LE DISCOURS AU CIMETIERE
— Ah ! je no trouverai donc pas un seul juste?
— « Je ne suis pas le juste que vous cherchez, mais j'ai fait pénitence, et je suis sauvé! »
« Entendez, pécheurs, et réjouissez-vous! Que du fond de votre cœur s'élève un cri d'espérance! Faisons pénitence et nous serons sauvés! Nous sommes tous pécheurs ; avouons-le à la face du ciel et de la terre, et en présence de tous ces morts.
« Moi, le premier, je suis pécheur, et peut-être le plus grand de tous; mais, du moins, je ne veux plus l'être. J'ai interrogé les autres; on m'interrogera à mon tour. Je veux pouvoir répondre : « Je suis sauvé! » « Je veux plus, mes Frères; je veux que chacun de vous puisse le dire! Je veux qu'avant de sortir de cette enceinte funèbre, vous preniez d'énergiques résolutions ; que, sur la tombe de vos parents, de vos amis, de ceux avec lesquels vous avez vécu et qui vous ont précédés dans l'éternité, vous promettiez à Dieu, vous vous promettiez à vous-mêmes de vivre et de mourir en saints.
« Maintenant le silence du tombeau vous parle plus éloquemment que moi-même. Ecoutez-le (1)!! »
Et la procession reprenait le chemin de l'église, en chantant à voix lente le De profundis (2).
1 Fragment inédit. — Archives des Frères.
(2) Cette description est rigoureusement exacte. On en jugera par le compte rendu suivant d'une mission prèchée à Languenan, en 1841. Extrait du registre de paroisse de Languenan.
« ...Etaient présents : MM. Duval, directeur; de la Mennais, supérieur général des Frères de l'Instruction chrétienne; Souchet, chanoine; de la Fresnaye, Rouault. Baignoux; Faisnel, vicaire à St-Sauveur de Dinan: Le Saicherre, recteur de Saint-Carné; Le Roy, Macé, Mesnier, recteur de Lelion.
M. de la Mennais ouvrit cette mission en prêchant, le dimanche au soir, sur la nécessité de la confession. . .
Les paroisses voisines augmentèrent beaucoup notre travail cette semaine: nous nous vîmes dans l'obligation d'appeler quelques confrères pour nous soulager. L'affluence, qui était inconcevable, ainsi que la piété, amenait de toutes parts des gens qui suppliaient de ne pas les rejeter.
Quoique, cette semaine, nous ayons été contrariés parle mauvais temps, nous pûmes néanmoins faire quelques cérémonies, telles que : 1° L'enterrement des ossements, qui fut prêché au cimetière, par M. de la Mennais, après un service célébré par M. de la Fresnaye, et, auquel on avait porté, dans une grande châsse découverte, les têtes des morts que Ton allait inhumer de nouveau; 2° La consécration à la sainte Vierge, qui se fit le
S'imagine-t-on l'effet que devaient produire, par une matinée d'automne, sous le ciel gris, ces petites phrases tombant comme un glas funèbre sur des âmes simples, déjà préparées à ces graves leçons par l'aspect des ossements et des tombes?
Une pareille mise en scène choquera sans doute ceux qui, sous prétexte de respect pour la mort, s'ingénient sans cesse à en écarter l'image.
On oublie trop qu'un discours, pour produire tout son effet, doit être, de tout point, adapté à l'auditoire, et qu'en définitive le meilleur est celui qui livre le plus sûrement à l'orateur l'âme de l'assistance. Si ces hardis mouvements avaient plus de prise sur l'âme bretonne que les spéculations d'une savante théologie, pourquoi M. de la Mennais les aurait-il dédaignés ?
Il pouvait d'ailleurs invoquer d'illustres exemples. Saint Vincent Ferrier, le bienheureux Grignion de Montfort, les grands missionnaires Maunoir et Le Nobletz avaient, avant lui, parcouru les diocèses de Quimpër, de Léon, de Vannes et de Saint-Brieuc, tenant la croix d'une main et, de l'autre, une tète de mort. Partout ils avaient converti les âmes par milliers. Aucun encouragement ne pouvait être plus précieux à l'humble prêtre qui s'efforçait <lc marcher sur leurs traces.
mercredi, et fut prèchée par M. Le Saicherre; 3° Le renouvellement des vœux, qui se fit avec grande pompe, au reposoir de la Motte, devant le Saint Sacrement exposé. .M. de la Mennais, sur le plus haut degré du reposoir, entre MM. Macé et Le Roy, diacre et sous-diacre, proclamait les commandements, que M. Duval expliquait au peuple rangé autour du monticule.
Le dimanche, la communion l'ut nombreuse et édifiante. M. de la Mennais en fut le célébrant et le prédicateur. Après vêpres, on fit une procession solennelle, dans laquelle fut porté le Christ, (pie l'on avait élevé sur un lit de parade, dans le sanctuaire. M. le Maire, l'adjoint, le président de la fabrique et un membre de la confrérie des Saints-Apôtres portaient les cordons attachés aux coins de ce lit de parade. Des musiciens, venus de Dinan, augmentèrent les cérémonies de ce jour. La procession fut longue et majestueuse. Elle se dirigea sur la route de Dinan, entra dans le même champ où, la semaine précédente, on avait donné la bénédiction du Saint Sacrement, puis revint au cimetière, où le Christ fut attaché à la croix qui fut bientôt élevée, et alors, M. Baignoux fit un discours analogue à la circonstance; après quoi les fidèles rentrèrent à l'église, où M. Duval fit la clôture de la mission, et le recteur du lieu donna la bénédiction du Saint Sacrement et entonna le Te Deiun. »
La cérémonie de l'enterrement des ossements est encore usitée en Bretagne, dans quelques paroisses, pendant les missions.