‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 94 sur 257 · SAINT-BUIELC. LES SEMINAIRES ET LES COLLEGES · texte numérisé non relu

SAINT-BUIELC. LES SEMINAIRES ET LES COLLEGES

La mission de 1816 et les congrégations avaient ranimé à Saint-Brieuc la vie paroissiale. Mais, là comme à Saint-Malo, il fallait assurer l'avenir. M. de la Mennais fut amené, par le devoir môme de sa charge, à son ancienne et toujours chère préoccupation : la formation des futurs prêtres. A peine eut-il pourvu au plus pressé, qu'il s'occupa de renseignement ecclésiastique.

Au grand -séminaire, tout allait à souhait sous le gouvernement de M. Vielle. Mais il fallait encourager les efforts de cet homme de Dieu, contre lequel ne désarmaient ni l'envie, ni la malveillance. Le supérieur du séminaire se croyait juge de la vocation de ses élèves, et réclamait, pour lui et ses collahorateurs, sous le contrôle de l'autorité diocésaine, la responsabilité de l'appel aux ordres. Certains membres du chapitre lui contestaient le droit de décider en pareille matière.

Nommé chanoine titulaire par Mgr Caffarelli, M. Vielle ne pouvait occuper régulièrement sa place au chœur; quelques-uns de ses collègues prétendaient l'y astreindre.

Outré de ces taquineries, M. de la Mennais n'hésita

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pas à mettre publiquement son autorité au service d'un homme qui se dépensait sans compter au service du diocèse. Il transporta son cabinet de travail au séminaire, et affecta de consulter en tout son ancien précepteur. Cette attitude résolue mit fm à l'hostilité déclarée, sinon au mauvais vouloir.

Sans entrer dans le détail des études théologiques, M. de la Mennais suivait avec intérêt ceux des ordinands qui promettaient au diocèse des prêtres distingués.

C'est ainsi qu'il discerna un jeune homme du nom de Jacques Le Mée, qui jouissait d'une bourse dans la maison de M. Vielle. Le sujet était d'intelligence ouverte, de manières graves et aisées. M. de la Mennais jugea qu'au séminaire de Saint-Sulpice, il ferait de plus rapides progrès qu'à Saint-Brieuc, et il s'imposa le sacrifice de payer sa pension à Paris. Quelques années après, l'abbé Le Mée succédait à son bienfaiteur comme vicaire général de Saint-Brieuc, et plus tard, en 1841, il s'asseyait sur le siège épiscopal de Mgr Caffarelli. L'abbé de la Mennais avait vu juste.

Assuré du dévouement de M. Vielle et de ses auxiliaires, le grand vicaire aurait voulu les attacher pour longtemps au séminaire. Mais comment imposer, toute la vie, une situation matérielle misérable à des hommes qui, par la science et l'importance des services rendus, étaient à la tête du clergé? M. de la Mennais déplorait que les ecclésiastiques employés dans l'enseignement fussent moins bien traités que leurs collègues des paroisses.

L'occasion se présenta, en 1816, d'améliorer leur situation. Une somme de cinq millions fut ajoutée par le gouvernement t à la dotation du clergé. Mais les professeurs et directeurs des séminaires furent oubliés, comme ils devaient l'être, hélas ! si souvent depuis, dans la distribution de ces largesses.

En présence de ce qu'il estimait une faute de l'administration des cultes, M. de la Mennais ne se résigna pas au silence. Il adressa au ministre une réclamation motivée en faveur de ces prêtres, les meilleurs serviteurs des

diocèses, qu'on délaissait uniquement parce qu'ils ne songeaient pas à se faire valoir.

Les raisons qu'il présente à l'appui de sa demande conservent, après plus de quatre-vingts ans, tant d'actualité, qu'on nous saura gré de les reproduire : « Pour professer dans un séminaire, dit-il, il faut réunir des connaissances qui sont aujourd'hui très rares; il faut avoir assez de dévouement pour se condamner à mener, dans une maison de retraite, une vie obscure, et assez de courage pour s'assujettir à des règles pénibles. Des hommes si recommandables méritent d'autant plus qu'on s'occupe de leur sort, qu'ils s'en occupent moins euxmêmes, et qu'il est à désirer qu'on ne soit pas obligé de leur donner plus tard une autre place, comme récompense de leurs travaux. Si les maîtres changeaient sans cesse, ils n'auraient, ni le goût d'un état qui ne serait pas fixe, ni le temps d'acquérir, par de longues études, les lumières qui leur sont nécessaires pour enseigner la théologie. La plupart des évoques, à défaut d'anciens professeurs, ont été obligés de confier cette importante fonction à de jeunes prêtres, qui chaque jour deviennent plus capables de la bien remplir. N'est- il pas juste de leur assurer une existence honorable? Les établissements dans lesquels ils se consacrent à l'instruction sont trop pauvres pour y pourvoir, et d'ailleurs, ce que l'administration des séminaires leur donnerait serait nécessairement pris sur les aumônes destinées au soulagement des élèves, qui ont eux-mêmes des besoins si multipliés, qu'on ne peut y suffire. On demande donc qu'il soit accordé aux directeurs des séminaires un traitement égal à celui des desservants, et que le supérieur jouisse du traitement de curé de première classe (1)- »

Cette requête, pourtant si sage, resta sans résultat. La Restauration, pas plus que l'Empire, n'aimait les professeurs de théologie, dont elle suspectait sans cesse l'enseignement. On crut bon, sans doute, de favoriser

(1) Lettre inédite. — Arcliives de Févêché de Saint-Brieuc.

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les aspirations de ces ecclésiastiques vers les postes du clergé paroissial, et de perpétuer dans les chaires des séminaires de jeunes prêtres, dont les leçons ne pourraient jamais, faute d'autorité, devenir très redoutables aux tenants du gallicanisme.

Battu de ce côté, M. de la Mennais voulut au moins appeler l'attention du ministre sur d'autres détresses, qui peut-être le toucheraient davantage.

Les bâtiments du grand séminaire de Saint- Brieuc étaient insuffisants. Une chapelle, un réfectoire, deux classes, une cuisine, une cave, cinquante-deux chambres et un grenier, c'était tout. Il fallait loger là le supérieur, trois ou quatre directeurs et cent soixante ordinands. Les professeurs habitaient des cellules de séminaristes. Il n'y avait point d'infirmerie. On disait la messe avec des calices d'emprunt. En plaçant plusieurs lits dans la même chambre, on arrivait à loger soixante -dix séminaristes ; les autres prenaient leur pension en ville.

Un excellent chrétien, M. Thiérot, possédait une maison voisine du séminaire. L'abbé de la Mennais le décida à la vendre au diocèse. Mais il fallait, pour la payer, dix-huit mille francs. Le grand vicaire exposa ses besoins au ministre, qui lui en fit tenir onze mille. De plus, M. de la Mennais obtint de la libéralité de divers particuliers plusieurs nouvelles bourses en faveur des séminaristes pauvres.

L'avenir matériel de l'établissement était assuré. Restait à régler, pour les enfants du pays qui désiraient se faire prêtres, la grosse question de l'éducation secondaire.

Napoléon avait fermé la plupart des écoles ecclésiastiques. Louis XVIII songea d'abord à la liberté d'enseignement; mais après les Gent-Jours, il se dit qu'entre des mains habiles, l'Université serait un incomparable instrument de règne, et il la garda. « Le trône » en fit même un assez bruyant hommage à « l'autel », et l'on

vit bientôt Mgr Frayssinous, grand-maitre de l'Université, donnant ses ordres à des recteurs, des proviseurs et des censeurs, qui, pour la plupart, étaient prêtres.

Comment alors les collèges et lycées devinrent-ils des théâtres de révolte, des officines de libertinage et d'impiété, au point que, selon la terrible expression d'Alfred de Musset, « des enfants de quinze ans, assis nonchalamment sous des arbrisseaux en fleurs, tenaient pour passe-temps des propos qui auraient fait frémir d'horreur les bosquets immobiles de Versailles (I)? »

C'est qu'à une nation encore grisée des licences de la Révolution on imposait une religion officielle ; c'est qu'à des enfants qui sentaient derrière eux des parents incrédules, on voulait faire accepter, sans la préparation préalable du cœur et de l'esprit, un culte de commande.

M. de la Mennais vit tout de suite qu'on faisait fausse route, et profita de la première occasion pour décharger sa conscience. Le 14 août 1813, il écrivait à l'abbé Brute: « Je viens de faire un mémoire sur l'éducation publique dans ce pays-ci. Je l'envoie au ministre, après l'avoir communiqué au préfet, qui en a été très content. Il est vigoureux, je vous en réponds; mais il faudrait que de tous les côtés un semblable cri se fit entendre, et que les évoques n'eussent qu'une voix (2). «

Dans un pareil état de choses, il ne pouvait songer à accepter pour les futurs prêtres l'éducation de l'Université. Or, on s'en souvient, le diocèse ne possédait qu'une seule école ecclésiastique, celle de Dinan (3). Toute la partie occidentale, 011 l'on parle breton, était privée de petits séminaires.

Seul, un prêtre zélé, M. Richard, recteur d'Yvias, réunissait chez lui un certain nombre de cloarecs qui, étudiant nuit et jour, faisaient, vaille que vaille, leurs humanités en trois ou quatre ans.

(1) Confession cVun enfant du siècle.

(2) Lettres inédites, etc. à Mgr Brute, p. 113.

(3) On n'enseignait pas seulement les humanités au séminaire de Dinan; les futurs clercs y commençaient aussi l'étude de la théologie.

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Aussi, le personnel diocésain décroissait-il dans des proportions inquiétantes. Depuis 1803, dans l'espace de quatorze ans, il y avait eu un déficit de deux cent-dix sujets, et, à la fin de 1815, trente-deux paroisses étaient sans pasteur.

M. de la Mennais eut un instant la pensée de faire de l'école d'Yvias un séminaire en règle; mais il y avait à Tréguier un collège universitaire peu prospère et faiblement soutenu par la municipalité. 11 était installé dans rimmeuble d'un ancien collège ecclésiastique. Le remplacer et hériter de sa faible clientèle, c'était faire coup double. Le grand vicaire adopta ce dernier parti.

Pour ouvrir un petit séminaire, il fallait l'autorisation royale. Forts de l'appui du préfet et du recteur de l'académie de Rennes, les vicaires capitulaires présentèrent en haut lieu une première requête. On leur répondit, au nom du grand -maitre de l'Université, que «les collèges de Bretagne, et notamment ceux de Guingamp et de Saint-Brieuc, présentaient une discipline et un enseignement suffisamment propres à former des aspirants h l'état ecclésiastique. »

L^ignorance de la situation, — à moins que ce ne fût la dérision — était par trop llagrante. L'abbé de la Mennais se chargea d'éclairer le grand-maitrc.

« Aujourd'hui, écrivit-il au nom de ses collègues, nous n'avons plus de motifs de nous taire sur la nature de cet enseignement et de cette discipline. Si, par des considérations humaines, nous hésitions à dire ce qui en est, ce serait, de notre part, une faiblesse coupable, elle silence souillerait nos lèvres. Voyons donc ce que sont ces collèges, si éminemment propres à former des aspirants à Tétat ecclésiastique.

« Celui de Guingamp est dissous. Le principal, M. l'abbé Gautho, n'étant maitre, ni de ses régents, ni de ses élèves, a été obligé de se retirer, ainsi que son neveu et un des professeurs, qui seuls l'aidaient à maintenir l'apparence de l'ordre dans son établissement. Les enfants n'avaient plus aucun frein, ne respectaient plus aucune autorité,

grâce aux exemples et aux leçons de plusieurs de leurs régents. ...

((Le collège de Saint-Brieuc ne nous a pas offert, dans ces derniers mois, un spectacle moins déplorable. On a vu les écoliers de cinquième, à^n^una proclamation à leurs camarades, parler du meurtre comme d'un jeu, et exprimer, avec je ne sais quelle naïveté féroce, le désir de verser le sang. On a vu les écoliers de seconde proposer à leur régent un cartel en règle, et lui demander raison de son attachement à la cause du roi. En un mot, l'immoralité et le scandale ne peuvent être poussés plus loin (1).

((Nous refusera-t-on maintenant l'entière liberté d'établir , pour les élèves du sanctuaire, des écoles différentes de celles-là? S'il en était ainsi, il ne nous resterait plus qu'à pleurer sur le sort de la religion et à être témoins de ses dernières angoisses; car enfin, elle ne peut exister sans ministres, et ces ministres, nous n'irons pas les chercher dans des établissements dont l'un ne subsiste plus, et dont l'autre, en supposant même qu'il y régnât une (( excellente discipline», n'étant point situé dans le pays breton, ne peut rendre aucun service à cette partie du diocèse, qui souffre davantage du défaut de prêtres (2). »

Ce langage fit impression, et, le 24 janvier 1816, une ordonnance du roi autorisait rouverture d'une école ecclésiastique à Tréguier.

Aussitôt l'abbé de la Mennais annonça au diocèse cette bonne nouvelle. Dans un mandement daté du 22 mars, il invitait les fidèles à se réjouir, tout en leur demandant de contribuer de leur bourse à une fondation qui devait leur donner des prêtres : (( Si vous voulez des pasteurs,

(l'i II est bon de remarquer que ces faits se passaient, au collège de Saint-Brieuc, avant la mission de 1816, qui fut, nous l'avons dit, Toccasion d'un notable changement dans l'esprit et la tenue des élèves.

(2) Fragment inédit. — Archives des Frères.

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disait-il, nourrissez ces enfants, qui vous nourriront un jour du pain céleste. « Et il ajoutait : « Faites plus encore; apportez à l'autel des dons plus chers et plus sacrés, vos propres enfants. »

Le grand vicaire était d'avis qu'une liberté à peine obtenue, il faut en user sans retard. Le collège communal de ïréguier n'était pas encore fermé. En attendant qu'il achevât de mourir, M. de la Mennais loua, dans la rue du Séminaire, une maison appelée les Vieilles-Paulines (1), où quelques élèves se réunirent sous la direction d'un prêtre sympathique à tous, M. l'abbé Quéré. Il fallut bientôt se retirer devant des tracasseries administratives ; mais, après quelques semaines d'attente, le grand vicaire reprit sa tentative.

Il y avait dans la rue Saint- Yves une ancienne auberge appelée le Lion- cV Or. C'était une maison vaste et bien aérée. Elle fut louée pour une somme modique. Quelques bancs pour les écoliers, quelques chaises pour les maîtres, furent le seul mobilier des salles froides et délabrées. C'était le dénuement des collèges du moyen âge. Les élèves se logeaient en ville comme ils pouvaient, et n'en travaillaient pas moins bien.

Bientôt les maîtres du collège communal comprirent qu'il fallait renoncer à la concurrence avec les nouveaux venus. La municipalité s'entendit avec M. de la Mennais pour la cession du mobilier scolaire et la location, pendant six ans, de l'ancienne maison diocésaine, dont elle avait été mise en possession lors de la confiscation des biens du clergé.

L'emplacement de ce collège était des mieux choisis. Bâti en 1780, à l'ombre de la vieille cathédrale, entouré de vastes jardins, il occupe le plus beau site de la ville. De ses fenêtres, on domine le grand estuaire qui forme le

(1, Cette maison était un ancien couvent des Filles de Saint-Paul. Elles l'avaient abandonnée, en 1770, pour aller habiter un autre établissement, sur le Pavé-Neuf. En 1771, la municipalité y avait installé son collège, qui y demeura jusqu'en 1782. A cette époque, un nouveau collège, fut bâti, et la maison des Vieilles-Paulines fut délaissée jusqu'en 1816. C'est alors que M. de la Mennais y installa son école ecclésiastique.

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port de Tréguier. Au loin, c'est la mer verdâtre avec les mille récifs où se brisent les vagues. A droite et à gauche s'étendent les côtes abruptes de Trédarzec et de Plouguiel, çà et là revêtues de la pourpre un peu pâle des bruyères fleuries. Quelques bosquets épars dans les ravins égayent ce sévère paysage, et le regard fatigué des luttes de la mer se repose doucement sur un fleuve dont les eaux tranquilles ne reflètent que la verdure de ses rives et l'azur du ciel. Il est difficile de rêver, pour une maison d'études, un cadre plus riant, une paix plus profonde.

Dès la rentrée de 1816, l'école du Lion-d'Or se transporta dans ce bâtiment, où tout lui présageait une durable prospérité. M. de la Mennais présida la cérémonie de la messe du Saint-Esprit, et y prononça un discours qui nous a été conservé. C'est un cri de reconnaissance à la Providence qui a permis de si heureux changements, et aux bienfaiteurs qui ont favorisé la récente fondation.

Il écrivit ensuite à son ami Brute pour lui faire part de sa joie. « J'arrive de Tréguier, dit-il; je viens de visiter notre nouvelle maison ecclésiastique, qui va à merveille (1). Pendant l'adoration, qui a eu lieu dernièrement dans cette ville, nos grands écoliers ont demandé et obtenu, comme vous le pensez bien, trois jours de vacances pour adorer le Saint-Sacrement et se préparer à la sainte communion. Soixante-dix ont eu le bonheur de la recevoir, et ont édifié toute la ville par leur piété et leur recueillement. Nous avons cent vingt-trois élèves, dont une quarantaine au-dessous de douze ans. Vous voyez donc que tous ceux à peu près qui étaient dans le cas d'approcher de la sainte Table s'y sont disposés. Nous en aurons de deux à trois cents l'année prochaine. Presque tous veulent entrer dans l'état ecclésiastique. Cette école, en quelques années, fournira assez de prêtres pour

(1; il. de la Mennais ne se borna pas alors à « visiter » le séminaire de Trég-nier. 11 y prêcha la retraite de rentrée. Du moins, il en avait artnoncé le projet à M. Qucrret : « Dans les premiers jours d'octobre, retraite à Tréguier pour les élèves de la nouvelle école ecclésiastique ; c'est moi qui en suis chargé, et vraisemblablement moi seul. » — Lettre inédite, en date du 23 mai 1810.

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