PROJET DE CONGREGATION SACERDOTALE
pas beaucoup plus encore aux professeurs ecclésiastiques et aux missionnaires?
Fondateur ou réorganisateur de deux séminaires, apôtre des campagnes de Saint-Brieuc, M. de la Mennais avait souvent senti le poids de l'isolement, et s'était demandé avec angoisse quelle serait la durée de ses œuvres. Une d'entre elles, l'instruction chrétienne de l'enfance, paraissait assurée, mais les autres? Il avait quarante-quatre ans. C'était l'approche du déclin. N'était-il pas temps de rendre à ses frères du sacerdoce, pour lesquels il avait tant travaillé, ce suprême service, et de donner ainsi à ses propres entreprises la meilleure chance de durée?
Ces pensées l'assiégeaient dans sa Thébaïde bretonne, lorsqu'il reçut une lettre de Paris. Féli était de retour, et le pressait d'aller le rejoindre. Echanger le calme de la Chesnaie contre le tumulte de la grande ville, c'était dur. Mais il n'avait pas embrassé son frère depuis plusieurs mois : il partit.
Il allait arriver juste à temps pour apaiser un orage. Il trouva Féli bouleversé par un affront, que venait de lui faire, disait-il. le Grand- Aumônier.
Le prince de Croy était bienveillant et doux, mais il redoutait d'instinct les batailleurs. Tant que Jean-Marie avait habité avec lui l'hôtel de la Grande-Âumônerie, il avait reçu volontiers l'abbé Féli sous son toit : les convenances l'imposaient. En rentrant de Rome, le publiciste indépendant, l'ennemi avéré du ministère, crut pouvoir, malgré le récent départ de son frère, descendre, comme de coutume, rue de Bourbon. Le Grand-Aumônier ne l'entendait pas ainsi. Il pria le comte de Sentft d'inviter Féli à chercher un gitc ailleurs.
Au reçu de cette injonction, celui-ci prit immédiatement la plume. « Monseigneur, écrivit-il au prince de Croy, M. le comte de Sentît m'a remis la lettre que vous lui avez écrite le 29 septembre. En descendant, à mon retour de Home, dans une maison où mon frère a encore pour quelques jours ses neveux et ses domestiques, je croyais descendre chez lui, et non pas chez vous. Vous m'apprenez
i22 JEAN-MARIE DE LA MENNAIS
([lie je me suis trompé. Dans une heure, je serai sorti du logement que vous m'invitez à quitter promptetnefit. Il y a trois semaines, le Souverain Pontife me demandait avec instance d'accepter un appartement au Vatican. Je vous rends grâces de m'avoir mis en si peu de temps à même d'apprécier la différence des hommes et des pays (1). »
L'abbé Jean n'était point sans ressentir l'injure faite à son frère; mais, comme toujours, son humilité le sauva de l'impatience, et sa douceur apaisa le ressentiment de Féli.
On causa de Rome et des choses romaines. L'écrivain était encore sous le charme de l'accueil qu'il avait reçu au Vatican.
Admis dans le cabinet de Léon XII, dont son portrait faisait, avec une image de la sainte Vierge, le seul ornement, il s'était vu encourager dans sa campagne nltramontaine; on lui avait même parlé de la pourpre. Chose étrange! cette perspective n'avait rien d'attrayant pour le fougueux polémiste. A aucun prix il n'eût consenti à se fixer en Italie. Ce qui l'intéressait par dessus tout, c'étaient les destinées de l'Eglise de France ; c'est en France qu'il voulait les suivre; mais il revenait bien résolu à combattre plus vigoureusement que jamais le gallicanisme : à ses yeux, c'était l'ennemi.
Sur ce point, on le sait, l'entente était parfaite entre les deux frères. Mais quelle tactique convenait-il d'adopter? Dn seul homme, quel que fût son talent d'écrivain, était peu de chose pour remuer la masse du clergé de France, encore fidèle aux traditions du XVIIIe siècle.
A cet homme, il fallait des auxiliaires, des porte-voix décidés à user de la prédication, de l'enseignement, de la presse périodique, pour faire pénétrer partout ses idées. Les journalistes existaient. C'étaient les abbés de Salinis etGerbet, qui, sous les auspices de Jean, venaient de fonder
(1) A. Blaize, Œuvres inédites, etc., t. 11, p. 24.