LA VOCATION
Ce regard ferme et clair que nous lui avons connu, et il répondit à Dieu dans le secret de son cœur : Seigneur me voici, je marcherai. Ecee ego, mute me. (1) »
Cette touchante cérémonie fut la dernière fonction ëpiscopale accomplie par Mgr de Pressigny dans son diocèse. Il se proposait de gagner les îles anglaises, la nuit suivante, sur un bateau que M. de la Mennais mettait à ses ordres.
On était réuni dans le salon pour la bénédiction suprême du pasteur, et l'on cherchait Jean, qui s'était éclipsé. Tout à coup on le voit apparaître, un bâton à la main, et, sur ses épaules, un paquet composé de quelques hardes.
« — Où vas-tu donc, mon fils? » demande le père.
L'évèque, de son coté, regarde avec étonnement le jeune communiant.
— Monseigneur, répond Jean-Marie, vous êtes mon évèque; je veux être prêtre, et je vous suis. »
Attendri jusqu'aux larmes, le prélat remercia Dieu et bénit l'enfant, lui promettant de l'ordonner un jour, si sa vocation se confirmait.
Jean-Marie ne suivit pas Mgr de Pressigny; mais, du fond
de l'exil, le confesseur de la foi resta le guide du futur
lévite; il lui écrivit souvent, et réassit sans peine à lui faire
partager son ardent amour pour le pape et pour l'Eglise.
On rentra à Saint-Malo. L'armateur devait faire preuve lie civisme pour si' faire pardonner sa richesse, et peutêtre aussi ses bienfaits. M. de la Mennais partagea-t-il, .ni début de la Révolution, les illusions qui attiraient vers les réformes promises un grand nombre d'âmes honnêtes? (Test fort probable. Non seulement il met sa bourse à la disposition du maire de Saint-Malo, et lui avance mille livres pour combattre une nouvelle disette, mais nous le voyons, le 30 septembre 1789, souscrire
I L'abbé de Léséleuc, "/>. cil '. . p. 10.
avec son frère, pour quatre mille livres, au don volontaire offert par ses concitoyens au gouvernement pour soulager la misère publique (1).
D'ailleurs, il a grand soin de ne prendre aucune qualité indiquant des prérogatives étrangères à la elasse plébéienne, et il se borne constamment à la qualification de « négociant et armateur » (2).
Ces précautions lui valurent de n'être pas traité en suspect. Bien plus, il sut garder son ancienne popularité jusqu'à l'avènement de la Terreur. Le 9 février 1792, il était élu membre du tribunal de commerce de Saint-Malo; le 4 mars de la même année, il devait aux suffrages de ses compatriotes de figurer parmi les sept commissaires de la police, et, le 6 ventôse an II, on lui confiait les fonctions de trésorier de l'hôpital.
In aussi bon patriote ne pouvait être soupçonné de donner asile chez lui à des prêtres insermentés. Cette réputation de parfait civisme lui permit de rendre les plus grands services aux proscrits de la Convention.
Peu de localités eurent à souffrir autant du régime de la Terreur que Saint-Malo. On avait livré la malheureuse ville à un fou sanguinaire, émule de Carrier et de Collotd'Herbois, le sinistre Le Carpentier, de la Manche.
Le représentant du peuple arriva le 15 novembre 1793, et se logea chez M. Bkiize de Maisonneuve. Par politique, l'associé de M. de la Mennais avait cru devoir ofl'rir le vivre ei le couvert à cet bote dangereux.
Dès le lendemain, Le Carpentier dressa son plan de campagne. Il s'agissait d'épurer cette population trop aristocrate au gré des terroristes. Neuf mille tètes, dans le district, furent condamnées à tomber. Pendant les huit mois que cet énergumène passa à Saint-Malo, cent vingt citoyens furent envoyés aux bourreaux de Fouquier- Tinville, «comme échantillon, disait l'odieux farceur, de ce qu'il comptait faire ».
l Cf. Bertrand Robidou, Histoire el Panorama d'un beau pays p. 283. ■i S'oir le certificat délivré, le i frimaire an II, par M. Boufrdet, notaire à Saint-Malo, au citoyen Robert de la .Mennais. fils aîné.