VISITE DE L'ABBE BRUTE
En avril 182 i, sur le conseil de Jean, Féli partit pour Rome, où il devait recevoir de Léon XII l'accueil Le plus bienveillant. Une visite inattendue, et d'autant mieux accueillie, vint combler, quelques jours du moins, le vide qu'il laissait à Paris. L'ami de jeunesse des deux frères, le courageux missionnaire des Etats- Unis, M. Brute, faisait une apparition en France. De Rennes, où il yenait d'arriver, il écrivait à Jean, le 2 mai 182 ï : « J'ai vu votre bon papa, et je l'ai trouvé mieux conservé que je ne croyais, et son même attachement si présent pour ses enfants! Chers parents! C'est jusqu'à la fin leur unique pensée. . . »
Quelques jours après, il était à Paris chez l'abbé Jean. Après la première explosion de tendresse, les deux amis causèrent des changements survenus dans leur destinée.
Depuis le départ de l'abbé Brûlé, les deux La Mennais avaient fait leur chemin dans le monde. L'un occupait un rang éminent dans l'administration ecclésiastique; l'autre comptait parmi les premiers écrivains du siècle. Le voyageur ne fut ni ébloui ni gêné par cette rapide fortune de ses amis. Il était resté simple missionnaire, à la tète d'un district de sauvages, et il ne craignait pas de proposer à l'abbé Jean son obscur apostolat comme digne de tenter sa grande aine.
Depuis longtemps, il désirait pour l'Amérique des prêtres capables d'écrire, afin de combattre les préjugés protestants. « Quelques écrits, disait-il à l'abbé Jean, eurent une part éminente à la révolution politique; quelques écrits feraient la révolution religieuse; — mais les écrivains, où sont-ils? . . . Les apôtres littéraires d'un continent où il me semble que des choses décisives se feraient... Cela ne vous tente-t-il point?. . . (1). »
Cela tentait très fort le vaillant ouvrier. Mais il avait choisi une autre part de la moisson divine. Relever de ses ruines la France révolutionnaire, n'était-ce pas
(1) Cf. Ropartz. p. 325'.
aussi un noble apostolat? Il y travaillait dopais vingt ans; il y voulait dévouer sa vie. D'ailleurs, dans le poste épineux qu'il occupait, il n'avait pas attendu les généreuses paroles de l'abbé Brute pour mêler à ses œuvres d'administration des travaux de missionnaire.
Gomme à Saint-Malo et à Saint-Brieuc, l'abbé Jean fut, à Paris, l'homme de tous les ministères. Comme autrefois aussi, c'est aux pauvres qu'il porta de préférence la parole de Dieu. Nous avons sous les yeux le texte d'un sermon prononcé par lui, à l'hospice des Quinze- Vingts (1), pour la clôture d'une mission.
Jamais peut-être sa parole n'a été plus chaude, sa charité plus pressante : « Pécheur, mon frère, s'écriet-il à la fin de son discours, n'es-tu point las de tes égarements? Depuis vingt, trente, quarante ans peutêtre, tu laboures péniblement l'iniquité, et tu sèmes ta damnation à la sueur de ton front! Pauvre âme, que je te plains! Qu'il me serait doux de penser que tu devras ton salut à ce peu de paroles, à ces plaintes douloureuses que m'arrache ton endurcissement! »
En 1818, l'abbé Carron avait créé à la fois, dans sa ehapelle des Feuillantines, deux congrégations, l'une pour les hommes, l'autre pour les jeunes filles. Elles étaient surtout composées de petites gens : commerçants, artisans., domestiques. Mais Dieu bénissait l'œuvre de son serviteur, et elle était prospère, lorsqu'il succomba, le [•') mars 1821, épuisé par d'incessants labeurs.
Les deux associations allaient se dissoudre. M. de la Mennais ne le permit pas. Il accepta de diriger la congrégation des hommes, érigée sous le vocable de. « l'Annonciation de la sainte Vierge. » et il lui donna ses soins jusqu'à la fin de son séjour à Paris. Le vicaire général du (irand- Aumônier était fidèle à ses projets de Saint-Brieuc.
(1) Cet hospice était sous la juridiction du Grand-Aumônier.
UN SUPERIEUR «ULTRAMONDAIN» 417
Parmi les maisons royales placées sous la juridiction du prince de Croy se trouvait la communauté des Dames de la rue Barbette, chargées d'élever des orphelines de la Légion d'Honneur. M. de la Mennais était leur supérieur ecclésiastique.
La première fois qu'il parut dans la chapelle de l'établissement, il remarqua dans l'assistance un mouvement d" curiosité dont il paraissait être l'objet. On l'avait annoncé comme 1res ultramontain. Quelques religieuses, peu au courant de la langue ecclésiastique, avaient compris que leur nouveau supérieur était ultrûmondain, et elles tremblaient déjà de coniier leur conscience à un prêtre aussi peu recommaiidable.
Son aspect les rassura, et l'une d'elles vint, moitié confuse, moitié joyeuse, lui faire l'aveu de sa méprise. Lu bruyant éclat de rire accueillit cette confidence, et l'abbé Jean se souvint toujours de cet incident, dont le récit égaya bien des fois le cercle de ses intimes (1).
De hautes relations, qu'il n'avait point cherchées, mais que lui créait son titre, lui préparaient un appui à Paris pour ses œuvres de Bretagne. Des amis de Féli, comme le comte de Sentît, chambellan de l'empereur d'Autriche et ministre plénipotentiaire auprès du roi de Sardaigne, Denis Benoist d'Azy et le baron Cottu, recherchaient sa société. Leurs prévenances, jointes à celles du prince de Croy, s'efforçaient de lui rendre douce une situation dont l'éclat officiel avait pâli. Bref, il se croyait, pour longtemps encore, attaché à ses œuvres parisiennes, lorsque la Providence combla enfin ses secrets désirs.
Le 20 août 1821 parut l'ordonnance royale qui créait un ministère des Affaires ecclésiastiques, et y nommait Mgr Frayssinous, évèque d'Hermopolis. La feuille des bénéfices ('tait enlevée au Grand-Aumênier, qui recevait, en échange, le chapeau de cardinal. Dès lors, le poste de l'abbé Jean devenait une sinécure.
! 11 le racontait, vers la fia de sa vie. à .M. l'abbé Richard, vicaire généra] de Nantes, aujourd'hui archevêque de Paris, de qui nous le tenons.
Fatigué de l'éclat dos grandes charges, il quitta immédia tement Paris pour se restituer à la Bretagne et au labeur obscur. <( Le bruit courut, et il nous a souvent avoué, dit Mgr de Léséleue, que, renouvelant une dernière t'ois des instances jusqu'alors inutiles, on voulut le faire asseoir sur le siège de saint Corentin. Mais il s'était donné à la congrégation, déjà née alors, de ses chers Frères, et les hommes de sa sorte, quand ils se sont donnés, ne se reprennent pas (1). »
Séparés après vingt-et-un mois de vie commune. Le prince de Croy et son vicaire général ne devaient guère se revoir ici-bas. Des années s'écoulèrent, pendant lesquelles l'occasion manqua de raviver de chers souvenirs. Cependant l'archevêque de Rouen gardait toujours la même estime pour son ancien collaborateur. Le 23 août 1842, il lui adressait ces lignes cordiales : « Je ne puis assez vous dire, mon cher monsieur l'abbé, toute la satisfaction que j'ai éprouvée en recevant de vos nouvelles. Vous savez combien je m'estimais heureux de vous avoir près de moi, et combien notre séparation a été involontaire. Aussi tout ce qui peut me donner de nouveaux rapports avec vous me devient par là même bien cher (2). »
Rien peut-être n'est plus décisif en faveur du caractère de l'abbé .Jean, que ce témoignage donné, après dixhuit ans, par un prince de l'Eglise, à l'humble prêtre qui l'avait fidèlement servi.
l Op. ci/, p. 31.
1 Cf. Ropartz, p. 328.