois.

Il nous a paru nécessaire d'établir une fois pour toutes les responsabilités de chacun dans cette fatale ordination. Si l'erreur de M. Carron s'explique assez naturellement par les relations de fraîche date qu'il avait avec Féli,

(1) A. Blaize, Œuvres inédites, etc. t. I, p. 216 et suiv. On trouve encore, dans une lettre de Féli à Jean, en date du 19 octobre 1815, les paroles suivantes :

« En me décidant, ou plutôt en me laissant décider pour le parti qu'on m'a conseillé de prendre, je ne suis assurément ni ma volonté, ni mon inclination. Je crois au contraire que rien au monde n'y saurait être plus opposé. Mais je m'attends dans l'avenir à bien d'antres contradictions. Demande à Dieu pour moi la grâce de supporter la vie. Elle me devient tous les jours plus à charge. » (Ibid.)

De son côté M. Carron écrivait, le 28 octobre ISlo. à l'abbé Brute : « Reposez-vous sur mon cœur et bien spécialement sur ma conscience du sort de ce bien-aimé Féli. Il nq m'écnappera point: l'Eglise aura ce qui lui appartient. »

(2) Voici une lettre inédite du digne sulpicien, qui, écrivant à l'abbé Jean, montre le zèle dont il usa, pendant les derniers jours, pour fortifier la résolution de Féli :

<< J'ai enfin reçu votre lettre, cher ami. Le plaisir que j'ai de voir et d'entretenir votre bon frère m'a fait supporter votre silence avec plus de patience; il m'a été très doux de l'avoir auprès de moi pendant la retraite de son ordination et de le conduire en quelque sorte à l'autel du sacrifice. Je pense que son sacrifice a été dautant plus beau et plus méritoire, que Notre-Seigneur lui en a caché la gloire et la douceur. Ce bon Maître le conduit par des voies dures et nébuleuses; il lui fait embrasser la croix toute nue et le nourrit du pain sec de la volonté divine. J'ai fait mon possible pour consoler, encourager et rasséréner cette chère âme„ pour laquelle Notre-Seigneur m'a donné une alfection toujours croissante, €t, de son côté, il me témoigne une amitié et une confiance que je voudrais mériter. Sa santé a soutenu assez bien cette épreuve, ainsi que le régime du séminaire; elle me semble môme un peu plus vigoureuse que l'année dernière, etc. »

Teysseyre, prôtre

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on excuserait plus difficilement Fabbe Jean d'avoir donné un conseil, lorsqu'il connaissait à fond l'àme de son frère. Ce conseil, il ne l'a pas donné. En présence d'une résolution qui l'inquiétait, mais sur laquelle il ne se sentait pas le droit de peser, il s'est borné à prier, et il a laissé faire. La démarche irréparable une fois accomplie, il reprendra auprès de Féli, et à la prière même de celui-ci, sa fonction de Mentor, sans y apporter une réserve désormais inutile; mais avant de suivre de nouveau ses entreprises sur cette nature altière, qu'il s'efforcera jusqu'au bout de régler et d'assagir, nous devons reprendre le récit de ses conquêtes pacifiques à Saint-Brieuc.

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