LA CONCURRENCE UNIVERSITAIRE
lis s'adressaient assez mal. Le préfet. M. de Belle-Isle, était avec le grand vicaire dans les termes de l'intimité. Il transmit à M. de la Mennais l'injonction municipale, afin de provoquer, de sa part, une réponse dont il pût se prévaloir (1).
La réponse ne se fît pas attendre. L'abbé Jean fait observer d'abord que les enfants recueillis par le petit séminaire auraient été privés de toute éducation si l'établissement ecclésiastique les avait rejetés; puis, en quelques lignes où le bon sens s'aiguise çà et là de fine raillerie, il repousse les étranges propositions des bourgeois de Dinan.
Non content de tenir tête aux hostilités locales, le spirituel grand vicaire poussait l'audace jusqu'à engager le ministre de l'Intérieur à fermer lui-même quelquesuns de ses collèges, sans doute pour s'épargner l'humiliation de les voir tout à fait déserts.
<( Maintenant, lui écrivait-il, il y a des collèges partout, et ils ne peuvent se soutenir faute d'élèves, parce que les essais d'études faits dans les villes coûtent trop aux familles pour qu'elles se déterminent à un tel sacrifice, au risque de voir leurs enfants, s'ils ne réussissent
(1) Voici cette réponse : « Nous nous empressons, Monsieur le Préfet, de répondre à l'invitation qu<^ vous nous avez faite de réunir notre école ecclésiastique de Dinan au collège de la même ville. Cette proposition suppose qu'il y a encpre un collège à Dinan, car on ne peut réunir une école à une autre qu'autant qu'il en existe réellement deux. Or, le collège de Dinan est mort depuis dix mois, si bien mort qu'il n'y a plus ni maîtres, ni élèves, ni fonds pour le rétablir. Qu'est-ce donc que l'Université pourrait nous offrir pour nous déterminer à changer la nature de notre école ? Des écoliers? 11 n'y en a plus, puisque les classes du collège sont fermées. .Des régents? Nous n'avons aucune raison de renvoyer les nôtres, qui tous sans exception remplissent gratuitement les fonctions que nous leur avons confiées. D'ailleurs, la ville seule paurrait en donner, et très certainement elle ne consentira pas à ajout'^r de nouvelles charges à celles qui pèsent déjà sur elle.
« La réunion imaginawe qu'on veut opérer se réduit donc à ceci : L'école ecclésiastique de Dinan ne recevra rien, ni de l'Université ni de la ville, mais on lui accordera un titre en vertu duquel elle sera assujettie au payement du vingtième des frais d'études ; de plus, l'évêque ou ses représentants soumettront à l'approbation de la -commission d'instruction publique le choix des maîtres qu'ils jugeront à propos d'employer dans l'école du diocèse. Vous sentez, Monsieur le préfet, qu'un pareil arrangement ne peut nous convenir. » Lettre inédite. — Archives de i'évêché de Saint-Brieuc. •
pas, revenir dans la maison paternelle, vides de science, gonflés de présomption, et souvent gangrenés de vices (1). » Et il conseillait de laisser rétablir, surtout dans les campagnes, les écoles élémentaires de latin, qui étaient autrefois de véritables pépinières d'élèves, et où les familles essayaient sans frais les forces de leurs enfants.
C'était judicieusement observé, mais l'habile administrateur ne disait pas tout. 11 se gardait bien d'avouer au ministre que la fondation des établissements ecclésiastiques, oii la tenue morale était irréprochable, où l'on admettait des boursiers, où les dépenses annuelles étaient fort modiques (2), expliquait mieux que toute autre cause la ruine des collèges officiels.
On finit par s'en apercevoir en haut lieu, et l'on crut habile d'opposer une « loi existante » à cette expansion gênante de Renseignement clérical en Bretagne.
A Dinan, aussi bien qu'à Tréguier, la plupart des écoliers étaient externes (3).
Or, le ministre se rappela que, d'après l'ordonnance royale du 17 février 1815, les écoles ecclésiastiques ne pouvaient pas recevoir d'externes, et il fît notifîer cette disposition au grand vicaire de Saint-Brieuc.
Aucune pensée sectaire n'avait dicté cette ordonnance. M. de la Mennais le savait. Il se dit que, s'il parvenait à démontrer la nécessité absolue de l'externat dans les séminaires bretons, sa cause serait gagnée. La démonstration lui était facile, à cause de sa parfaite connaissance des mœurs locales et des ressources financières du pays.
(1) Mémoire inédit -- Archives de Févèché de Saint-Brieuc.
(2) Pour les internes payants, la dépense annuelle ne dépassait pas 450 fr. , ou même 300 fr. , selon le choix de la pension.
(3) Quand la famille habitait la campagne, on les confiait d'ordinaire à de petits commerçants ou à de petits rentiers de la ville, qui, pour un prix modique, leur assuraient le logement et une partie de ralimentation. L'autre partie était fournie directement par les parents. Les maîtres de ces petites pensions étaient tenus de justifier, par-devant le censeur du séminaire, de la bonne tenue de leurs maisons.
LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEME>'T RÉCLAMÉE niy
Le 7 août 1816, il adressa un nouveau mémoire au ministre de l'Intérieur.
Quelques-unes de ces pages contiennent des renseignements curieux sur la condition économique des paysans bretons et les habitudes scolaires d'il y a quatre-vingts ans.
• « La vocation ecclésiastique, ne se trouve guère aujourd'hui dit l'abbé Jean, que dans des sujets sans fortune, qui, par conséquent, seraient dans une impossibilité absolue d'étudier dans les villes, si on les empêchait de pourvoir à leur subsistance par tous les moyens d'économie que leur position rend nécessaires. Or, la plus modique pension dans une école quelconque est de cent écus, tandis qu'étant logés dans une chambre particulière, leur dépense est infiniment moindre, parce qu'alors ils vivent de ce que leurs parents leur apportent en nature, et qu'il est beaucoup plus facile à ceux-ci de fournir des denrées que de l'argent (1). »
Les familles consentiront-elles de plus lourds sacrifices, si les externats sont supprimés? Voici ce qu'en pense M. de la Mennais : « Cette charge, quelque légère qu'elle paraisse, est cependant bien difficile à porter povir de pauvres gens qui vivent du travail de leurs mains, qui,
(1) Ici le rapporteur ne craint pas de présenter le compte détaillé des dépenses d'un écolier externe dans un établissement diocésain. Après avoir évalué séparément les frais de logement et la valeur des denrées fournies en nature, il estime que la dépense totale, pour les dix mois de Tannée scolaire, ne dépasse pas cent soixante-dix francs, sans que le paysan ait à débourser en argent plus de quarante-cinq ou cinquante francs.
On lira peut-être avec intérêt le compte de la dépense mensuelle d'un externe, dans une des caméries de Tréguier ou de Dinan. Le voici, d'après M. de la Mennais :
Le loyer d'une chambre, le lit, les draps et le trempage
coûtent par mois, ci 4 fr 10 sous 45 livres de pain à 3 sous la livre, ci 6 fr 13 sous 4 livres de beurre à 10 sous' la livre, ci 2 fr 13 livres de viande à 5 sous la livre, ci 3 fr 13 sous Total, par mois : 17 francs.
sur le produit de leur petite ferme, ont des impôts considérables à acquitter, et presque toujours une nombreuse famille à nourrir. Que serait-ce donc si on voulait les obliger à une dépense plus forte, et visiblement au-dessus de leurs facultés? »
D'ailleurs, si Ton veut à tout prix contraindre les petits séminaires à ne recevoir que des internes, à quoi se réduira l'instruction des futurs prêtres ? Les études seront faibles, parce que Fémulation sera nulle, et l'Eglise devra gémir, à la fois, sur le défaut de ministres et sur l'ignorance de ceux qu'elle aura formés dans des écoles insuffisantes.
Si, pour obvier à cet inconvénient, on prétendait faire revivre la législation de Bonaparte et obliger de nouveau les séminaristes à suivre les leçons des collèges de l'Etat, il faudrait considérer que les familles sont plus que jamais dans l'impuissance de payer les frais de tout genre qu'entraînerait une telle réglementation.
« Enfin, ajoute le grand vicaire, nous dirions, parce que, si nous ne le disions pas, le silence souillerait nos lèvres; nous dirions ce que nous a appris une douloureuse expérience, à savoir que tous ceux qui ont été élevés ailleurs que dans les maisons que nous leur avons spécialement consacrées n'apportent au pied des autels que les tristes débris d'une foi à demi-éteinte et les misérables restes d'une innocence profanée. »
C'étaient là de fortes raisons, mais qui, seules, n'auraient point modifié, sans doute, les vues du pouvoir. Le nœud de la difficulté était ailleurs. Ce qui était en jeu, pour les universitaires bretons, ce n'étaient ni les grands intérêts de la religion, ni ceux de la jeunesse du pays, c'étaient les intérêts mesquins de leur influence personnelle, moins encore, de leur bourse.
M. de la Mennais ne l'ignorait pas. Aussi va-t-il droit au fait.
« A des considérations d'un si puissant intérêt, dit-il, qu'opposera-t-on? Des raisons de finance. On reproche aux écoles ecclésiastiques de ruiner les collèges auprès
LA LIBERTÉ D'EXSEIGNEMEXT RECLAMEE 217
desquels elles sont placées. Chose étrange! on dit qu'il faut les détruire, parce qu'elles seules sont soutenues par la confiance publique. Mais ne devrait-on pas plutôt conclure de ce fait, en supposant qu'il soit vrai, qu'on ne saurait trop se hâter de porter dans les collèges une réforme sévère, afin de leur rendre la supériorité qu'ils ont perdue? De5 bourses y ont été créées par le gouvernement ou par les villes. Leurs régents (nous nous plaisons à le reconnaître) ont généralement plus de mérite littéraire et une instruction plus variée que ceux des écoles ecclésiastiques. Le plan d'études que l'on y suit, étant plus vaste, est plus approprié au goût du siècle. En un mot, tous les avantages sont de leur côté. Donc la seule cause qui les empêche de prospérer, c'est qu'on n'y trouve pas la même rigueur de surveillance ni le même zèle de religion que dans nos petits séminaires. Est-ce une raison qui puisse justifier l'ardeur jalouse avec laquelle on persécute ceux-ci? Je sais, il est vrai, que la philosophie redoute leur influence; mais j'ignore ce que le roi très chrétien peut craindre d'eux. »
Est-ce d'hier, est-ce de 1816, que date cette page? L'abbé de la Mennais avait, du premier coup, trouvé la vraie formule des revendications catholiques contre le monopole universitaire, et nous ne faisons que le copier inconsciemment depuis près d'un siècle.
Cette liberté, partielle au moins, qu'il réclame pour l'Eglise, peut-elle nuire à l'enseignement de l'Etat? Bien au contraire : la concurrence sera un principe de vie , une source de progrès pour les collèges laïques aussi bien que pour les petits séminaires. C'est la conclusion du remarquable travail que nous venons d'analyser (1).
Là encore, Jean de la Mennais a devancé les meilleurs esprits de nos jours. A la différence de son frère Féli, qui, à la même époque, poursuit l'Université de ses anathèmes, et de tant d'hommes passionnés, pour lesquels
(1) On peut consulter l'original de ce mémoire aux archives de révêché de Saint-Brieuc.
rien de bon ne peut sortir d'une institution défectueuse, il propose loyalement d'établir entre les écoles de l'Etat et celles de l'Eglise « l'émulation du bien ». Et il ne craint pas d'ajouter : « L'enseignement et l'éducation seraient bientôt aussi mauvais qu'ils puissent l'être, si un -corps quelconque était autorisé à s'environner d'huissiers et de gendarmes pour s'en assurer le monopole (1). »
On ne pouvait que rendre justice à des vues aussi sagement libérales : il fut décidé qu'on userait de tolérance, et les petits séminaires continuèrent à recevoir des externes.
Ce n'était qu'une trêve dans la lutte. On pouvait conseiller à l'administration universitaire de remédier, par une meilleure discipline, à la décadence de ses collèges; on ne pouvait rendre aux familles, du jour au lendemain, une confiance que de trop nombreux désordres avaient détruite. Après les collèges communaux de Tréguier et de Dinan, celui de Lamballe dut disparaître à son tour. Ce fut le signal de nouveaux assauts contre le grand vicaire.
Quelques bourgeois voltairiens de Lamballe et de Dinan dénoncèrent à Paris le péril clérical avec une violence qui émut de nouveau le ministre de l'Intérieur. Ils accusèrent même le nouveau préfet de Saint-Brieuc, M. de Saint-Luc, dont on connaissait les sentiments religieux, d'être de connivence avec l'abbé de la Mennais pour faire tomber l'un après Tautre tous les établissements universitaires du département. Ils n'oubliaient qu'une chose, c'est que M. de Saint-Luc était entré en fonctions après la chute du dernier collège.
Malgré tout, les tracasseries administratives recom-
(1) Montalembert devait dire un jour, presque dans les mêmes termes : « Si on pouvait transporter au clergé un monopole comme celui de rUniversité, je suis convaincu que c'est le plus triste cadeau qu'on pût lui faire, et le plus sûr moyen d'anéantir ce qui resté de religion en France. »
Ni Montalembert, ni Jean-Marie de la Mennais ne méconnaissaient les droits imprescriptibles de l'Eglise sur l'enseignement; mais, à côté de la thèse ^ ils envisageaient V hypothèse; ils savaient que la sagesse consiste souvent à sacrifier une partie de son droit, quand c'est l'unique moyen d'en sauvegarder quelque parcelle.