‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 3)Chapitre 124 sur 270 · LA .MISSION DE GUINGAMP · texte numérisé non relu

LA .MISSION DE GUINGAMP

Aussitôt il sort, et va se poster près de la fontaine publique qui donne son nom à la place. On apporte des barriques et des planches, on élève à la hâte une estrade rustique, et c'est du haut de ce piédestal qu'il donne son premier sermon. Pendant plusieurs jours de suite, l'immense auditoire se retrouve, à l'heure dite, au pied de la chaire improvisée, et, la place elle-même devenant trop étroite, la foule envahit jusqu'aux fenêtres des maisons Voisines.

En présence de tels faits, ne se range-t-on pas à l'avis de l'historien breton qui voyait en M. de la Mennàis « l'un des hommes les plus complètement orateurs de son temps (1)?

Toutefois, ce qui l'attirail vers ce ministère, ce n'était pas le spectacle des grands auditoires enthousiasmés et frémissants. Ce qu'il voulait avant tout, c'était instruire les pauvres, porter l'Evangile aux paysans.

Apprenait-il que le pasteur d'un village perdu au fond des landes sentait son courage faiblir devant l'ignorance et la grossièreté de ses ouailles? Vite, il écrivait aux recteurs voisins, et requérait leur concours, soit pour le ministère de la chaire, soit au moins pour celui du confessionnal ; puis il annonçait au prêtre découragé son arrivée et l'ouverture d'une grande mission.

Il partait à cheval, emportant comme unique bagage les manuscrits de ses sermons. Tantôt il s'enfonçait sous bois, et suivait, pendant plusieurs kilomètres, des chemins ravinés et bourbeux, tantôt il dévorait au grand galop de sa monture les vastes plaines fleuries de bruyère rose. Le soir, il arrivait dans l'humble presbytère, harassé, les vêtements couverts de poussière ou trempés de pluie, mais lame vaillante et le sourire aux lèvres.

A la tin du premier repas, il distribuait les rôles et dres-

1 1 , Geslin de Bourgogne et de Barthélémy. — Anciens évêchés de Bretagne. Diocèse de Saint-Brieuc, tome 1er, p. '61.

sait le programme des cérémonies. Nul n'excellait comme lui à organiser ces grandes manifestations religieuses qui agissent si fortement sur les foules. Proclamation solennelle des commandements de Dieu, consécration à la sainte Vierge, amende honorable pour les péchés de la paroisse, tous ces grands actes collectifs, dirigés par lui, atteignaient à leur plus haute puissance d'émotion.

Il est néanmoins une cérémonie dans laquelle, d'ordinaire, il se surpassait.

Nulle part le tombeau ne recueille autant de prières et de souvenirs qu'en Bretagne. Là, on vit en commun avec les trépassés ; on les visite sans cesse comme s'ils étaient toujours de ce monde ; on converse volontiers avec eux. On se transmet des coutumes qui, ailleurs, provoqueraient peut-être l'étonnement ou la répugnance, et qui, là, n'ont d'autre résultat que de prolonger, pour le plus grand bien des âmes souffrantes, le souvenir chrétien des disparus.

Lorsqu'on creuse une fosse au cimetière, on en retire les ossements que la corruption a respectés ; mais, au lieu de les rejeter pèle-mèle avec le nouveau cadavre, on les recueille pieusement, et on les expose aux regards des passants dans un ossuaire à claire-voie. Chaque dimanche, la messe terminée, hommes et femmes viennent s'agenouiller devant l'ossuaire ou sur les tombes, et ils aspergent les pieuses reliques d'eau bénite, qu'ils puisent en un creux pratiqué dans la pierre.

Souvent, lorsque l'authenticité de ces restes n'est pas douteuse, les enfants du mort réclament son crâne desséché, et le font placer dans une châsse fixée, dans l'église même, au banc familial (1). Parfois la petite caisse contient plusieurs crânes. Au-dessous de chacun d'eux, on peut lire l'inscription funéraire : « Ci gît le chef de N. » Quelles leçons pour les vivants dans ce voisinage de la mort!

Pendant les missions, un jour est spécialement consacre

(1) Plus souvent ces petites châsses sont fixées aux stalles des chanoines, comme à la cathédrale de St-PoI-de-Léon.

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