‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 3)Chapitre 123 sur 270 · LES SERMONS DE LA PLACE S'-PIERRE · texte numérisé non relu

LES SERMONS DE LA PLACE S'-PIERRE

et que, dehors, devant la grande porte restée ouverte, des centaines de personnes essayent vainement d'entrer.

Alors, très simplement, s'adressant à l'énorme foule : a Je descends, dit-il, je ne proche pas ici. Suivez-moi; je monte la rue de la Yicairerie, et je vais donner mon sermon sur la place Saint-Pierre. »

Et, traversant les rangs pressés de l'assistance, il s'en va, sous le grand soleil, entraînant après lui tout un peuple. Arrivé sur la place Saint-Pierre, il gravit une éminence. Une simple chaise lui sert d'appui, et, du haut de cette humble tribune, il jette à la multitude passionnée et haletante des apostrophes qui bouleversent les âmes et arrachent des larmes. Pendant une semaine, la même scène se renouvelle, et chaque jour l'auditoire va grossissant. Un soir, il entraîne la foule au pied de la croix qui domino la place, cette croix que les Briochins ont plantée, après la mission de 1816, aux acclamations de toute la ville.

« A l'aspect de cette croix, dit-il, les plus doux souvenirs, et, en même temps, les pensées les plus douloureuses remplissent mon âme. Je me rappelle ces jours de miséricorde où, à la voix de quelques hommes apostoliques, les pécheurs ébranlés et comme fascinés par une force miraculeuse vinrent aux pieds de Jésus-Christ demander grâce et promettre de lui demeurer à jamais fidèles. Plusieurs ont persévéré, je le sais, mais combien d'autres se sont hâtés de violer des promesses que nous devions croire sincères, et qui pourtant, hélas! n'étaient que de vaines et perfides paroles! »

Et, comparant ces convertis d'un jour aux Juifs déicides qui frappèrent Jésus dans le prétoire après lui avoir donné le baiser de paix : « Je vous accuse de l'avoir frappé, s'écrie-t-il, vous qui, depuis la mission, avez fréquenté de nouveau les lieux de débauche, pour vous y abandonner à d'infâmes excès! Je vous accuse de l'avoir frappé, vous qui êtes retournés aux bals, aux danses, aux spectacles! Je vous accuse, vous qui troublez encore la paix de vos familles par des violences continuelles, qui les ruinez par de folles dépenses, qui les scandalisez

par vos jurements et par vos propos obscènes! Je vous accuse, vous tous qui êtes retombés dans le péché, el qui, sous les plus misérables prétextes, vous êtes éloignés dû tribunal de la pénitence, malgré vos promesses. — Malgré vos promesses, vous vous êtes moqués de Jésus- Christ, mon Sauveur et le vôtre; vous l'avez traité comme un roi de théâtre, et les hommages que vous lui avez rendus sont aussi dérisoires que ce salut des Juifs : « Ave, rex Judœorum! »

« Si je vous accuse à tort, eh bien! préparez vos excuses. Aujourd'hui, Jésus-Christ se tait, Jésus aulem tacebat. Il semble maintenant ne pas vous connaître, parce que c'est votre heure et celle de la puissance des ténèbres; nunc est hora vestra et polestas tenebrarum. Mais son heure viendra aussi. Vous verrez ce Jésus que vos mains ont percé et dont vous avez compté les os, revêtu de majesté, assis sur un trône de gloire; vous verrez sur son front cette couronne d'épines que vos mains ont tressée ; sur son corps glorieux, les cicatrices des plaies que vous lui avez faites; et moi aussi, je verrai si aucun de vous •'•(•happera à ses vengeances, en disant : « Devine qui t'a frappé ! (1) »

Ce soir là, plus d'un auditeur regagna sa maison en se frappant la poitrine, et, les jours suivants, les confessionnaux furent assiégés. A la tin de la retraite, le grand vicaire n'avait pas réconcilié moins de neuf cents hommes.

A Guingamp, même aftluence et même succès (2). A l'heure du sermon, le prédicateur ne peut se frayer un passage jusqu'à la chaire. Jetant les yeux vers le bas de la nef, il aperçoit sur la place, à l'entrée de l'église, une foule compacte de bourgeois et de paysans, de femmes de toutes classes, de jeunes gens et d'enfants, qui semblent l'implorer du regard.

1 Fragment inédit. — Archives des Frères.

■2 Une mission s'ouvrit à Guingamp, le 25 août 1820. M. de la Mennais il en diriger une autre, dans la même ville, en 18 il.

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