ORIGINES DE LA PROVIDENCE DE S'-BRIELC
Les Dames du Refuge, établies dans l'ancienne maison des Filles de la Croix, se bornaient à recevoir des pénitentes et des pensionnaires; elles n'avaient pas de classes d'externes (1). Pendant que M. de la Mennais songeait à soulager ces misères, la même pensée de zèle hantait, à son insu, quelques pieuses filles de Saint-Brieuc.
La plus en vue était M"° Marie-Anne Cartel. C'était une âme d'élite. Entravée longtemps dans son goût pour les bonnes œuvres par l'affection un peu étroite d'une sœur aînée, elle venait de recouvrer une certaine liberté d'action, grâce à une maladie qui lui avait fait prescrire l'exercice et le grand air.
Une pieuse paroissienne de la cathédrale, Mlle Corbionr se distinguait alors par la pratique empressée des œuvres de miséricorde. Mlle Cartel l'accompagna tout d'abord dans ses courses charitables. Ensemble, elles se mirent à visiter les prisonniers et à catéchiser les enfants des rues.
MUe Corbion mourut bientôt, mais sa compagne ne resta point seule. Une jeune fille attirée, comme MUcr Cartel, vers les œuvres de charité, Mllc Fanny Chaplain, lui prêtait depuis quelque temps un concours dévoué. Sentant que Dieu leur demandait plus qu'elles n'avaient fait encore, toutes deux s'appliquaient, avec grande humilité et prudence, à connaître sa volonté. Chaque fois qu'en allant visiter les pauvres, elles passaient devant quelque église : « Entrons, disait Mlle Cartel; allons demander à Dieu ce qu'il veut que nous fassions pour son service. »
La réponse de Dieu ne se fit pas attendre. Lorsque, en 1816, après la mission de Saint-Brieuc, M. de la Mennais établit une congrégation de jeunes filles, Mllc Cartel en fut élue présidente. MIle Chaplain compta naturellement parmi les plus ferventes associées.
(1) Le patronage du Refuge s'occupait bien des jeunes filles du peuple (voir plus haut, p. 190), mais il ne les recevait pas dès le bas âge.
Bientôt une pieuse fille, déjà parvenue à l'âge mûr. Mlln Marie Conan. vint se mettre en tiers dans leurs projets charitables. Libre de sa personne et de ses actes, elle entretenait depuis longtemps M. Chantrel, son confesseur, du désir qu'elle avait d'entrer en communauté. Gomme s'il eût eu l'intuition de l'avenir, l'ancien supérieur du séminaire lui dit un jour : « Vous êtes destinée à l'instruction des enfants. Vous ferez partie d'une petite société qui se formera sur le modèle des premiers chrétiens. Vos fonctions ressembleront à celles des diaconesses de la primitive Eglise. Vous aurez une règle tirée de plusieurs règles, et adaptée à votre institut. »
Forte de cette assurance, elle alla rejoindre Mllos Cartel et Chaplain, comme si elle eût vu dans ces deux servantes des pauvres le noyau de la « petite société » que lui désignait le vieux prêtre.
Une quatrième recrue vint bientôt grossir l'humble phalange. M"1' Julie Bagot désirait fonder un établissement en faveur des orphelines. Son dessein était de n'y admettre que des enfants absolument abandonnées, afin d'être tout à fait libre de les former selon ses vues. Elle voulait en faire plus tard une espèce d'association religieuse, destinée à instruire les enfants pauvres des campagnes.
Elle communiqua son projet à Mlle Cartel, qu'aucune bonne œuvre ne laissait indifférente. Il fut pleinement approuvé. Mais comme Mlle Bagot et MIle Cartel ne pouvaient fournir par elles-mêmes aux frais d'un pareil établissement, elles résolurent d'y intéresser toute la « congrégation des Demoiselles ». MUe Cartel choisit d'abord quatre petites filles bretonnes, que leur extrême misère et leur total abandon recommandaient seuls à la charité de ses compagnes. Malheureusement elles n'étaient pas de la ville, et, pour ce motif, malgré les instances de leur bienfaitrice, elles se virent refuser les secours de la congrégation.
M. de la Mennais, mis au courant du débat, n'hésita pas à payer lui-même les frais de leur pension. On leur adjoignit bientôt quatre jeunes filles de quinze à dix-
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huit ans en danger de séduction, que la congrégation consentit à entretenir, et l'orphelinat fut fondé.
M"° Cartel et Mllc Chaplain étaient souvent retenues par des devoirs de famille. Seule M"° Bagot pouvait consacrer tous ses instants à la nouvelle œuvre. Les huit orphelines lui furent spécialement confiées.
Cependant le zèle de Mlle Cartel ne se limitait pas volontiers à ces quelques enfants. Son rêve était de sauver de l'ignorance et du vice cette foule de petites filles indigentes qui vagabondaient dans les carrefours. Les quatre associées convinrent donc que l'on recevrait toutes les enfants qui voudraient apprendre le catéchisme et se préparer à la première communion. Il en vint une trentaine, dont quelques-unes désireuses de se former au travail manuel.
Les Frères n'étaient pas encore arrivés à Saint-Brieuc, et M. de la Mennais ne savait comment donner l'instruction religieuse aux jeunes garçons de la classe pauvre. Il pria MIle Cartel et ses compagnes de venir à son aide. Quatre-vingts petits garçons furent réunis. On leur apprenait le catéchisme dans la soirée, après l'avoir enseigné, le matin, aux petites filles.
Donner le pain de l'âme à cette jeunesse, c'était bien; mais elle ne s'en contentait pas. La petite troupe arrivait souvent l'estomac vide, et c'est une mauvaise disposition pour apprendre. D'autre part, les quatre associées étaient sans fortune. Comment nourrir tant de bouches affamées? L'établissement n'avait d'autres ressources que le produit des travaux d'aiguille exécutés par les jeunes filles les plus avancées. On trouva moyen, avec cette minime rétribution, de fournir à tous, chaque jour, le déjeuner et le goûter. Les choses allèrent de ce train une année entière.
Malgré tout, on obtenait difficilement l'assiduité. MUo Cartel pensa que le meilleur moyen d'attirer régulièrement sa turbulente clientèle était de lui apprendre à lire. M. de la Mennais goûta fort cette idée. De fait, à peine eut-on établi régulièrement des classes de lecture, que le nombre des élèves s'accrut notablement.
Mais les pauvres institutrices étaient incapables de
suffire à la tâche. Mlles Cartel et Chaplain n'étant pas libres de leur temps, M,lc Bagot et M"e Conan furent vite débordées. On eut alors recours au zèle de quelques ferventes congréganistes, et douze se présentèrent pour aider les directrices de l'œuvre.
De ce fait, rétablissement prenait un caractère que n'avait ni prévu, ni voulu M110 Bagot. Uniquement préoccupée de la société religieuse qu'elle voulait fonder pour l'instruction des campagnes, elle fit observer à Mlle Cartel que la maison avait été ouverte dans l'unique but de recevoir des orphelines, que les externes absorbaient les ressources destinées à l'œuvre primitive, et qu'ainsi il fallait songer à les renvoyer.
M1Ie Cartel, tout en admettant l'idée d'une œuvre d'orphelines, n'avait jamais voulu fermer sa bourse aux autres enfants pauvres, dont les besoins n'étaient pas moins pressants. Il y avait eu malentendu, et l'explication qui eut lieu entre les deux amies n'arrangea rien. C'était l'épreuve, qu'un jour ou l'autre Dieu réserve à ses bons serviteurs.
— « C'est mon établissement qui a été approuvé par l'autorité ecclésiastique, disait MUe Bagot; le vôtre n'est pas né viable; il faut abandonner un projet qui n'a aucune chance d'aboutir. » — Et elle reprochait à M1,e Cartel ce qu'elle appelait sa défection.
Très douce, très modeste, très défiante d'elle-même, celle-ci osait a peine répondre au reproche d'entêtement qu'on lui adressait de tous côtés. Le désaveu du prêtre qui dirigeait la « congrégation des Demoiselles » lui fut sensible entre tous. Plus d'une fois il lui parla de la manière la plus mortifiante. Cependant, forte des encouragements discrets de M. de la Mennais, elle travaillait sans relâche à ce qu'elle croyait toujours l'œuvre de Dieu.
Un peu déconcertée par sa persévérance tranquille, MIlc Bagot aborde un jour Mllc Conan, qui adoptait les vues de M"1' Cartel.
— « Il faut, lui dit-elle, que nous sachions ce que pense de nous et de nos projets M. de la Mennais. Voulez-vous m'accompagner? »