‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 3)Chapitre 21 sur 270 · LA REVOLUTION A SAINT-MALO · texte numérisé non relu

LA REVOLUTION A SAINT-MALO

Tout citoyen capable de fixer l'attention par sa situation de fortune, son savoir ou sa vertu fut traité en suspect. Le soupçon engendra la haine, la haine se fit une arme, du soupçon. L'espionnage devint général, et chacun crut ou teignit de croire servir d'autant mieux la patrie, qu'il précipitait dans la mort un plus grand nombre de patriotes.

Le Carpentier poursuivit tous ceux dont il désespéra de corrompre la moralité. Le secret de toutes les lettres tut violé; la terreur étouffa toutes les voix : les plaintes simplement présumées conduisaient à la mort.

Le seul titre d'homme suspect avait suffi au dictateur pour faire jeter cinq cents personnes dans les fers. Il se plaignait un jour du petit nombre de prisonniers inscrits sur une liste qu'on lui présentait. On lui fit remarquer que les prisons étaient pleines. « C'est bien, répondit-il; je ferai murer un quartier de la ville pour en faire une prison. »

— « Vous ne savez, disait-il aux délateurs, pour quels faits me dénoncer les fédéralistes, les modérés! eh bien! sachez qu'un geste, un seul geste me suffit. »

Il appelait exhortations républicaines les menaces furibondes faites par lui ou ses agents aux citoyens réputés riches, pour leur extorquer des sommes énormes. Il n'eut pas honte de dire un jour à M. Blaize, qui l'avait accueilli dans sa maison : « Les tètes puissantes sont tombées; celles des riches négociants vont les suivre; mais je vous veux du bien, et je vous préviens que vous avez les moyens de vous racheter. »

(Tétait demander la bourse ou la vie. On donnait la bourse, ce qui n'assurait pas toujours la vie.

Le cynique jacobin poussait parfois la férocité jusqu'au délire. On avait institué une commission militaire chargée de juger, pour la forme, des malheureux condamnés d'avance : « A quoi Itou, disait-il aux membres de cette commission, à quoi bon toutes ces lenteurs? Où vous mènent ces éternels interrogatoires? Qu'avez-vous besoin d'en savoir si long? Le nom, la profession, la culbute : voilà le procès terminé. » Kl, la guillotine fonctionnant

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trop lentement à son gré, dos femmes furent tuées à coups de fusil, des enfants en lias âge privés d'asile, des moribonds arrachés aux grabats des hôpitaux et égorgés dans leur- couvertures. Après ces boucheries. Le Carpentier organisait dos fêtes sur la grève couverte de sang et souillée de débris humains.

Que devenaient, pendant ces jours terribles, les prêtres autrefois si nombreux et si influents dans toute la contrée? <>n pense bien que la fureur du despote ne les avait pas oubliés. Ils étaient traqués sans miséricorde, et leurs tètes furent mises à prix. Quelques-uns gagnèrent l'Angleterre; d'autres furent guillotinés; mais la plupart. protégés par la courageuse piété des femmes de Sainl- Malo, continuèrent d'exercer secrètement leur ministère au prix de mille dangers.

On les cachait d'ordinaire dans les greniers, dont plusieurs étaient munis d'un double toit. A la première alerte, le proscrit se glissait dans l'étroit espace ménagé entre les deux surfaces superposées, et restait là. quelquefois pendant des heures, séparé de la mort par l'épaisseur d'une ardoise. D'autres fois, il sortait par une lucarne, et -lignait une maison voisine en suivant les larges gouttières de granit qui bordent les toits, à Saint-Malo I .

Le jeune Jean-Marie de la Mennais n'avait pas de plus grand bonheur que de servir la messe à ces persécutés ou de le- guider vers la demeure des mourants. Il était parfois aidé dans ses entreprises charitables par une jeune voisine, à peu près de sou âge. Amélie Sauvage 2). Cette enfant, qui- est morte plus tard en odeur de sainteté, s'entendait avec lui pour favoriser la correspondance des prêtres cachés avec les familles restées fidèles. Leurprécoce

1 i de prêtres s'étaienl retirés dans la rue des Juifs, e1 se . :nj dans une maison habitée actuellemenl par M. Gruénais. Rue

i . Harpe, la mess;' se célébrait dans la cour intérieure d'une maison dont les habitants el leurs .nuis, prévenus a l'avance, se mettaient aux Fenêtres pour assister an saint sacrifia e.

2 on peut consulter la Vie le M Marie- Amélie Sauvage, par l'abbé

noine honoraire de Rennes. — Brochure in-32, publiée à Foucères i o 1840. — L'auteur es1 le frère d'Amélie.

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