LE DISCOURS AU CIMETIÈRE
au souvenir des défunts. On va prendre à l'ossuaire quelques débris humains, et le prêtre procède de nouveau à la sépulture de ces restes, après avoir tiré du spectacle les graves enseignements qu'il comporte.
C'est cette cérémonie qu'aimait à présider M. de la Mennais. Dans l'église parée de noir, on commençait par célébrer un service funèbre pour les morts de la paroisse. Puis, à la suite du clergé, l'assistance tout entière se rendait au cimetière, escortant un cercueil rempli de crânes humains. On s'arrêtait devant une fosse fraîchement ouverte. Le prédicateur gravissait les degrés de la grande croix de pierre qui protège de ses bras tant de tombes inconnues, et il entamait un dialogue avec les trépassés.
Une à une, les tètes gisantes au fond du cercueil passaient dans sa main, et il interrogeait ces ossements, jadis la demeure d'une âme immortelle:
« Toi, qui es tu? — Je suis un père de famille ; je fus un honnête homme. — Eh bien ! quel est ton sort? — Je suis en enfer. — Comment? — J'avais des enfants; j'ai négligé de les instruire et de les sanctifier; ils se sont perdus. Dieu m'a redemandé leur âme : je suis damné ! »
Et le crâne s'en allait rouler au fond de la tombe, d'où désormais il ne sortirait plus.
« Toi, qui es-tu? — Je suis l'épouse de celui qui vient de te répondre; j'ai partagé ses fautes; je partage son supplice : je suis damnée! »
« Et toi ? — Mon père et ma mère vous ont répondu : je suis damné ! »
Et les trois tètes desséchées tombaient l'une sur l'autre.
« Toi, qui es-tu? — Je suis un riche. — As-tu fait l'aumône? as-tu donné du pain au malheureux couché à ta porte? — Non. — Alors, je connais ton sort; tu es damné! »
« Et toi? — Je suis un pauvre. — Ah! mon frère, tu es du nombre de ceux que Jésus-Christ a bénis; tu es sauvé? — Non! J'ai été orgueilleux dans ma misère; j'ai murmuré; j'ai refusé le travail ; j'ai exigé l'aumône comme un tribut; j'ai pris ce qu'on ne me donnait pas. Aujour-
cl'hui je demande à Dieu une goutte d'eau pour rafraîchir ma lèvre brûlante, et je ne l'obtiens pas; je suis damné! »
« Et toi, qui es-tu? — Je suis un usurier. — Tu es donc un homicide. Les larmes de l'orphelin et de la veuve demandent vengeance contre toi. Misérable, j'entends leurs voix qui t'accusent. Où est ton trésor? — Mon trésor, c'est le feu de l'enfer ! »
« Et toi? — Je suis une jeune fille. — A quel âge es-tu morte? — A vingt ans. — Approchais-tu souvent du sacrement de pénitence? — Oui. — Communiais-tu souvent? — Oui. — Eh bien! tu t'es présentée avec confiance au tribunal du Souverain Juge? — Oui. — 11 t'a dit d'entrer dans son royaume et dans sa joie? — Non, il m'a dit que j'avais partagé mon cœur entre lui et les créatures, et que, parce que j'avais voulu leur plaire, il m'avait en horreur. J'ai aimé la parure, la danse, les plaisirs. — Où es-tu donc? — En enfer! »
— Père, mère, enfants, riches, pauvres, ils sont tous damnés!! Mon Dieu, où sont donc vos élus?
« Toi, qui es-tu? — Je suis un pauvre laboureur; j'ai arrosé la terre de mes sueurs, je n'ai fait tort à personne, je payais ma ferme et mes dettes, j'allais à confesse tous les ans, à la messe tous les dimanches. — Et puis où allais-tu? — J'entrais au cabaret, et quelquefois j'en sortais ivre. — Ah! malheureux, désaltère-toi dans les flammes, bois le feu de l'enfer! »
« Et toi, qui es-tu? — Je suis un marchand. — Dieu t'a pesé dans sa balance; t'aurait-t-il trouvé trop léger? — Sa colère m'a repoussé comme la paille que le vent emporte; il m'a dit qu'il était souverainement juste et que toujours je serais souverainement malheureux. »
— Quoi, Seigneur! parmi tous ces morts, il n'y en a pas un seul qui vous appartienne! pas un seul qui ait été sauvé par la vertu du sang de votre Fils !
« Mais toi, qui es-tu? — Je suis un misérable. J'ai péché dans mon enfance, j'ai péché dans ma jeunesse, j'ai péché dans mon âge mûr. »