‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 3)Chapitre 18 sur 270 · ENFANCE ET JEUNESSE · texte numérisé non relu

ENFANCE ET JEUNESSE

Peu de villes de notre littoral présentent une physionomie aussi originale que Saint-Mali».

Jetée en plein océan, sur un rocher relié au continent par une étroite chaussée, enfermée dans sa lourde ceinture de remparts comme en une armure de pierre, dominée par une (lèche de cathédrale qui se perd dans le ciel gris, cette singulière ville ressemble, vue du large, à un énorme cuirassé retenu à l'ancre sur les confins de la terre bretonne.

La « cité corsaire » est tille de la mer. Vaisseaux armés pour la pèche ou pour la bataille, courses effrénées à la poursuite des cargaisons anglaises, rencontres sanglantes, abordages victorieux, retours triomphants, telle a été la vie, telle est l'histoire de Saint-Malo.

Dans le vertige de ce va-et-vient formidable, ont grandi, bercés par des vents de tempête et de victoire, d'intrépides marins dont le nom sonne comme une fanfare : Duguay-Trouin, Jacques Cartier, Surcoût'. Ils ont été les héros de la hache et de l'épée.

D'autres fils de la frère cité ont vu leur imagination s'épanouir au spectacle des beautés sévères qui l'entourent. Ce qu'ils ont aimé de la terre natale, ce sont « ses rocs de granit battus par des (lots verdâtres, ses écueils

blanchis de leur éciime, ses longues grèves désertes, où 1,'oreille n'entend que le mugissement sourd de la vague, le cri aigu de la mouette tournoyant sous la nuée, et la voix triste et douce de l'hirondelle de mer (1}. » Plus tard, ils ont exprimé ces premières impressions d'enfance eu des pages pleines d'enthousiasme ou de mélancolie qui ont enchanté plusieurs générations. Ceux-là ont été les ouvriers de la plume, et il suflit de nommer Chateaubriand et Lamennais pour montrer que Saint-Malo est aussi riche qu'aucune ville de province en illustrations littéraires.

Auprès de ces grands noms, le nom du prêtre dont nous allons raconter la vie paraîtra sans doute bien modeste. Jean-Marie de la Mennais, le frère de l'illustre écrivain, fut un de ces humbles dont l'existence s'écoule loin du bruit, cl qui semblent avoir fait un pacte avec la renommée pour qu'elle respecte même le silence de leur tombe. Heureusement, la Providence n'entre pas toujours dans ces calculs de la modestie. Pu jour ou l'autre, elle donne en spectacle au momie des Vertus d'autant plus admirables, qu'elles furent plus jalousement cachées.

Le jour de cette manifestation approche, s'il n'est déjà venu, pour Jean-Marie de la Mennais. Qu'il ait cherché constammenl l'obscurité, lui qui avait vu de si près les dangers de l'orgueil, c'était pour lui affaire de conscience et de vertu sacerdotale; (pie la postérité se fasse complice de -mi amour du silence, et marchande à celte belle vie l'hommage qu'elle n'a pas refusé à tant d'autres infiniment moins méritantes, ce serait une criante injustice.

Ses compatriotes en ont ainsi jugé. Ils ont compris qu'un homme dont le nom. ignoré peut-être dans les académie-, esl béni dans toutes les chaumières bretonnes, vénéré dan- les écoles (le plusieurs provinces françaises, dans la case dr> noirs de nos Antilles et du Sénégal, et. jusque chez les Canaques di\ Pacifique, resterait une de leurs meilleures gloires, et ils ont placé son portrait dans

1 Lamennais, Affaires de B nne.

le panthéon modeste qu'ils appellent, un peu pompeusement peut-être, « la salle des grands hommes » (1).

Aussi bien, personne n'a incarné plus complètement que ce vaillant prêtre le génie à la fois entreprenant et souple, Imaginatif et pratique, brillant et solide de la race malouine.

La famille Robert de la Mennais appartenait à l'ancienne bourgeoisie de la ville. Les Robert étaient armateurs de père en tils. Actifs, intelligents, d'une probité universellement reconnue, avec un penchant décidé pour les entreprises hardies, ils avaient acquis dans le commerce une fortune considérable et s'étaient distingués par d'honorables alliances.

Louis-François Robert, aïeul de Jean-Marie, habitait Saint-Servan, alors simple faubourg de Saint-Malo.

Nous le trouvons, en 1777, capitaine d'une des compagnies de la milice bourgeoise chargées d'assurer l'ordre dans cette partie de la commune. Il eut deux fils : Pierre-Louis, né le 10 juin 1743, et Denys-François, né le li mai 1744. Suivant l'usage d'alors, Denys-François Laissa à son aine le nom de la Mennais, emprunté à un petit domaine situé dans la commune de Trigavou. Pour lui, il se fit appeler Robert des Saudrais. En 1775, ils épousèrent les deux sœurs, Gratienne-Jeanne et Félicité Lorin, filles de Pierre Lorin, sieur de la Rrousse, conseiller du roi, sénéchal, premier juge, magistrat civil, criminel et de police de la juridiction de Saint-Malo.

La mère des deux jeunes tilles, Madame Lorin, née Bertranne Roce, était d'origine irlandaise.

De sun mariage avec Gratienne Lorin, Pierre-Louis Robert eut six enfants. Louis-Marie et Pierre-Jean étaient le- aînés de Jean-Marie, dont nous écrivons l'histoire.

1 Aii musée de Saint-Malo. Celte salle renferme les portraits des principaux personnages de marque qui sonl nés dans cette ville.

Après celui-ci naquirent Félicité, Gratien -Claude, et .Mario, leur unique sœur (1). Tous devaient mourir jeunes, excepté Marie, qui épousa plus tard M. Blaize de Maisonneuve, et les deux frères Félicité et Jean-Marie, qui, après une carrière laborieuse et diversement illustre, devaient emporter dans la tombe le nom de La Mennais.

Jean-Marie naquit le 8 septembre 1780, en la fête de la Nativité. de la sainte Vierge, et il fut baptisé, le même jour, par l'un des vicaires de Saint-Malo, M. Carl'antan (2). Il eut pour parrain un allié de la famille du côté paternel, Pierre-Marie Briand, sieur de la Feuillée. Sa tante maternelle, Félicité-Simone-Jeanne Lorin, « dame des Saudrais », lui servit de marraine.

Il venait au monde à l'époque de la plus grande prospérité commerciale de la famille. On peut voir, aujourd'hui encore, dans la rue Saint-Vincent, à deux pas d'une des principales portes de la ville, un vaste hôtel bâti au commencement du XVIIIe siècle. Devant l'imposante façade, une belle cour d'honneur; deux ailes avancées sur la rue ; aux fenêtres, des balcons en fer forgé, tout donne au vieux logis ce grand air qui distinguait alors les demeures des corsaires malouins (3).

C'est dans cette habitation presque princière que grandit le futur fondateur des « Petits Frères » de l'Instruction chrétienne. Celui qui devait vivre et mourir dans la pratique de la plus austère pauvreté connut tout d'abord les commodités d'une existence large et entourée de bien-être.

D'autres avantages s'offraient à lui dès l'enfance et lui présageaient une existence heureuse. La famille qui se pressai! sous le toit du bel hôtel était nombreuse; la mai-

1 Louis Marie naquit le 12 septembre 1776; Pierre-Jean, le 2i juin 1778 ; Félicité, lf 10 juin 1782 : .Marie, le 24 février 17s i . H Gratien-CIaude, le i' mai 1785.

2 Dans l'aria ,),■ baptême de Jean-Màrie de la .Mennais. ce prêtre est qualifié de « subcuré ».

:: Cet hôtel est malheureusement sorti de la famille. De vulgaires magasins en obstruent aujourd'hui la cour principale.

son. pleine de jeux folâtres, retentissait tout le jour de rires et de chansons. Elevé au milieu de cette joie, ['enfant ouvrait dès lors son âme à la communicative gaîté qui devait survivre chez lui au malheur et aux années.

Une autorité à la fois douce et ferme réglait les ébats de cette jeunesse. Hélas! M'11" de la Mennais devait disparaître trop tôt pour marquer de son empreinte ces âmes qu'elle avait ouvertes à la piété. Du moins. Jean- Mario n'oublia-t-il jamais ses leçons. II conserva jusqu'à sa mort quelques pages écrites par elle sur d< - sujets religieux, et il les montrait comme dos reliques a ses disciples de prédilection. Cette femme, qui donna naissance à deux intelligences d'élite, était douée elle-même d'un esprit distingué et de remarquables aptitude- pour h-- arts. Elle avait reçu une instruction très supérieure à celle qu'on donnait communément aux femmes sous l'ancien régime. De plus, elle avait beaucoup lu. et. recueillant de ses lectures ce qui pouvait être utile à ses enfants, elle avait tracé à leur intention un plan d'éducation.

Non- a von- pu étudier deux opuscules manuscrits dus a -a plume, et qui témoignent à la fois de sa culture littéraire et de sa haute piété. C'est une paraphrase du De Profundis et un commentaire du Magnificat. On trouve parfois dans ces pages, sous la phrase un peu traînante de la fin du XVIII' siècle, une doctrine et une onction qui feraient honneur à un écrivain ascétique.

Félicité de la Mennais, qui perdit sa mère à l'âge de cinq ans. n'avait gardé d'elle que deux souvenir- : il se rappelait l'avoir vue réciter son chapelet el jouer du violon. Quant à Jean-Marie, de deux ans plus âgé que le célèbre écrivain, il put recevoir d'elle ces premiers germes de la piété qui sont d'ordinaire chose si décisive dans l'histoire de- saints.

Bien différente était la physionomie du chef de famille. Homme d'initiative et d'activité extérieure. Pierre-Louis de la Mennais était tout entier à son négoce, qui le mettait

en relation avec les plus importantes maisons de l'Europe. C'est par millions que se chiffrait son commerce de toiles avec l'Espagne et les colonies françaises. Tl avait deux associés : son frère Denys-François, qui, de son côté, avait fondé à Saint- Malo une importante maison, et M. Blaize de Maisonneuve, qui devait devenir plus tard l'allié de sa famille. Chaque année, il armait un ou plusieurs navires pour la pèche de la morue à Terre- Neuve (1).

Absorbé par des affaires aussi étendues, le négociant ne pouvait donner que peu de temps à sa famille. On ne se voyait guère qu'aux heures des repas.

Parfois on invitait des amis. Alors la conversation était instructive; la politique n'en faisait pas tous les frais; on parlait religion, philosophie, littérature. On discutait parfois jusqu'à se fâcher. Le maître de la maison avait le verbe haut, l'accent impérieux. C'était un père de famille de l'ancien régime, un peu trop jaloux peutêtre de son autorité, et imposant parfois à son petit monde des contraintes gênantes.

N'eut-il pas un jour l'idée d'obliger son (ils Jean-Marie à prendre habituellement du tabac, pour se conformer aux usages de la société d'alors? Soixante ans plus tard, le vénérable fondateur des Frères gémissait encore sur la violence qu'il avait subie : « L'usage du tabac, déclaraitil. est une mauvaise et très mauvaise habitude. .le l'ai prise, moi, dans mon enfance, mais avec une répugnance extrême, et par obéissance à mon père. Aujourd'hui, je ne puis plus la changer, et je regrette beaucoup de l'avoir contractée (2). »

Excellent chrétien, au demeurant, et très dévoué à sa famille, l'honnête armateur entendait bien transmettre

1 Nous trouvons, en 1777, le >'/- 1 incent armé par « MM. Menrîais Roberl el Compagnie » pour Terre-Neuve. Et rennes malouines, historiques et nautiques ii l'usage de la ville et du diocèse de Sl-Mah, pour l'année commune il TS.

■i Lettre inédite, 27 décembre 18S0. — Archives des Frères de llnstruction chrétienne.

à ses (ils L'héritage de foi vivo qu'il avait gardé, sans l'amoindrir, au cours d'une longue prospérité, et qui, plus lard, aux jours de l'épreuve, devait lui donner à luimême la force de vivre, dans des situations où d'autres ne savent que mourir.

Souvent le cercle de famille s'élargissait, et l'on voyait apparaître « l'oncle des Saudrais »>. 11 était toujours le bienvenu. Lorsqu'il entrait dans le grand salon de l'hôtel La Mennais, avec ses souliers à larges boucles, ses bas chinés, son habit à la française et son grand tricorne encadrant une belle et souriante figure, la poli le bande espiègle l'accueillait avec des cris joyeux.

L'oncle des Saudrais était un savant, mais qui excellait à rendre la science aimable, et c'est ce qui explique son succès auprès d'aussi jeunes enfants. Esprit vif et original, joignant à beaucoup d'érudition un goût exquis et un grand charme de parole, ce philosophe fourvoyé dans la carrière commerciale avait fait une bonne traduction des odes d'Horace et du Livre de Job. Sa correspondance renferme des pages ravissantes de malice, de bonhomie et de gaité gauloise. Lorsque nous verrons plus tard les mêmes qualités s'épanouir dans le caractère et dans les é iits de Jean-Marie, il sera facile de reconnaître de quelle influence elles procèdent.

En attendant de devenir le précepteur de ses neveux, il égayail de ses fines plaisanteries et de ses joyeuses histoires les veillées du logis fraternel. Il n'avait pas d'enfants, et Mn,p des Saudrais, la tante et marraine de Jean, consacrait à la famille de sa sœur les trésors d'une Ame tendre et dévouée.

Parmi les influences bienfaisantes qui entourèrent le berceau de notre héros, n'oublions pas de signaler celle d'une simple servante, qu'on appelait en famille << la ^ illemain » .

Vrai type de générosité el de délicatesse, douée dune instruction supérieure à sa condition, celle humble femme ne se contenta pas de seconder -M""' de la Mennais dans sa tâche maternelle; elle la remplaça, autant qu'il était

possible, spécialement auprès de Jean-Marie et de Félicité, lorsque ceux-ci furent devenus orphelins.

Pendant les mois d'été, la famille se réunissait dans une propriété rurale que le père de Mme de la Mennais, M. Pierre Lorin I 1 . avait achetée à deux lieues dcDinan. C'était la Chesnaie. M. et M';i des Saudrais suivaient leurs parents à la campagne, car le double lien qui les unissait à M. et à Mmc de la Mennais était fortifié par une grande conformité d'humeur el une profonde amitié.

La maison avait été bâtie au milieu des bois, sur la lisière de la forêt de Coëtquen. Il semble que celte calme reliai le et ce paysage breton, avec son ciel mélancolique, contribuèrent h développer chez Jean-Marie une égalité de caractère et une gravité au-dessus de son âge. Au milieu de cette nature un peu sauvage, mais recueillie et reposante, dans ce cadre familial à la fois sérieux et aimable, sous l'œil vigilant de leur mère, qui s'était faite leur première institutrice, les fils de l'armateur croissaient en science et en vertu, à l'exception peut-être de celui qui devait attacher à son nom une si étrange célébrité (2 .

L'aîné, Louis-Marie, fut le premier dont la vocation si' décida. Nature entreprenante et énergique, il choisit de bonne heure la carrière paternelle. Nous le retrouverons bientôt, à Paris ou sur les côtes d'Espagne, adressant à Jean, qu'il considère déjà comme chef de famille, des récits ei des impressions de voyage. Au reste, les belles espérances qu'il donnait furent bientôt détruites par la mort.

Plus courte encore fut l'existence de Pierre-Jean : elle ne paraît pas avoir dépassé les limites de l'enfance.

Le plus jeune îles garçons, G.ra tien-Claude, était né avec une constitution maladive et une disposition à la

1 .M. cl .\i ■ Lorin se retirèrent à Avranches dans les dernières années (le leur vie. Ils y sont morts, l'un en 1799, l'autre en l.SIKJ.

■2 Après la morl île .M" de la Mennais, les enfants de l'armateur Qrenl

égalemenl de longs séjours dans une propriété appelée le Val-En I.

située à Saint-Méloir-dës-Ondes IHe-et-Vilaine). M. et M"" des Saudrais possédaient là une gentilhommière fur! agréable, d'où l'on avait vue sur la baie du Mont-Saint-Michel.

rêverie qui l'empêchèrent de se fixer jamais sur le choix d'un état de vie. Il mourut jeune, lui aussi, après avoir été presque constamment à la charge de ses deux frères, Jean-Marie et Félicité.

Quant à leur sœur, Marie, qui, seule avec les deux futurs prêtres, devait fournir une longue carrière, elle épousa, en 1814, M. Ange Dlaize de Maisonneuve. Fidèle toute sa vie aux convictions et aux habitudes religieuses qu'elle tenait de sa mère, elle les transmit soigneusement à ses enfants.

Deux figurés tranchaient sur toutes les autres dans ce petit monde réuni au foyer du négociant malouin : celles du jeune Jean-Marie et de celui qu'on appelait familièrement Féli. Certes, elles ne se ressemblaient guère; mais elles s'attiraient par leurs contrastes mêmes, et il faut faire remonter à ces premières années la tendresse qui unit les deux frères pendant près de cinquante ans.

Plus fortement constitué que Féli, avec la tète carrée de son père, le front large, élevé, les yeux bleu foncé, la bouche souriante, Jean avait l'esprit vif, l'âme droite. Le caractère naturellement violent, mais assoupli par l'éducation. La remarquable sûreté de jugement qui se révéla chez lui de très lionne heure et son extrême délicatesse de conscience lui attirèrent bientôt la confiance de Féli. Ce n'est toutefois que beaucoup plus tard qu'il put prendre sur son frère un ascendant durable.

Celui-ci était dès lors affligé d'un vice de conformation dont il devait souffrir toute sa vie l). Le visage ovale et maigre, les pommettes saillantes, les yeux gris, les lèvres minces, le corps grêle, d'une taille au-dessous de l'ordinaire, le futur écrivain était doué d'une vivacité singulière et comme fébrile, résultat d'un tempérament nerveux et impressionnable à l'excès. Ses accès de colère se terminaient souvent par des évanouissements. La grande maison un peu solennelle de la rue Saint-Vincent n'avait pour lui aucun attrait. En proie à la tristesse qui

1 (Tétai! une dépression considérable de l'épigastre.

devait poser sur toute sa vie. il s'échappait le plus souvent possible des rues sombres de la vieille ville, et cour rait vers les remparts inondés de soleil. Là. il passait des heures à regarder la mer, jusqu'à ce que. perdu dans sa rêverie, il sentit sur son épaule la main de la fidèle domestique chargée de le ramener au logis. 11 regagnait alors son étroite mansarde, où seul le bon visage épanoui de Jean parvenait à dérider son front déjà chargé de soucis. Parfois l'aspect de cette petite figure souffrante éteignait la bonne humeur du frère aine, car il avait l'âme sensible et affectueuse^ mais combien durent les chagrins à cet âge? Malgré ces légers nuages, l'enfance de Jean-Marie s'écoulait joyeuse dans cet intérieur patriarcal où la Providence l'avait fait naître, lorsqu'une première grande douleur vint assombrir sa vie.

En 1787. Mmc de la Mennais s'éteignait à trente-sept ans. sans avoir eu le temps de voir fructifier dans l'âme de ses fils les exemples de sa sainte vie. Jean-Marie était dans sa huitième année: il pleura longtemps sa mère, dont le souvenir ne le quitta jamais. Toutefois, dans la grande amertume où cette catastrophe plongea son âme d'enfant, une consolation très douce lui était réservée. La sœur de la morte, la chère et vénérée marraine de Jean, s'efforça de rendre à l'orphelin la tendresse qu'il venait de perdre, et s'occupa activement de son éducation.

L'enfant avait-il reçu jusqu'alors d'autres leçons que eelles de sa mère? Nous n'avons pu éclaircir entièrement ce point; mais il est très probable que M""' de la Mennais. instruite et pieuse comme (die l'était, ne voulut confier à personne le soin de donner à ses lils les premières leçon-.

11 y avait bien à Saint-Malo une école de Frères de la Doctrine chrétienne, mais c'était une école gratuite . destiner exclusivement aux « pauvres garçons ». selon le langage du temps, et la haute bourgeoisie ne lui confiait point ses lils. Quant aux instituteurs libres qui. « avec l'agré-

L'EDUCATIOÎI 11

menl de Messieurs les Magistrats . enseignaient les premiers principes des mathématiques et de lu grammaire, ils ne présentaient pas assez de garanties à un père de famille aussi consciencieux que M. Pierre de la Mennais 1 .

Au tond, la ville était pauvre en établissements d'instruction. Madame des Saudrais, à peine chargée de l'éducation de son filleul, lui donna un précepteur. C'était un jeune homme nommé Carré, qui devait plus tard entrer dans les ordres.

Celui-ci continua l'œuvre de M de la Mennais. 1! mit élève en état d'aborder avec fruit les études latin» s, puis l'oncle des Saudrais se chargea lui-même de l'éducation de ses neveux, Jean-Marie et Félicité.

C'était un instituteur de grand mérite que cet homme

ait, douédu plus exquis bon sens et de connaissances fort étendues.. 11 n'avait qu'un défaut : il était trop éclectique. Concurremment avec la Bible et l'imitation de Jésus-Christ, il lisait volontiers les philosophe- du XVIIIe siècle, et sa bibliothèque n'excluait aucun livre écrit avec talent. On sait combien l'usage indiscret de cette bibliothèque fut dangereux pour la foi de Féli.

Jean-Marie, beaucoup plus calme et mieux équilibré que son frère, ne sentit point le besoin de se plonger dans ces lectures dangereuses.

Il avait dès lors pour livre de chevet son catéchisme, ce «lier catéchisme de Saint-Malo, qu'il devait plus tard emporter dans tous ses voyages et relire jusque sur son lit de nnut.

La demeure paternelle était bâtie à l'ombre de la cathédrale, et le pieux enfant faisait de longues stations dans cette vieille église, qui devait devenir un des premiers théâtres de son zèle sacerdotal. C'est là qu'il rencontra pour la première fois, parmi les chanoines, le vénérable abbé Engerran, son futur guide dans la carrière de l'enseignement Attiré vers le vieux prêtre par une secrète

1 Voir ['opuscule cité plus haut : Etrennes malouines, etc.

sympathie, il lui confia la direction de son âme candide, cl s'attacha à lui comme servant de messe.

M. Engerran n'était point le seul ecclésiastique connu de Jean-Marie. Le clergé était reçu à bras ouverts à l'hôtel La Mennais. Les nombreux chanoines de l'insigne chapitre, le curé de la paroisse, celui qu'on appelait, d'après l'usage malouin, « le grand curé », les vicaires de la cathédrale, entretenaient avec les deux frères Robert des relations cordiales. L'évèque même, voulant honorer la profession éclatante de christianisme qui avait toujours désigné les La .Mennais à l'estime des gens de bien, ne dédaignait point de s'asseoir à la table de l'armateur.

Le siège de Saint-Malo était alors occupé par Mgr Cortois de Pressigny. Son prédécesseur, Mgr des Laurents, avait administré le baptême à Félicité de la Mennais. Il devait lui-même conférer à Jean-Marie la confirmation et le sous-diaconat, dans les circonstances émouvantes que nous raconterons bientôt.

Mur de Pressigny n'avait rien d'un évèque de cour. Homme de doctrine et de ferme bon sens, formé à la sévère école de son oncle, Mgr Cortois de (Juincey, évèque de Belley, et du cardinal de la Luzerne, dont il avait éié le vicaire général; prélat de mœurs graves, d'une simplicité qui s'alliait facilement aux grandes manières, il devait clore dignement la liste des évèques de Saint-Malo. De bonne heure, il discerna les dons précieux que la Providence avait départis à Jean-Marie, et il si' réjouissait déjà d'avoir bientôt dans cet héritier d'une famille sans tache un fervent diocésain de plus.

Toutes ces circonstances présageaient à l'enfant une jeunesse heureuse, passée tout entière dans le calme de l'étude et le commerce d'esprits distingués, jusqu'à ce que les hautes relations de son père et l'influence des ami- de sa famille lui ouvrissent une brillante carrière. (le rêve de gloire humaine-caressa-t-il un instant sa jeune imagination? Nous ne savons. En tout cas, il dut se dissiper bien vite sous l'action brutale des événements.

La Révolution approchait, avec ses deuils et ses ruines.

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