‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 3)Chapitre 100 sur 270 · LE GRAND SEMINAIRE DE SAINT-BRIEUC · texte numérisé non relu

LE GRAND SEMINAIRE DE SAINT-BRIEUC

les aspirations de ces ecclésiastiques vers les postes du clergé paroissial, et de perpétuer dans les chaires des séminaires de jeunes prêtres, dont les leçons ne pourraient jamais, faute d'autorité, devenir très redoutables aux tenants du gallicanisme.

Battu de ce côté, M. de la Mennais voulut au moins appeler l'attention du ministre sur d'autres détresses, qui peut-être le toucheraient davantage.

Les bâtiments du grand séminaire de Saint- Brieuc étaient insuffisants. Une chapelle, un réfectoire, deux classes, une cuisine, une cave, cinquante-deux chambres et un grenier, c'était tout. Il fallait loger là le supérieur, trois ou quatre directeurs et cent soixante ordinands. Les professeurs habitaient des cellules de séminaristes. Il n'y avait pofnt d'infirmerie. On disait la messe avec des calices d'emprunt. En plaçant plusieurs lits dans la même chambre, on arrivait à loger soixante-dix séminaristes ; les autres prenaient leur pension en ville.

Un excellent chrétien, M. Thiérot, possédait une maison voisine du séminaire. L'abbé de la Mennais le décida à la vendre au diocèse. Mais il fallait, pour la payer, dix-huit mille francs. Le grand vicaire exposa ses besoins au ministre, qui lui en fit tenir onze mille. De plus, M. de la Mennais obtint de la libéralité de divers particuliers plusieurs nouvelles bourses en faveur des séminaristes pauvres.

L'avenir matériel de l'établissement était assuré. Restait à régler, pour les enfants du pays qui désiraient se faire prêtres, la grosse question de l'éducation secondaire.

Napoléon avait fermé la plupart des écoles ecclésiastiques. Louis XVIII songea d'abord à la liberté d'enseignement; mais après les Gent-Jours, il se dit qu'entre des mains habiles, l'Université serait un incomparable instrument de règne, et il la garda. « Le trône » en fit même un assez bruyant hommage à « l'autel », et l'on

vit bientôt Mgr Frayssinous, grand-maître de l'Université, donnant ses ordres à des recteurs, des proviseurs et des censeurs, qui, pour la plupart, étaient prêtres.

Comment alors les collèges et lycées devinrent-ils des théâtres de révolte, des officines de libertinage et d'impiété, au point que, selon la terrible expression d'Alfred de Musset, « des enfants de quinze ans, assis nonchalamment sous des arbrisseaux en fleurs, tenaient pour passe-temps des propos qui auraient fait frémir d'horreur les bosquets immobiles de Versailles (1 ) ? »

C'est qu'à une nation encore grisée des licences de la Révolution on imposait une religion officielle; c'est qu'à des enfants qui sentaient derrière eux des parents incrédules, on voulait faire accepter, sans la préparation préalable du cœur et de l'esprit, un culte de commande.

M. de la Mennais vit tout de suite qu'on faisait fausse route, et profita de la première occasion pour décharger sa conscience. Le 14 août 1815, il écrivait à l'abbé Brute: « Je viens de faire un mémoire sur l'éducation publique dans ce pays-ci. Je l'envoie au ministre, après l'avoir communiqué au préfet, qui en a été très content. 11 est vigoureux, je vous en réponds; mais il faudrait que de tous les côtés un semblable cri se fit entendre, et que les évèques n'eussent qu'une voix (2). »

Dans un pareil état de choses, il ne pouvait songer à accepter pour les futurs prêtres l'éducation de l'Université. Or, on s'en souvient, le diocèse ne possédait qu'une seule école ecclésiastique, celle de Dinan (3). Toute la partie occidentale, où l'on parle breton, était privée de petits séminaires.

Seul, un prêtre zélé, M. Richard, recteur d'Yvias, réunissait chez lui un certain nombre de cloarecs qui, étudiant nuit et jour, faisaient, vaille que vaille, leurs humanités en trois ou quatre ans.

(1) Confession d'un en fa ni du siècle.

(2j Lettres inédites, etc. à Mgr Unité, p. 113.

3 <>n n'enseignait pas seulement les humanités .au séminaire du Dinan; les futurs clercs y commençaient aussi l'étude de la théologie.

LES COLLÈGES DES COTES-DU-NORD 20:i

Aussi, le personnel diocésain décroissait-il dans des proportions inquiétantes. Depuis 1803, dans l'espace de quatorze ans, il y avait eu un déficit de deux cent-dix sujets, et, à la fin de 1815, trente-deux paroisses étaient sans pasteur.

M. de la Mennais eut un instant la pensée de faire de l'école d'Yvias un séminaire en règle; mais il y avait à Tréguicr un collège universitaire peu prospère et faiblement soutenu par la municipalité. Il était installé dans l'immeuble d'un ancien collège ecclésiastique. Le remplacer et hériter de sa faible clientèle, c'était faire coup double. Le grand vicaire adopta ce dernier parti.

Pour ouvrir un petit séminaire, il fallait l'autorisation royale. Forts de l'appui du préfet et du recteur de l'académie de Rennes, les vicaires capitulaires présentèrent en haut lieu une première requête. On leur répondit, au nom du grand-maitre de l'Université, que «les collèges de Bretagne, et notamment ceux de Guingamp et de Saint-Brieuc, présentaient une discipline et un enseignement suffisamment propres à former des aspirants à l'état ecclésiastique. »

L'ignorance de la situation, — à moins que ce ne fût la dérision — était par trop flagrante. L'abbé de la Mennais se chargea d'éclairer le grand-maitre.

« Aujourd'hui, écrivit-il au nom de ses collègues, nous n'avons plus de motifs de nous taire sur la nature de cet enseignement et de cette discipline. Si, par des considérations humaines, nous hésitions à dire ce qui en est, ce serait, de notre part, une faiblesse coupable, et le silence souillerait nos lèvres. Voyons donc ce que sont ces collèges, si éminemment propres à former des aspirants à l'état ecclésiastique.

« Celui de Guingamp est dissous. Le principal, M. l'abbé Gautho, n'étant maître, ni de ses régents, ni de ses élèves, a été obligé do se retirer, ainsi que son neveu et un des professeurs, qui seuls l'aidaient à maintenir l'apparence de l'ordre dans son établissement. Les enfants n'avaient plus aucun frein, ne respectaient plus aucune autorité,

grâce aux exemples et aux leçons de plusieurs de leurs régents —

«Le collège de Saint-Brieuc ne nous a pas offert, dans ces derniers mois, un spectacle moins déplorable. On a vu les écoliers de cinquième, dans une proclamation à leurs camarades, parler du meurtre comme d'un jeu, et exprimer, avec je ne sais quelle naïveté féroce, le désir de verser le sang. On a vu les écoliers de seconde proposer à leur régent un cartel en règle, et lui demander raison de son attachement à la cause du roi. En un mot, l'immoralité et le scandale ne peuvent être poussés plus loin(l).

«Nousrefusera-t-on maintenant l'entière liberté d'établir, pour les élèves du sanctuaire, des écoles différentes de celles-là? S'il en était ainsi, il ne nous resterait plus qu'à pleurer sur le sort de la religion et à être témoins de ses dernières angoisses; car enfin, elle ne peut exister sans ministres, et ces ministres, nous n'irons pas les chercher dans des établissements dont l'un ne subsiste plus, et dont l'autre, en supposant même qu'il y régnât une « excellente discipline», n'étant point situé dans le pays breton, ne peut rendre aucun service à cette partie du diocèse, qui soutire davantage du défaut de prêtres (2). »

(le langage fit impression, et, le 24 janvier 1816, une ordonnance du roi autorisait l'ouverture d'une école ecclésiastique à Tréguier.

Aussitôt l'abbé de la Mennais annonça au diocèse cette bonne nouvelle. Dans un mandement daté du 22 mars, il invitait les fidèles à se réjouir, tout en leur demandant de contribuer de leur bourse à une fondation qui devait leur donner des prêtres : « Si vous voulez des pasteurs,

1 11 est bon de remarquer que ces Faits se passaient, au collège île Saint-Brieuc, avant la mission de 1816, qui fut, nous l'avons dit, l'occasion d'un notable changement dans l'esprit et la tenue des élèves. (2 Fragment inédit. — Archives des Frères.

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