‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 3)Chapitre 23 sur 270 · L'ABBÉ VIELLE · texte numérisé non relu

L'ABBÉ VIELLE

cachette. Jean-Marie avait appris, par les conversations de chaque jour, en quelle estime sa famille tenait le jeune prêtre. D'ailleurs, il connaissait trop bien le courage «le son père et la piété de Mme des Saudrais pour hésiter à lui offrir de leur part un refuge.

M. Vielle savait, de son côté, que la maison de M. de la Mcnnais avait été jusqu'alors à peu près à l'abri des tracasseries administratives; il accepta. C'était pour l'enfant un nouveau maître, dont les leçons devaient compléter l'enseignement trop exclusivement littéraire de l'oncle des Saudrais; mais c'était surtout, pour tous les amis de la famille, un aumônier plein de zèle, et d'un dévouement inaltérable.

A partir de son admission dans la famille de l'armateur, uni1 des mansardes du bel hôtel devint régulièrement, comme les greniers des rues voisines, un sanctuaire. « Parfois, le soir, dit M. Blaize (1). un prêtre non assermenté, l'abbé Vielle, se glissait à l'aide d'un déguisement dans la demeure de la famille La Mennais. On se réunissait à minuit, dans une mansarde. La chère Villemain, si dévouée à ses maîtres, veillait au dehors. Deux bougies brûlaient sur une table transformée en autel. M. Vielle, as>i<té de Jean de la Mennais, alors âgé de treize ans, disait la messe. Avec quelle ferveur on priait! Le prêtre bénissait les vieillards et les enfants, et se relirait avant le jour. » Félicité de la Mennais assistait, lui aussi. avec ses frères et sa jeune sœur, aux messes nocturnes de l'abbé Vielle. Ces scènes avaient frappé si fortement son imagination, qu'à la fin de sa vie il ne pouvait, sans frémir d'émotion, remuer ces souvenirs vieux de soixante ans.

Cependant l'armateur ne parvenait à détourner les soupçons de la bande jacobine que par des prodiges decirconspection. Il avait été autrefois, comme son père, capitaine de la milice bourgeoise pour la section de Saint- Servan. et. en souvenir >ans doute de ces fonctions, on. lui avait donné un grade dans la garde nationale.

1 Œuvres inédites de F. Lamennais. Introduction,

Pierre de la Mennais était chrétien sans être profond casuiste. D'ailleurs, sa religion n'allait point alors jusqu'à la piété qu'il fit paraître pendant ses dernières années. Bref, il assistait, toujours pour faire acte de civisme, aux fêtes patriotiques, sans trop s'inquiéter de ce qu'elles pouvaient avoir d'incompatible avec ses croyances.

Un jour, il devait figurer dans une grande parade, à la fois militaire et religieuse, quelque anniversaire sans doute de la fête de la Fédération. Heureux de procurer à .1 eau-Marie l'occasion de voir de beaux uniformes, il avait fait faire pour son fils un petit costume galonné, et se proposait de le conduire, le lendemain, à la cérémonie.

L'enfant était radieux. Tout à coup, un doute s'élève dans son esprit, et il va trouver sa tante, qui, par discrétion, n'avait point blâmé le projet paternel.

« — Chère tante, lui dit -il, est-ce que les intrus seront là ?

— Oui, répondit Mme dis Saudfais. ils doivent bénir les armes et les drapeaux.

— Mais alors, ce sera un péché que d'assister à cette fè te ?

— Je le crains, mon enfant, cela ne me semble pas permis, en elle t. »

C'en fui assez pour Jean-Marie. Le lendemain, quand on le chercha pour lui faire endosser l'uniforme à épaulettes et lui ceindre sa petite épée, il avait disparu. Il passa toute la journée hors du logis, et rentra le soir, à jeun, affligé d'avoir déplu à son père, mais heureux d'avoir sacrifié à son devoir sou appétit et sa vanité.

Il ne niellait pas moins d'empressement, nous l'avons vu, à secourir les ecclésiastiques fidèles qu'à fuir la bénédiction t\c> prêtres constitutionnels. Il n'hésitait pas. pour porter les messages d><s proscrits ou leur rendre quelque autre service, à affronter de vrais dangers.

Son père spirituel, l'abbé Lngerran, était caché à Sainl- Malo. Après avoir assisté l'abbé Vielle pendant la nuit, Jean-Marie continuait, le matin, auprès du vieillard, la fonction devenue périlleuse de servant de messe.

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