L'ABBE VIELLE
prudence gardait les secrets^ et leur zèle aplanissait les difficultés. L'habitude de se mouvoir au milieu de dangers incessants ne tarda pas à développer chez Jean-Marie une perspicacité et un sang-froid surprenants pour son âge. Un jour, sur le Sillon ! qui sépare Saint-Malo de Saint-Servanj il rencontre un jeune homme vêtu en matelot. Sa démarche indécise et son regard inquiet fixent l'attention de Jean. L'enfant l'aborde résolument, et lui dit : " Entrez chez mon père, Monsieur: votre chambre est prête.
— Qui ètes-vous. mon ami? demande l'étranger étonné.
— Je suis le tils de M. de la Mennais; vous êtes prêtre; ce doit être vous une l'on attend chez mon père; venez. -
L'étranger était, en effet, un prêtre proscrit. 11 se nommait l'abbé Vielle, et était originaire du diocèse de Noyqn. Ce nouvel hôte de la famille de la Mennais allait exercer sur la jeunesse de Jean -Marie une profonde influence. Nous devons le présenter au lecteur.
Né en 171')'). d'une famille modeste (2), Louis Vielle ave.it fait ses études aux frais de l'évèque et du chapitre de Noyon. Une rare aptitude pour les sciences ecclésiastiques et une angëlique piété le distinguèrent dès le jeune âge. 11 était prêtre depuis peu d'années lorsque la Révolution éclata. N'ayant exercé que les fonctions de précepteur, il ne fut pas astreint tout d'abord au serment constitutionnel, et, retiré dans une famille honorable de Noyôn, il continua pendant deux ans à exercer autour de lui v,n ministère de bonnes œuvres et de charité.
Lu 1791, inscrit dans les cadres de l'armée ci sur le point d'être incorporé de force dans un ùc> régiments qui se portaient aux frontières de l'Est, il dut se résigner à fuir.
i <:■ -i ainsi qu'on appelle la langue de ferre qui relie Saint-Mali terre ferme.
- Son père étaU eiytrepr rit h irbi< r.
Deux prêtres de ses amis s'étaient embarqués à Saint- Malo pour l'Angleterre. Pendant leur séjour dans cette ville, une vieille demoiselle leur demanda de lui désigner un ecclésiastique inconnu des agents de Le Carpentier, qui pût assurer les secours de la religion aux personnes de son voisinage. Elle se proposait de le cacher chez elle. Les deux prêtres lui désignèrent l'abbé Vielle, qui, à la première olFrc de ce poste périlleux, n'hésita pas à quitter Noyon.
Il avait vingt-sept ans. Ce qu'il venait chercher à Saint-Malo, ce n'était pas une retraite paisible; il n'y en avait guère en ce temps-là pour les prêtres. C'était le travail, peut-être le martyre. Les mois qui suivirent furent remplis de consolations et d'angoisses. Caché, tantôt par des notables de la ville, tantôt par des servantes; déguisé en portefaix, en soldat, en matelot américain ; conduit, le soir, à travers les rues sombres, par des personnes qu'il ne connaissait pas, vers des réduits où pouvaient l'attendre la trahison et la mort; appelé parfois auprès de grands coupables qui voulaient lui confier, avant de mourir, leurs crimes et leurs remords ; emprisonné un jour et délivré le lendemain par l'influence d'amis inconnus, le vaillant prêtre exerça pendant tdiite la Terreur un ministère aussi fécond pour les âmes, qu'il était dangereux pour sa liberté et pour sa vie(l).
Le jour de sa rencontre avec le jeune de la Mennais, il avait dû s'éloigner définitivement d'une des maisons qui l'avaient abrité, et il était en quête d'une nouvelle
(1) » A Saint-Malo, c'esl à L'aide de divers artifices que le vénérable abbé Vielle put exercer, tantôt sous l'habit de soldat, tantôt sous celui de marin, et à quelques pas île Le Carpentier, un ministère qui l'ut souvent utile, à l'heure de la mort, aux plus ardents patriotes. En voyant un jeune et beau matelol américain traverser joyeusement, avec deux femmes aux liras, les soldats assemblés aux portes de la ville, qui eût reconnu le ministre fidèle allant aider un pécheur à bien mourir? — • Geslin de Bourgogne et de Barthélémy, Anciens évéchés <!<• Bretagne. Diocèse de Saint-Brieuc. t. II. p. 392. — .M. Vielle trouva longtemps un asile chez [es ilenx tantes d'un jeune homme nommé Mettrie, qu'il eut [dus tard ennuie élève au grand séminaire de Saint-Brieuc. 11 fut également caché par divers membres de la famille Maurron.