L'ABBE JEAN A MALESTROIT
la responsabilité do l'appel aux ordres, l'admission dos sujets dans la congrégation, tout reposait sur Jean-Mario, et ces tâches multiples, jointes à tous les soucis de ses fondations bretonnes, ne venaient point à boni de sa patience. (1 avait entrepris, avec son frère, de donner à l'Eglise une maison qui serait « le Cambridge ou l'Oxford de la France, réparant les désastres du schisme (1) », et il poursuivait cette œuvre, comme les autres, avec une infatigable ardeur.
Comme tous les saints, l'abbé Jean était doux, bienveillant, facile à vivre. Sa conversation pétillante d'esprit le faisait rechercher de tous, et particulièrement des jeunes gens. Aussi, c'était grande fête, quand il arrivait a Malestroit. On l'entourait, on lui demandait des histoires — - et, comme tout missionnaire, il en savait beaucoup ! — enfin, le soir, on préparait pour lui une petite séance de déclamation, ou bien les charades recommençaient en son honneur.
Parfois ses visites se passaient en entretiens d'un caractère plus grave. Homme de foi et de vie intérieure, malgré les innombrables affaires qui l'assiégeaient sans trêve, il craignait avant tout, pour ses chers enfants, les tentations d'orgueil, si naturelles aux hommes d'étude, et qui, dès lors peut-être, livraient un combat terrible à la vertu de son malheureux frère. Il voyait dans la science, non un frivole ornement de l'esprit, mais une arme au service de la vérité religieuse, et il trouvait des paroles d'une énergie singulière pour détromper
les six années qu'elle a subsiste, à deux dîners qu'il y a faits, comme en voyage, arrivant après onze heures et partant avant quatre : dîners auxquels onl assisté le vénérable curé et le vicaire de la ville et deux oa trois amis laïcs, tous royalistes connus. » — Archives des Frères.
L'abbé Féli reconnaissait lui-même que la maison de Malestroit était celle de son frère bien plutôt que la sienne. Voici commenl il s'exprimait, le 3 mai 1829, dans une lettre adressée à M. de Vitrolles : « Je mets à la tète (pour l'animosité contre nos œuvres) votre évoque de Gap, qui. dans une circulaire adressée à son clergé, débite contre moi toutes les injures ... 11 dénonce .Malestroit, établissement formé par mon frère; enfin, que ne dit-il pas et que ne fait-il pas? . . . Vous avez là un étrange homme. » — Coirespondance publiée par Forgues, t. n, p. 43.
1 De Léséleuc, Oraison funèbre, etc, p. 31.
il-2 JEAN-MARIE DE LA MENNAIS
ceux des jeunes novices qui n'auraient cherche dans la nouvelle congrégation qu'un cercle d'études ou une académie.
« Pourquoi ètes-vous ici? demandait-il un jour aux ordinands. Y ètes-vous venus uniquement pour acquérir plus parfaitement qu'ailleurs la science ecclésiastique, pour mieux vous instruire de l'état des controverses, pour faire plus de progrès dans les langues et dans les lettres humaines? Il est vrai, quelques-uns de ceux qui vous ont précédés dans cette maison n'ont pas eu d'autres motifs pour y entrer; aussi pas un d'entre eux n'y est resté, comme pas un de ceux d'entre vous qui obéiraient aux mêmes préoccupations n'y restera.
« Y ètes-vous venus uniquement pour être mis en relation avec des hommes dont la haute réputation, les éminents services rendus à l'Eglise et les talents vous inspiraient une juste estime? Il est vrai, quelques-uns de vos devanciers ont eu cette pensée, qui flattait leur amour-propre; mais, assurément, cette pensée n'était pas de Dieu, et Dieu s'est plu à souffler sur ce rêve d'orgueil.
« Pourquoi donc enfin ètes-vous ici? Vous y êtes, ou du moins vous devez y être, pour avancer dans les voies de la perfection chrétienne, sacerdotale et religieuse, pour acquérir à un haut degré les vertus que doit posséder un bon, un vrai prêtre, qui veut se dévouer tout entier à la gloire et à la défense de l'Eglise dans ces jours mauvais. Eu d'autres termes, mes enfants, vous êtes ici, ou vous devez y être, pour y prendre l'esprit d'humilité, de pauvreté, d'obéissance, de mortification, de renoncement à vous-mêmes, l'esprit de foi, l'esprit de sacrifice, non seulement dans les grandes choses, mais encore dans les plus petites. Vous êtes ici pour y prendre l'habitude du recueillement, le goût de la prière, l'amour de la retraite, afin que désormais voire vie, comme celle de Jésus-Christ, votre Sauveur et votre modèle, soit cachée en Dieu, ou plutôt pour qu'elle soit à l'avenir semblable à celle de Jésus-Christ même.
« Si je tiens ce langage, ce n'est pas assurément que
ALLOCUTION AUX ORDINANDS 473
je no sache fort bien que le désir de s'instruire et l'empressement à en saisir les occasions sont des choses bonnes en elles-mêmes. Je dirai plus : cela est nécessaire pour atteindre le but si élevé de notre congrégation; mais j'ai vu tant de jeunes gens qui se sont fait à ce sujet des illusions déplorables, que je crains toujours que d'autres ne s'y trompent également.
«N'oubliez pas, mes enfants, qu'avant tout, vous devez vous appliquer à détruire en vous l'esprit du monde et à devenir des religieux fervents (1). »
Telles étaient les vues de l'abbé Jean sur l'œuvre naissante. Est-il téméraire de penser que, s'il eût présidé seul à ses destinées, la congrégation de Saint -Pierre occuperait une belle place dans l'histoire de l'Eglise?
Avec la piété et la science, M. de la Mennais s'efforçait de développer chez ses disciples l'esprit pratique. Il voulait faire d'eux, autant que possible, des prêtres aptes à toutes les fonctions.
Féli visait surtout à formerdes apologistes, des écrivains. Jean savait que, séparée des œuvres da ministère sacerdotal, la science dessèche peu à peu et tue souvent la piété. Les modèles qu'il proposait à ses jeurfes gens, c'étaient ces grands évoques de l'Eglise primitive, qui maniaient la parole aussi bien que la plume, et qui ne s'asseyaient à leur table de travail qu'après avoir multiplié autour d'eux les œuvres de zèle et de charité. Aussi comptait-il bien faire de tous les élèves .de Malestroit, soit des missionnaires, soit des professeurs tout en laissant à chacun le moyen de poursuivre les études qui l'attiraient spécialement.
Revenons aux confidences de M. de Hercé. Les promenades hebdomadaires, si chères aux écoliers de tous les temps, parce qu'elles rompent la monotonie de l'internat, avaient pour lui un charme dont, malgré son âge, il ne se
(1) Sermons inédits de J.-M. de la Mennais. — Archives des Frères.
défend pas. C'est que. le long des sentiers qui sillonnent la vallée de l'Oust, on ne respirait pas seulement un air plus pur, imprégné de la senteur des bois; on laissait aussi courir son imagination à travers les régions enchantées du rêve; on lisait, on commentait les chefsd'œuvres littéraires; on discourait surtout. — et avec quel enthousiasme ! — sur les progrès du mouvement mennaisien et sur les brillantes perspectives qu'il ouvrai' au zèle du jeune clergé.
La personne même du « grand homme » faisait l'objet le plus habituel des causeries. L'abbé de Hercé ne l'avait jamais goûté qu'à demi. Esprit positif et pratique, il suspectait un peu les spéculations déjà aventureuses du philosophe, et, s'il faut tout dire, il était choqué du ton d'adulation qui régnait dans les conversations de Malestroit lorsqu'il était question des travaux de la Chesnaie.
Si l'abbé Féli allait rarement à Malestroit, il tenait cependant à donner quelques marques d'intérêt à des jeunes gens dont plusieurs avaient été ses élèves, et il envoyait, de temps à autre, sous forme de lettre, des avis spirituels à la communauté.
« On nous ht part hier soir, dit M. de Hercé, d'une lettre de l'abbé Féli à notre supérieur. Il y dit mille choses tendres à tous les élèves de la maison, et il ajoute qu'il désire apprendre que chacun fait des progrès encore plus dans l'humilité que dans la science qui enfle. . . Sur ce, la méditation de ce matin a porté sur cette belle vertu, seule grandeur de l'homme, disent les Arabes. »
Pourquoi l'écrivain revient-il à chaque instant sur l'excellence dé l'humilité? Ne devine-t-on pas, à lire ses lettres, ses ouvragesde piété, el spécialement les nouvelles Réflexions sur l'Imitation qu'il vient de faire paraître* l'angoisse de sa lutte intérieure contre l'ennemi qui doit finir, bêlas! par le terrasser?
Heureusement, relie lutte était encore ignorée à Malestroit, et les membres de la petite société vivaient en paix <ous le haut patronage des deux frères, qu'ils n'avaient pas cessé de vénérer.