LE SÉMINAIRE DE PLOUGUERNEVEL
Sous une pareille impulsion, le séminaire de Tréguier devint bientôt un établissement de premier ordre. Lorsque, en 1821, le bail passé entre la ville et le diocèse prit fin, il fallut de nouveau chercher ailleurs un plus vaste local (1). Nous retrouverons M. de la Mennais activement mêlé à cette œuvre d'agrandissement ; pour le moment, nous devons le suivre sur un autre champ d'action.
A l'extrémité occidentale des Gôtes-du-Nord, dans la partie de l'ancienne Cornouaille annexée au diocèse de Saint-Brieuc, à Plouguernével, un petit séminaire avait été fondé en 1669, par l'abbé Picot, recteur de cette paroisse (2). Gomme tant d^autres, il avait été fermé à la Révolution. Depuis longtemps, le pays manquait de prêtres, et son niveau moral baissait de façon inquiétante.
Témoin de ce qu'avait fait à Tréguier l'abbé de la Mennais, un prêtre zélé, M. Ollivier, recteur de Gouarec, résolut de relever de ses ruines l'antique maison. Il fit part de son idée au vicaire général, qui l'encouragea vivement et le guida de ses conseils. Fort de son autotorisation, M. Ollivier entra immédiatement en pourpar-
(1) Pour connaître en détail l'histoire de cet établissement, on peut consulter, mais avec réserve, un volume publié, en 1895, sous ce titre : Le collège de Tréguier depuis sa fondatioîi jusqu'à nos jours, par un ancien élève. — Saint- Brieuc, imprimerie René Prudhomme.
(2) « Plouguernével était comme le point moyen entre les deux sièges épiscopaux de Quimper et de Saint-Brieuc. C'était un vrai désert, alors inaccessible, au milieu des landes et des bruyères. Ce n'est point un bourg, mais un simple hameau, formé de quelques chaumières. Il avait cependant une église paroissiale. Tel est le lieu que l'on choisit pour y former une école, afin de faciliter les premières études aux enfants peu fortunés qui se destinaient à la cléricature. Une maison fut bâtie sous le nom de séminaire. On y mit quelques prêtres pour enseigner les éléments du latin, et leurs bons élèves arrivaient en cinquième dans nos collèges. . . Pendant les vacances, on y donnait la retraite annuelle aux prêtres de la contrée qui ne pouvaient aller au séminaire de Quimper.
« Cet établissement ayant été vendu pendant la Révolution, M. de la Mennais en négocia le rachat, et commença par y placer quelques-uns de ses « petits Frères ». Le nouvel évêque, Mgr de la Romagère, agrandit le nouvel établissement au moyen de quêtes faites dans la contrée. On y reprit l'enseignement, non seulement des principes du latin, mais encore des humanités, y compris la rhétorique. Bien qu'à douze grandes lieues de Saint-Brieuc et à quinze en voiture, le prélat y faisait de fréquents voyages. . . J'ai ouï porter le nombre total des élèves de loO à 200, dont près d'une moitié pensionnaires, les uns à 300 fr., les autres à 250; . . . D'autres vivent chez les paysans du bourg, ou dans des habitations voisines. » — Mémoires du chanoine Lesage, t. III, années 1826-1827.
lers avec les propriétaires de l'ancien séminaire. Ceux-ci, heureux peut-être de se laver de la tache qu'une acquisition sacrilège avait imprimée à leur famille, cédèrent à bas prix les bâtiments principaux et les dépendances. Ces locaux suffisaient pour la première installation. Les élèves vinrent nombreux dès la première heure, et depuis lors, l'œuvre n'a cessé de grandir.
Les vœux du grand vicaire se réalisaient. Le diocèse possédait désormais trois écoles ecclésiastiques de plein exercice. C'était à peine assez pour remplir en temps utile les vides du clergé; c'était trop pour l'Université, qui voyait dans ces maisons des rivales gênantes.
Tout d'abord, la concurrence fut loyale. Pour lutter avec avantage contre les séminaires, l'autorité académique s'efforça de multiplier les collèges communaux du département, ou de rendre la vie à ceux qui existaient déjà. Non seulement Saint-Brieuc, mais de petites villes comme Dinan, Lannion, Guingamp, Lamballe, eurent leurs établissements universitaires.
Malgré l'appui du pouvoir et les ressources du budget, la confiance des familles allait aux maisons cléricales, et les collèges municipaux végétaient. C'est alors que des influences hostiles commencèrent à entraver ce qu'on appelait les envahissements du grand vicaire de Saint- Brieuc.
Il y- avait à Dinan un collège qui avait joui d'une certaine vogue avant la Révolution. Chateaubriand avait passé sur ses bancs. Depuis la fondation du petit séminaire, il avait constamment décliné, et, en 1815, réduit à vingt ou trente élèves, il avait fermé ses portes'.
Furieux de voir l'établissement rival recueillir les restes de sa clientèle, quelques notables de Dinan sommèrent le préfet de Saint-Brieuc de maintenir leur collège et d'y faire annexer purement et simplement l'école ecclésiastique.