DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE, DÉPUTÉ DU FINISTÈRE
Roscoff (Finistère), le 4 octobre 1902.
Mon Révérend Père,
Je vous remercie infiniment d'avoir bien voulu me communiquer les bonnes feuilles < 1 * • la vie du vénéré fondateur des Frères de l'Instruction chrétienne.
J'aurais voulu pouvoir, avant de vous écrire ces quelques lignes, lire avec tout le- soin, toute l'attention qu'ils méritent, ces deux volumes si remplis, si passionnément intéressants pour tous ceux qui ont à cœur l'amour de l'Eglise et celui du peuple. Mais le peu .de temps dont je dispose, joint au désir de ne pas retarder la publication de votre bel ouvrage, ne m'a permis que de le parcourir.
Je n'ai pu le faire sans une admiration profonde et une émotion toujours croissante.
Admiration pour l'homme, pour sa haute vertu, pour son indomptable énergie, pour tout le bien qu'il a fait à la Bretagne, à la France, à l'Eglise elle-même, en versant le baume de son ardente charité sur la plaie ouverte par son malheureux frère au cœur de leur- Mère commune.
Emotion douloureuse, en songeant que, tout à l'heure peut-être, des mains ignorantes el impies vont, d'un seul coup, éteindre le foyer d'où s'échappent, pour le pays, tant de dévouements, séparer violemment les (ils de Jean-Marie de la Mennais de l'œuvre qu'il leur a léguée.
Votre livre, eu tout temps opportun, vient ainsi vraiment à son heure, car il n'est pas seulement la biographie d'un homme, il est [dus encore L'histoire écrite avec des faits, en un récit dont la simplicité même atteste la sincérité, île- cette famille par laquelle, suivant le mol de Chateaubriand que vous citez si à propos, il se prolonge sur la terre.
Ceux qui, dans leur égarement, voudraient la disperser, ne savent rien, sans doute, de ce qu'elle a l'ail, sous la main créatrice de son saint fondateur, depuis le juin-, où, la Bretagne entière manquant d'écoles, La Mennais el ses Frères entreprirent île l'en couvrir et y réussirent en -i peu d'années. Ils ne savent pas non plus par quelles mains furent émancipé-, moralement el intellectuellement, les noirs
xx LETTRE DE M. LE COMTE ALBERT DE MUNT
des Antilles, de la Guyane et du Sénégal, par qui fut, en ces contrées lointaines, gravé au cœur des pauvres esclaves le nom et l'amour de la France. Ils n'ont jamais appris comment Guizot, le ministre protestanl de la monarchie de Juillet, encourageait les Frères de l'Instruction chrétienne, comment les remerciaient et les félicitaient les minisires libres-penseurs de la République de 1848. Ils n'ont pas demandé au vainqueur du Dahomey ce que pensait de leur école de Saint-Louis le général Faidhçrbe, ni quel souvenir lui-même a gardé de ses maîtres de là-bas!
Non, ils ne le savent pas et ils ne veulent pas le savoir; ou plutôt, le sauraient-ils, qu'ils diraient encore : « Qu'importent leurs bienfaits, puisqu'ils les répandent au nom de Jésus-Christ? >>
Mais d'autres, du moins, — et ils sont nombreux — qui, eux aussi, ignorent cette histoire de quatre-vingts années, la liront avec bonne foi, sans parti pris, pour y chercher la vérité.
Ils n'y trouveront aucune intention de polémique; ils n'en seront que plus à l'aise pour juger librement.
Attirés, peut-être", par le grand nom de Lamennais, ils compareront, saisis de ce contraste éloquent, le néant stérile où esl tombée la mémoire de l'illustre écrivain infidèle à sa foi, et la moisson féconde levée sous les pas de l'humble prêtre fidèle à sa vocation. Ils estimeront, par ses fruits, l'arbre planté parmi les difficultés, à l'ombre duquel ont grandi tant de générations d'enfants du peuple. Ils se demanderont quelle folie pousse à l'abattre des hommes qui se disent, avant tout, les serviteurs de la démocratie, ei comment se peut concilier avec les principes de liberté dont ils se réclament la tyrannique interdiction de l'enseignement religieux .
En éclairant ainsi les lecteurs de bonne volonté, vous aurez rendu à la cause chrétienne un service signalé, peut-être même, s'il plaîl à Dieu, par une salutaire action sur l'opinion publique, conjuré le malheur dont, frapperait la fiance et l'Eglise le coup qui atteindrait les Frères de la Mennais.
Pour moi, qui, depuis tant d'années, admire leur œuvre dans les campagnes bretonnes, je me permets de vous exprimer, avec une sincère ardeur, toute la reconnaissance que j'éprouve pour l'habile écrivain dont le livre leur rend un si juste et si complet hommage.
Veuillez agréer, je vous prie, mon Révérend Père, la respectueuse assurance de mes sentiments les plus dévoués