ATTITUDE INQUIÉTANTE DE FÉLI
tion d'obéissance an Saint-Siège signée immédiatement par tous, il se remit, et, une fois de plus, répéta tranquillement la parole des saints Livres : Bonum mihi quia humiliasti mr (1). Son frère, son Féli. dont il avait fait un ardent défenseur du pape, restait fidèle au pape, même sous le coup d'un blâme solennel : quel soulagement et quelle joie!
Celte joie, hélas I devait passer vite. Deux mois après, Féli s'était ravisé. Repris d'une confiance superbe en ses idées de réformes, il se disait convaincu que l'Encyclique n'avait aucun caractère dogmatique, et. la suppression de Y Avenir une fois annoncée, il refusait d'adresser au pape une protestation plus explicite de soumission. « Je n'ai pas cru devoir lui écrire, disait-il, de peur que sa réponse ne fût conçue en des termes qui impliquassent une soumission plus étendue que celle qui a été dans notre intention, et aussi parce que son bref ne servirait qu'à nous mettre dans une position équivoque à l'égard du libéralisme (2). »
En lisant ces lignes, Jean vit tout de suite que la lutte pour l'âme de. Féli allait recommencer.
Il connaissait mieux que personne cette âme alticre. Il savait qu'il ne gagnerait rien en heurtant de front les idées dans lesquelles le philosophe voyait toujours le salut de la société. Eviter ce qui pouvait irriter la blessure saignante, témoigner plus que jamais à son frère malheureux compassion, confiance, affection, tel était, à ses yeux, le seul moyen de conserver à l'Eglise un athlète qui pouvait encore lui gagner des batailles. Son parti fut pris sur-le-champ. Il serait inflexible en ce qui touche la foi; il obéirait au pape avec une docilité d'enfant; mais il éviterait toute manifestation blessante pour Féli.
N'ayant jamais participé à la rédaction de Y Avenir, il ne se crut pas obligé, tout d'abord, d'adhérer par écrit à
(1) « C'est un bien pour moi (Seigneur), que vous m'ayez humilié. » Ps. cxviii, 71.
(2) Lettre de Féli à Jean. — A. Blaize, Œuvres inédiles, etc. t. 4. p. lî!'J.
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l'acte qui le condamnait. D'ailleurs, pouvait-on mettre en doute sa soumission? Son passé n'en était-il pas garant, et lui-même ne la proclamait-il pas assez haut dans ses conversations de chaque jour?
Parmi ses confrères de la congrégation de Saint-Pierre, deux avaient envoyé des articles à Y Avenir. C'étaient MM. Gerbet et Rohrbacher. L'abbé Jean les crut suffisamment couverts par la lettre de Féli adressée à Rome, au nom de tous les rédacteurs, et il n'exigea d'eux aucune déclaration particulière. Quant aux membres de la société qui n'avaient apporté à l'Avenir que leurs sympathies et leurs éloges, ils n'avaient évidemment qu'à se conformer, dans leur enseignement, à la parole du pape, sans se soumettre à des rétractations humiliantes.
Ainsi, du moins, le pensait l'abbé Jean. Hélas! il avait compté sans les passions humaines. Sa bonne foi n'avait pas prévu les animosités féroces que suscitent trop souvent les querelles religieuses.
Cette erreur, digne d'une àme comme la sienne, il allait la payer bien cher. Pour avoir usé de ménagements à l'égard de son frère; pour avoir cru possibles, à la fois, le salut de Féli et l'existence de la congrégation de Saint-Pierre, il va être méconnu dans ses intentions les plus pures, calomnié d'un bout à l'autre d'un diocèse, abandonné de ses plus chers amis, attaqué par la voie des journaux dans sa réputation de piètre et d'honnête homme, réduit presque à rougir de son nom, jusqu à ce qu'il voie lui échapper des mains l'œuvre admirable qu'il a fondée et qu'il voudrait léguer à l'Eglise.
C'est cette douloureuse histoire qu'il nous faut maintenant raconter.
A peine l'Encyclique eut-elle été publiée à Hennés, que les anciens du clergé, presque tous opposés à V Avenir, triomphèrent bruyamment. On remarqua bien vite que la déclaration de Féli n'impliquait, au tond, l'abandon d'au-
INJUSTES EXIGENCES DE L' OPINION iS^
rime des opinions soutenues par lui, mais uniquement la cessation du journal, c'est-à-dire une abstention purement extérieure. Un courant d'opinion se forma, réclamant de lui un acte d'acceptation franche et explicite des doctrines de l'Encyclique.
C'était bien; mais on ne s'en tint pas là. Des âmes basses, d'anciennes victimes des sévérités administratives de l'abbé Jean prétendirent rendre la congrégation de Saint- Pierre responsable des erreurs de son chef, et, sous prétexte que les doctrines mennai siennes avaient été enseignées à Malcstroit et à Saint-Méen, on affecta d'attendre des professeurs attachés à ces maisons un Peccavi en bonne et due forme.
C'était aller vite en besogne. L'abbé Jean refusa net d'imposer aux religieux de Saint-Pierre une pareille rétractation. Il ne voulait pas seulement ménager Féli : i! ne discernait point alors l'erreur qu'on reprochait à ses confrères. Sans doute, ils avaient enseigné les doctrines mennaisiennes. Mais que fallait-il comprendre sous ce terme? Le système du « sens commun »? Il n'était pas condamné, et l'Encyclique n'y faisait pas la moindre allusion. Les opinions de Y Avenir sur la liberté civile et politique, la liberté des cultes et la liberté de la presse? Ces opinions avaient assurément un sens erroné, et c'est ce sens qui avait été visé et réprouvé par Rome; mais ne pouvait-on pas les entendre dans un sens orthodoxe, et n'est-ce pas dans ce sens orthodoxe qu'elles avaient été proposées aux élèves de Malestroit et de Saint-Méen?
Très décidé à ne pas infliger à ses confrères, sur de simples soupçons, une humiliation réclamée seulement par des hommes peu instruits et passionnés, M. de la Mennais résolut néanmoins de fixer, pour l'avenir, l'enseignement des professeurs de la congrégation sur les questions en litige.
Lors de la première retraite qui suivit la publication de l'Encyclique, il se rendit à Saint-Méen, et là, devant ceux de ses confrères qui avaient fait des vœux, il développa ses idées sur le sens vrai de l'Encyclique et la portée
qu'il convenait de donner à la condamnation de l 'Avenir. Il avait rédige, à ce sujet, un mémoire, vrai chef-d'œuvre de sagacité, d«> mesure et de science théologique, qu'il lut devant la communauté assemblée (1).
Ce mémoire contenait des distinctions qui, au dehors et pour les malveillants de parti-pris, firent scandale. On accusa M. de la Mennais de subtilité; on parla d'escobarderie. Celait aussi injuste qu'inintelligent. L'Encyclique était conçue en termes très généraux; le pape se contentait de rappeler des principes; il ne descendait pas aux applications, et, malgré le bref commentaire du document pontifical adressé récemment à Féli par le cardinal Pacca, bien des questions de détail étaient toujours pendantes.
Deux fois, l'abbé Jean avait écrit à Rome pour obtenir des explications. Il n'avait pas reçu de réponse. C'est alors que, poussé par les circonstances, il hasarda une interprétation aussi consciencieuse et respectueuse que possible du document pontifical. Il recommandait, d'ailleurs, à ses fils « d'être devant Dieu, dans la disposition sincère d'abandonner franchement les interprétations mêmes qui leur paraîtraient les plus satisfaisantes et les plus claires, si elles ne se trouvaient pas d'accord avec celles 'que le pape donnerait lui-même de son jugement. »
Rome, en effet, préparait un nouvel acte, qui allait préciser le sens de l'Encyclique; mais il fallait attendre.
L'abbé Féli était revenu à la Chesnaie. Ses jeunes disciples avaient quitté Paris, sauf Eugène Bore et Frédéric de la Provostaye, pour le rejoindre à la campagne.
La petite colonie comptait alors un nouveau membre, dont les allures un peu rêveuses excitaient l'intérêt et la curiosité. Ce jeune homme obscur, timide, que le maître ne discerna jamais des autres, à qui il ne supposait que
1 Voir ce mémoire à la fin du volume (Appendice JE).