LES «FEUILLANTINES
lendemain de son ordination, le calme studieux et les encouragements de l'amitié. C'est là que fut composé le premier volume de son Essai sur V Indifférence, et que s'écoulèrent les quelques années vraiment fécondes de sa carrière ecclésiastique. Il avait confié à ses vieilles amies l'éducation de ses nièces (1). Quelques prêtres instruits, quelques missionnaires, hôtes habituels ou de passage de ce petit cénacle, formaient déjà autour de lui un rudiment d'école. Leurs noms reviennent à chaque instant dans ses lettres d'alors : l'abbé Le Tourneur, l'abbé Lœwenbruck , le Père Fauvel , l'abbé Carissan , l'abbé Weld (2). La vertu de ces pieuses personnes n'avait rien de revêche; une franche gaité animait leurs réunions.
L'abbé Jean connaissait cette maison. 11 y avait séjourné lors de ses voyages à Paris ; il y avait apporté son naturel plein d'entrain et sa joyeuse humeur. Il s'y présenta de nouveau et fut reçu à bras ouverts.
L'abbé Féli était alors à la Chesnaie. M,le de Lucinière lui annonce pompeusement le grand honneur fait à sa communauté par le nouveau dignitaire, puis elle ajoute : « Peutêtre sera-t-il bien aise de se dérober quelques instants à la foule et de prendre tranquillement ses hauteurs avant de s'élancer sur ce grand théâtre. Je ne puis m'empêcher de rire à l'idée de voir l'abbé Jean transformé en abbé de cour. Et vous, ne pensez- vous point à retirer votre petit manteau de la poussière? Voilà l'heure arrivée, ou elle n'arrivera jamais. »
L'abbé Féli revêtait rarement le manteau de cérémonie ; l'abbé Jean, moins encore; mais si Féli, serré dans sa redingote râpée (3), observait toujours une exacte propreté, la mise de Jean était assez souvent négligée. Jamais il n'avait sacrifié aux grâces dans l'agencement de sa toilette. Pour paraître à la cour, une métamorphose
(1) Les filles de Mœ* Blaize de llaisonneuve, née de la Mennais.
(2) Le futur cardinal.
(3) Félicité de la Mennais, même avant de rompre avec l'Eglise, revotai! le moins possible le costume ecclésiastique. Du reste, la soutane était alors d'un usage moins constant qu'aujourd'hui.
s'imposait. Los bonnes « Feuillantines » (1) s'en chargèrent.
Le 28 novembre de « l'an des prodiges 1822 », M"c de Lucinière écrivait à Féli : « Je m'empresse, mon excellent ami , de vous annoncer l'heureuse arrivée du cher abbé Jean, mercredi à neuf heures du matin. Croiriezvous que ce grand personnage a paru ravi de loger dans notre petite maison? Nous lui avons offert la chambre d'Angélique (2), ce qui l'a fort arrangé, et d'autant mieux arrangé, que rien n'est encore préparé à la Grande-Aumôneric pour sa réception.
(( Je vous disais donc, au début de ma lettre, que votre bon frère était arrivé à neuf heures. A dix, tout était en activité pour son accoutrement : tailleurs, chapeliers, cordonniers, marchands de bas. Enfin, à deux heures, la métamorphose a été complète, et l'abbé Jean nous est apparu, pimpant, sémillant, élégant et riant aux éclats ainsi que nous. Ce sera réellement une chose amusante que de le voir en habit de beau drap, doublé de soie, façon à la française, c'est-à-dire en habit de cour. Aujourd'hui le tailleur reçoit des ordres pour une soutanelle. Je ne sais quelle nouveauté la journée de demain enfantera. Le Grand-Aumônier a reçu son grand vicaire avec toutes les démonstrations de la joie, et le grand vicaire parait très satisfait du Grand-Aumônier. »
Le Grand Aumônier était alors le prince de Croy, évèque de Strasbourg, futur archevêque de Rouen. Il exerçait depuis un an ses fonctions, lorsque l'abbé de la Mennais lui fut envoyé comme, auxiliaire.
La situation du haut dignitaire était embarrassée; celle de son vicaire général allait être délicate.
Les attributions de la Grande -Aumônerie n'avaient
(1) Nom familier donné aux directrices de l'orphelinat, du nom de l'impasse qu'elles habitaient.
(2) M"' de Trémereuc.